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Mehdi Alaoui Mdaghri

Entretien avec Mehdi Alaoui Mdaghri

Date de publication : 30 juin 2021 Rubrique : Zoom

« Nous devons renforcer la “maritimité” du Maroc et des Marocains »

Entretien avec Mehdi Alaoui Mdaghri, Président de l’ONG Planète Citoyenne

Peut-on considérer aujourd’hui l’économie bleue comme un secteur prometteur pour le Maroc ?

Les Marocains sont des « propriétaires merriens » qui s’ignorent. En effet, si l’on rapporte le million de km2 sur lequel le Maroc exerce des droits souverains aux quelque 38 millions de Marocains – en incluant bien entendu les Marocains du monde -, chaque Marocain est l’heureux co-propriétaire de trois hectares d’espace maritime. La question n’est donc plus de savoir si l’économie bleue est un secteur prometteur – elle l’est, indéniablement -, mais de se demander comment développer durablement les activités économiques liées à l’océan compte tenu du potentiel naturel exceptionnel dont nous disposons collectivement. À travers les activités liées à la pêche, au tourisme, au transport maritime et à la logistique portuaire, le Maroc doit s’atteler activement, conformément aux recommandations du Conseil Économique, Social et Environnemental (CESE) dans son rapport publié en 2018, à la construction d’une « économie bleue performante économiquement, socialement inclusive et respectueuse de l’environnement ». Aujourd’hui, ces activités représentent déjà des secteurs clés de l’économie marocaine et ce sera également le cas demain par le développement des énergies marines renouvelables, des chantiers navals ou des biotechnologies bleues.

Est-ce que le Maroc possède une véritable stratégie pour faire de cette économie un moteur de développement ?

À mon sens, et de l’avis de nombreux observateurs d’horizons différents, c’est précisément là que le bât blesse. Le Maroc dispose de stratégies sectorielles – certaines très efficaces, d’autres moins – dans le domaine de la pêche, du tourisme, de la logistique ou des infrastructures portuaires. Elles s’inscrivent dans une dynamique de réformes qui ont généralement abouti à une amélioration des indicateurs macroéconomiques du pays au cours des deux ou trois dernières décennies. Mais il n’y a pas à ce jour de stratégie globale et intégrée en matière d’économie bleue, ce qui donne lieu à des conflits de prérogatives intimement liés à l’absence de vision commune.

Ici aussi, le CESE souligne que « la transition vers une économie bleue nécessite (…) un leadership au plus haut niveau à même d’assurer la coordination et l’arbitrage entre les différents acteurs concernés ». Cela pourrait, en termes de gouvernance, passer par la création d’un organisme interministériel chargé de la coordination de toutes les questions relatives à l’économie bleue.

Quels sont, à votre avis, les contraintes de ce secteur et les problèmes auxquels il fait face ?
En plus du manque de coordination intersectorielle que nous avons déjà abordé, il y a des contraintes et difficultés qui sont spécifiques à chaque secteur d’activité de l’économie bleue. À titre d’exemples, on peut évoquer les conditions précaires et le manque de formation d’une grande partie des pêcheurs artisanaux. On peut également regretter que le développement touristique se fasse parfois au détriment de l’aquaculture et de la biodiversité comme c’est le cas à Dakhla. Dans un autre domaine, les contraintes administratives et la rareté des écoles de voile ralentissent le développement de la plaisance au Maroc. Il faut aussi souligner l’apathie d’une offre culturelle et touristique à même de favoriser une meilleure connaissance de notre histoire maritime ainsi que l’insuffisance de l’investissement dans la recherche scientifique et la R&D.

Mais, à mon avis, la principale contrainte à la croissance de l’économie bleue vient du manque de connaissance du milieu marin. Nous devons commencer par le renforcement de la « maritimité » du Maroc et des Marocains. Cette maritimité, qui désigne les relations professionnelles, culturelles, récréatives, sportives entre les sociétés humaines et la mer, est la clé de voûte du développement à long terme de l’économie bleue. Elle gagnerait à être encouragée par l’intensification d’actions de sensibilisation, d’éducation et de découverte de l’environnement marin, notamment en direction des jeunes Marocains.

Que représentent la pêche et l’aquaculture dans cette économie ?

Dans son rapport de 2020 sur « La situation mondiale des pêches et de l’aquaculture », la FAO, organisation des Nations-Unies pour l’alimentation et l’agriculture, chiffrait la production halieutique et aquacole mondiale à 180 millions de tonnes et le nombre d’emplois du secteur à 60 millions de personnes. Au Maroc, le secteur de la pêche, en incluant la valorisation de ses produits, représente environ 2,5 % du PIB et 700 000 emplois directs et indirects. La production halieutique s’élève à près de 1,4 million de tonnes, ce qui place le Maroc au rang de premier producteur de poisson en Afrique et dans les vingt premiers à l’échelle mondiale.

Quant à l’aquaculture, malgré un potentiel certain, le Maroc ne produit aujourd’hui que moins de 1 000 tonnes par an, soit moins de 0,1 % de notre production halieutique. C’est sûrement là que se trouve le gisement de productivité le plus important, plus d’un poisson sur deux consommé dans le monde provenant aujourd’hui de l’aquaculture

Qu’en est-il des activités portuaires, logistique et transport maritime ?

80 % du commerce mondial se fait par voie maritime. Au Maroc, ce sont plus de 95 % de nos échanges qui transitent par les ports. Là aussi, ses performances placent le Maroc d’une année à l’autre au premier ou second rang en Afrique et dans les 20 premiers mondiaux dans le classement des indices de connectivité maritime.

Il est donc indéniable que, de par sa situation géographique, le Maroc se positionne naturellement comme un hub logistique d’importance entre l’Afrique et le reste du monde et que le transport maritime, la logistique et les activités portuaires sont des composantes essentielles du modèle de développement de l’économie bleue marocaine. Contrairement à l’aérien, au routier et au ferroviaire, fortement affectés par la suspension ou la limitation des déplacements, il est intéressant de noter que dans le contexte de crise sanitaire et de récession en découlant, le transport maritime a tiré son épingle du jeu en poursuivant une tendance haussière, le trafic portuaire global étant passé de 153,1 millions de tonnes en 2019 à 172,1 millions de tonnes en 2020, soit une hausse de 12,4 %, selon le Ministère du Transport, de l’Équipement, de la Logistique et de l’Eau.

Quelle est la place des activités touristiques dans cette économie et quel est leur potentiel de développement ?

La part du tourisme dans le PIB se situait à 7 % en 2019 contre 6,9 % une année auparavant, selon le Haut-Commissariat au Plan (HCP). La part de ses recettes en devises s’élevait à près de 20 % des exportations de biens et services du Maroc. Représentant 500 000 emplois directs, d’après le ministère de tutelle, le secteur est stratégique pour le pays. Il est difficile d’évaluer la part du tourisme bleu dans ces chiffres, mais le littoral marocain y est assurément pour beaucoup dans l’attractivité touristique du pays. Certaines niches, comme la plaisance et les loisirs nautiques, sont encore sous-exploitées et offrent un potentiel de développement considérable. Cela est d’autant plus intéressant que ces formes de tourisme sont généralement plus rentables et plus respectueuses de l’environnement que le tourisme de masse.

« Le secteur de la pêche et de l’aquaculture est d’autant plus stratégique qu’il contribue à la sécurité alimentaire du pays. »

On parle de plus en plus de l’aspect énergie dans cette économie ainsi que du dessalement de l’eau de mer, quel est votre avis là-dessus ?

Le Maroc est toujours extrêmement dépendant de ses importations énergétiques, même si le taux de dépendance énergétique est passé de 98 % à la fin des années 2000 à 88 % en 2020. De plus, il s’agit d’importations d’énergies fossiles – pétrole, charbon et gaz – qui sont polluantes et génératrices de CO2 et d’autres gaz à effets de serre. Il est donc crucial de continuer à développer le secteur des énergies renouvelables (solaire et éolien à terre) tout en explorant le potentiel des énergies marines renouvelables (EMR).

Quant au dessalement d’eau de mer, certaines unités ont déjà vu le jour, mais il sera indispensable d’y recourir plus massivement dans les décennies à venir, du fait du réchauffement climatique global et de l’aridification à laquelle notre pays est particulièrement exposé. De plus, que ce soit pour les EMR ou le dessalement, les technologies mûrissent et leurs coûts baissent, le Maroc a donc tout intérêt à intensifier ses efforts dans ces domaines.

Quel est le potentiel d’activités nouvelles comme l’exploration offshore ou les biotechnologies marines ?

Soit dit en passant, il existe un lien direct entre la production d’énergie et les biotechnologies marines, puisque la production de biocarburants à partir de phytoplancton et autres algues pourrait devenir rentable dans les années à venir.

Pour ce qui est de l’exploration pétrolière, gazière ou minière offshore, le potentiel est important puisqu’une grande part des réserves mondiales prouvées se situe en milieu marin, mais l’application du principe de précaution pour la préservation de l’environnement marin est absolument nécessaire.

En ce qui concerne les biotechnologies marines, non seulement leur potentiel économique n’est plus à démontrer pour certains secteurs comme l’alimentation, la cosmétique ou la santé, mais il est certain que des découvertes majeures et leurs applications restent à venir, plus de 90 % de l’océan étant encore inexploré.

Qu’en est-il de la dimension développement durable dans cette économie ?

À propos de l’urgence climatique, l’ancien Secrétaire Général des Nations-Unies, Ban Ki-moon, avait dit : « Il ne peut pas y avoir de plan B parce qu’il n’y a pas de planète B ». Cela est valable pour l’économie bleue comme pour toutes les activités humaines. Or, si nous voulons « satisfaire nos besoins sans compromettre la capacité des générations futures à satisfaire les leurs », ce qui est la définition du développement durable, il est indispensable d’intégrer la notion de durabilité dans nos activités. Le Maroc, même si le chemin à parcourir reste long, est résolument engagé dans cette voie, puisqu’une Stratégie Nationale pour le Développement Durable a été adoptée, ainsi qu’un Plan National du Littoral qui vise à assurer sa protection, sa mise en valeur et sa conservation. De même, le principe de durabilité est central dans toutes les stratégies sectorielles.

Quid de la préservation de l’environnement ?

Sur ce point, je vous répondrai par une petite anecdote. Lorsqu’un parent voit son enfant jeter un déchet à la maison, sa réaction est souvent : « Mais enfin, est-ce que tu te crois dans la rue ? ». Comme si dans la rue, tout était permis… Et c’est là tout le problème : dès leur plus jeune âge, les enfants doivent apprendre que les rues, les plages, les forêts, les déserts et la mer leur appartiennent aussi. La préservation de l’environnement passe par l’appropriation de l’espace public.

Propos recueillis par Hicham Houdaïfa

Un Forum dédié à la mer

Encadre Forum de la merCo-organisé par Eganeo, cabinet de conseil spécialisé dans le développement durable et l’organisation d’événements et Planète Citoyenne, ONG œuvrant pour le développement durable et la protection de l’environnement, le Forum de la Mer est un événement international dédié au développement durable de la mer et du littoral. Au programme, des séances plénières, des ateliers d’experts nationaux et internationaux, des conférences, de grands témoignages, mais également des projections de films, des lectures publiques, des activités culturelles, sportives et éducatives, notamment pour les enfants. Doté d’un Conseil Scientifique, le Forum de la mer pose le débat sur la préservation des mers et des littoraux en mettant en relation les différents acteurs (institutions, ONG, entreprises…). Les précédentes éditions ont ainsi abouti à des avancées et des projets concrets comme la loi sur le littoral, la législation liée à l’exploitation du sable ou encore des projets liés à la voile… Un Livre bleu, synthèse des travaux et recommandations du Forum, est disponible en ligne en libre usage. Il est envoyé chaque année aux intervenants, aux décideurs et aux ministères concernés. Si les conditions sanitaires le permettent, la prochaine et 8e édition du Forum de la Mer devrait se tenir en automne 2021 avec les Pays-Bas comme invité d’honneur.