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Karim cheikh

Interview de Karim Cheikh

Date de publication : 16 novembre 2021 Rubrique : Zoom

« Nous sortirons plus forts de la crise »

Interview de Karim Cheikh, Président du GIMAS (Groupement des Industries Marocaines Aéronautiques et Spatiales)

Plusieurs investissements ou inaugurations ont été annoncés ces dernières semaines dans le secteur (Hexcel, Pilatus, Le Piston Français…). Est-ce le signe d’une sortie de crise ?

De par la nature de l’activité qu’ils amènent, ces investissements sont non seulement le signe que nous sortons de la crise, mais aussi que nous assistons à un tournant majeur pour notre industrie. Hexcel apportera le savoir-faire du leader mondial des matériaux composites. Le Piston Français produira quant à lui de nouvelles pièces de grande dimension pour la partie chaude des moteurs. ADI Maroc, dont l’usine est en cours de finalisation, est pour sa part spécialisée dans les pièces de moteurs. Enfin, Pilatus permettra la fabrication et l’assemblage des aérostructures d’un avion complet, le PC-12, par Sabca Maroc. La résilience de notre filière a été démontrée et cela sera encore le cas à l’avenir. En effet, aucun site n’a fermé et les projets que l’on vient d’évoquer ont été réalisés malgré le contexte très compliqué.

Quand retrouvera-t-on le niveau de production d’avant-crise, selon vous ? Par ailleurs, le Gouvernement estime que le secteur sortira plus fort de la crise. Qu’en pensez-vous et comment y parvenir ?

Malgré les prémices d’une reprise avant l’heure grâce, notamment, à l’accélération des cadences voulue par Airbus, l’Association du Transport Aérien International (IATA) prévoit un retour à la production d’avant-crise en 2024. Néanmoins, de premiers signes montrent que notre reprise, dans l’ère post-Covid, sera meilleure. Cette crise amène en effet des opportunités pour le Maroc. Il y a d’abord la décarbonation : il nous faudra ainsi produire au plus près des avionneurs et des équipementiers et encourager l’intégration locale. Cette dernière fait partie des enjeux clés pour nous. Aujourd’hui nous sommes à 38 % [de taux d’intégration, NDLR] et nous espérons aller jusqu’à la limite possible de ce que nous pouvons intégrer localement.

Par ailleurs, en ces temps de crise, les exigences des constructeurs aéronautiques et des équipementiers permettent aux entreprises marocaines de se positionner sur de nouveaux marchés grâce à leur compétitivité best cost. Nous sortirons donc plus forts de la crise, nous réussirons ce pari et irons jusqu’au bout des chantiers stratégiques qui feront que le Maroc continuera à jouer un rôle dans l’échiquier mondial.

Le secteur aéronautique marocain s’en sort-il mieux que dans le reste du monde ? Si oui, comment l’expliquer ?

Il s’en sort mieux, car nous avons une base industrielle solide et qui est fortement intégrée dans les grands programmes des principaux avionneurs et motoristes. En 2020, la crise a provoqué une perte de 10 % des emplois du secteur, contre 33 % dans le monde. La baisse d’activité a été de 29 %, contre plus de 40 % ailleurs. Les opérateurs de notre base aéronautique ont continué à travailler même pendant le confinement.

Aussi, il faut dire que la nature des groupes implantés au Maroc a permis d’amortir les effets de la crise sur les sites basés dans le Royaume, car il s’agit principalement de grands groupes et PME solides.

Vous prônez la transformation du secteur en industrie 4.0. Comment y arriver ?

Nous la prônons, car elle est aujourd’hui exigée par les grands constructeurs et motoristes. Pour y arriver, il nous faut accompagner les entreprises avec de l’expertise et du financement incitatif en vue de mener à bien ce chantier, de manière harmonisée et approfondie. Pour cela, le plan d’actions est en préparation avec les équipes du Ministère de l’Industrie, du Commerce, de l’Économie Verte et Numérique et Maroc PME.

La décarbonation, que vous avez évoquée, est un enjeu du secteur. Comment y parvenir ?
La décarbonation est aujourd’hui plus qu’une exigence, elle est vitale pour nous. Cet enjeu majeur doit être pris en main d’urgence pour que nous puissions rester, demain, dans la course. Encore une fois, nous sommes une industrie globale dans un monde global. Si nous ne respectons pas l’ensemble des exigences de cette filière, nous perdrons des points de position.

C’est pour cela, qu’en partenariat avec l’État, nous œuvrons au quotidien à ce chantier afin de maintenir et d’améliorer notre positionnement. Il nous faut toujours être à l’avant-garde du développement aéronautique. Nous y parviendrons, car il s’agit d’une volonté nationale. Doter des entreprises de capacités à se fournir en énergie verte et les accompagner dans le processus de décarbonation, via des bilans carbone et des plans zéro carbone, est la clé pour réussir ce défi.

Qu’en est-il de l’écosystème Boeing, dont le lancement au Maroc a été annoncé en 2016 ? L’écosystème Boeing va se relancer. Nous avons effectué cet été, avec le Ministre de l’Industrie du Commerce et de l’Économie Verte et numérique, Moulay Hafid Elalamy, une mission chez Boeing à Seattle pour discuter de l’avenir et, surtout, de la mise en œuvre des actions de l’écosystème dans le contexte de la reprise.

Il faut dire que la crise de l’avion Boeing 737 MAX suivie de celle du Covid-19 ont impacté Boeing ainsi qu’un grand nombre d’équipementiers. Cela a eu des conséquences, par effet domino, sur l’écosystème Boeing, mais cette crise est un simple décalage dans le temps de l’activité.

Le New Space* une place de plus en plus importante dans l’industrie spatiale. Est-ce que ce domaine peut être une opportunité pour le Maroc ? Le New Space, au même titre que les nouvelles mobilités, représente une opportunité que nous voulons saisir. Nous comptons, parmi nos membres, certaines entreprises qui produisent déjà des pièces destinées au spatial (pièces de satellite avec les procédés de fabrication additive). Notre volonté est d’être davantage présents dans cette filière. Nous avons clairement notre carte à jouer dans ce domaine.

Ne faudrait-il pas aussi, pour davantage ancrer le secteur, attirer plus de capitaux marocains ?

Il s’agit d’un grand sujet pour nous, à l’instar des autres métiers mondiaux du Maroc. En effet, très peu de capitaux marocains sont présents dans notre secteur. Pourtant, nous appelons à chaque occasion nos concitoyens à rejoindre l’écosystème aéronautique. Nous pensons que le Fond Mohammed VI pour l’Investissement, qui vient d’être mis en place, devrait améliorer cette situation.