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Abdou Diop

Abdou Diop, invité de Conjoncture

Date de publication : 14 juillet 2021 Rubrique : Les Invités de Conjoncture

« La mise en œuvre de la ZLECAF va nécessiter du temps »

Abdou Diop, Managing Partner de Mazars Audit & Conseil

Conjoncture : La Zlecaf est entrée en vigueur depuis le début de l’année. Quelles sont les étapes qui restent à franchir avant que l’accord ne devienne pleinement opérationnel ?

Abdou Diop : La volonté politique des chefs d’État d’opérationnaliser la ZLECAF était une étape extrêmement importante dans le processus visant à mener à bien cette ambition continentale. Pour que sa mise en œuvre opérationnelle soit effective, le processus devrait suivre encore différentes étapes.

Premièrement, un nombre plus important d’États devraient ratifier l’accord. La ZLECAF n’aura de sens que lorsque les différents pays déposeront leurs offres. Deuxièmement, nous devons arriver à boucler, d’ici la fin des négociations, les questions relatives aux règles d’origine, qui sont actuellement à 70 % arrêtées, et aussi poursuivre les négociations sur le reste.

Troisième élément très important, nous devons nous accorder sur des sujets essentiels, notamment sur la propriété intellectuelle. Afin que les produits puissent s’échanger librement, il est en effet primordial de clarifier les règles de propriété intellectuelle et de protection des investissements réciproques.

Quatrième élément, il est nécessaire d’avancer la négociation sur les services et d’enclencher la deuxième phase de sa mise en œuvre. Le cinquième élément, qui pour moi est également extrêmement important, est le développement de corridors et de plateformes de transport et logistiques pour favoriser le commerce intra-africain et augmenter sa compétitivité. Le renforcement du commerce intra-africain dépend largement de sa capacité à offrir des produits pouvant être échangés entre pays africains.

Ainsi, nous sommes face à un défi majeur, celui de la transformation de nos produits, pour passer de la matière première au produit fini, mais aussi celui de l’industrialisation étant donné que l’Afrique importe malheureusement beaucoup de marchandises qu’elle ne produit pas. La mise en œuvre de la ZLECAF va nécessiter du temps. Il y a un certain nombre d’étapes qui sont certes immédiates, notamment les négociations, les offres ou les documents administratifs de base, mais bien d’autres seront plus lentes à mettre en œuvre, en particulier les aspects logistiques, les aspects liés au développement de l’industrialisation…

La crise sanitaire ainsi que les tensions géopolitiques ont impacté les chaînes de valeur internationales. Dans ce contexte, quels sont les enjeux de l’intégration africaine pour l’ensemble des pays signataires de l’accord ? Quel rôle le Maroc peut-il être amené à jouer dans ce cadre ?

La crise sanitaire a créé un séisme mondial avec trois nouvelles donnes essentielles. La première donne est la prise de conscience de la nécessité de rompre avec la grande dépendance vis-à-vis de certaines régions comme l’Asie, l’Europe ou l’Amérique… Plusieurs chaînes d’approvisionnement sont tombées en panne en raison de blocages en Asie. Notre première grande leçon a été de trouver un moyen de dépasser cette dépendance qui va forcément évoluer vers la création de zones tampons pour rapprocher les zones de production des zones de consommation.

Le deuxième élément extrêmement important est relatif à la prise de conscience de la nécessité d’assurer dans chaque pays et dans chaque région du continent une sécurité d’approvisionnement, que ce soit pour les produits alimentaires, pharmaceutiques, sanitaires ou de première nécessité.

La troisième prise de conscience concerne le potentiel du commerce intra-africain. Lorsque certains marchés internationaux se sont fermés, il était important que les pays africains puissent échanger et interagir entre eux et développer le commerce intracontinental.

En résumé, la pandémie de coronavirus nous a permis de détecter trois enjeux : la reconfiguration de cette dépendance Asie/marché de consommation, la nécessité d’assurer une certaine souveraineté industrielle à partir de la production locale et enfin l’importance du commerce intra-africain. Ces enjeux vont, en principe, créer beaucoup d’opportunités pour le continent dès lors que nous développerons et renforcerons notre intégration régionale.

Dans la reconfiguration des chaînes d’approvisionnement mondiales entre l’Asie et le reste du monde, l’Afrique se situe dans cette zone tampon de proximité qui lui permettra à la fois de bénéficier des potentielles relocalisations des entreprises occidentales souhaitant disposer de stocks de sécurité et de proximité, mais également de la dynamique que les pays asiatiques vont enclencher pour rapprocher leurs zones de production de leurs clients tout en relocalisant certaines usines dans d’autres endroits du continent. L’Afrique intégrée en tirera largement profit. C’est le cas également de cette dynamique de transformation que l’on souhaite enclencher.

Si l’Afrique compte peu sur le commerce mondial ou si les pays africains échangent très peu entre eux c’est parce que la transformation des produits est insuffisante et que, par conséquent, la valeur ajoutée locale est très faible.

Il est donc essentiel de pouvoir transformer nos produits locaux de manière à développer une offre qui va alimenter le commerce intra-africain ainsi que cette dynamique de hubs, éléments constituants de la ZLECAF.

Et, dans cette nouvelle configuration, ce sont les pays qui ont déjà construit à la fois un bassin industriel, une connectivité continentale et des connexions avec les pays occidentaux qui en tireront le meilleur profit. Dans ce cadre-là, le Maroc est peut-être le pays le mieux placé sur l’échiquier mondial. Le pays a en effet déjà construit un bassin industriel arrimé aux chaînes de valeurs mondiales, il dispose déjà d’une connectivité forte avec l’ensemble du continent et d’un début d’intégration régionale et, enfin, il bénéficie d’un accès aux marchés occidentaux. Dans ce contexte, le Maroc va, à l’avenir, renforcer son rôle qui est essentiel.

Selon vous, aujourd’hui, le Royaume a-t-il réussi à concrétiser sa stratégie engagée il y a quelques années, à savoir devenir un hub africain? Cette stratégie doit-elle être ajustée? Si oui, dans quel sens?

Le Maroc a mis en place une dynamique de hubs très importante qui connait le succès. Le hub aérien de Casablanca est une réalité. Une quarantaine de pays africains sont desservis à partir de Casablanca et Royal Air Maroc est entrée petit à petit dans le quotidien des voyageurs africains qui transitent en nombre via ce hub de Casablanca.

Au niveau du hub maritime de Tanger Med, le trafic maritime vers et en provenance d’Afrique a vu ses temps d’attente diminuer, son taux de charge augmenter, ses prix baisser… Ce hub logistique est en train de se prolonger progressivement vers Dakhla, notamment à travers la route dorsale ouest- africaine qui va de Tanger à Dakar. Quotidiennement, cette route enregistre un taux de passage considérable avec des pics dépassant les 400 camions transitant chaque jour par El Guergarate pour se diriger vers les capitales africaines.

Le troisième hub ayant réussi est le hub financier Casablanca Finance City (CFC). Plus de 200 entreprises y sont installées et constituent une plateforme de référence pour les opérations de beaucoup d’entreprises continentales et d’entreprises mondiales. Ces sociétés ont fait de Casablanca leur plateforme africaine.

Le quatrième hub est relatif au secteur de l’éducation. Le Maroc devient une plateforme extrêmement importante de formation à la fois pour les étudiants de l’Afrique subsaharienne, mais également pour tous les cadres du continent qui viennent s’y former. Cette orientation faisant du Maroc un hub de formation africain est en train d’aboutir à une réelle réussite. Elle doit être complétée pour qu’elle puisse avoir une plus grande ampleur. Sa concrétisation passe par la mise en place effective d’une stratégie Afrique adossée au Nouveau Modèle de Développement (NMD). Cette stratégie, que nous sommes en train de mettre en place, sera essentielle pour l’arrimage du modèle de développement à cette dynamique africaine.

À l’heure où la Commission spéciale sur le modèle de développement vient de publier son rapport, quels sont les relais de croissance offerts par les marchés africains ?

Il y a quelques années, nous avons construit une stratégie d’émergence qui a porté ses fruits. Mais nous aurions pu en faire davantage en intégrant la dimension africaine dans tous lesplansstratégiquesnationauxpourenamplifierlesrésultats. C’est le cas par exemple du plan Maroc Vert. Nous aurions pu trouver de nouveaux débouchés à l’export, importer des intrants d’autres pays africains… Ce sont des relais de croissance considérables. Idem dans le secteur touristique.

La vision 2020 a donné la priorité à des marchés traditionnels et quelques nouveaux marchés tels que l’Asie, mais l’on a oublié les marchés africains qui, avec de la promotion, auraient pu donner une nouvelle dimension au tourisme marocain, surtout en période de pandémie. On a remarqué que les pays qui s’en sont le mieux sortis, notamment les pays d’Afrique l’Ouest, ont bénéficié du tourisme continental. Aujourd’hui, le modèle de développement que nous sommes en train de construire trouve un prolongement continental. Nous devrions profiter de toutes les opportunités et de tous les relais de croissance offerts par le continent que ce soit en termes de tourisme, de santé, d’éducation, d’agriculture et d’industrie. Cela va nous permettre, d’une part, de bénéficier de cette zone de libre-échange qui va générer d’importants débouchés et, d’autre part, de construire une complémentarité avec les chaînes de valeur des autres pays du continent pour renforcer la compétitivité de notre industrie et renforcer le taux d’intégration continental. Il est important que le nouveau modèle de développement ait une ramification africaine pour y puiser des relais de croissance nécessaire à son amplification.

Ces dernières années, les entreprises marocaines ont-elles davantage investi dans le continent ? Outre les secteurs traditionnels (comme le secteur bancaire, le BTP ou les phosphates), quels secteurs se sont développés plus récemment sur les marchés africains ?

La présence du Maroc en Afrique s’est construite en plusieurs étapes. D’abord, les plus gros investissements en termes de volume se sont fait lors de l’expansion des établissements financiers (banque et assurance) et des opérateurs télécoms.

Depuis quelques années, de plus en plus d’entreprises leur ont emboité le pas, même si elles sont de plus petite taille et moins visibles. Une évolution tant géographique que sectorielle a été constatée dans les investissements réalisés.

Des industries comme l’industrie pharmaceutique, agroalimentaire, chimique ou parachimique se sont développées dans des pays tels que le Nigeria, l’Éthiopie, le Rwanda ou encore la Côte d’Ivoire. Le développement qui était au départ axé sur l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique centrale s’est, au cours des trois dernières années, beaucoup plus orienté vers les pays anglophones et l’Afrique de l’Est. Une orientation que le Maroc ne connaissait pas ou, en tout cas, n’abordait pas de la même manière.