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Quand l’économie se teinte de bleu

Date de publication : 30 juin 2021 Rubrique : Zoom

Doté de 3 500 kilomètres de côtes, de deux façades maritimes et d’une ouverture vers l’une des routes maritimes les plus empruntées au monde, le détroit de Gibraltar, le Maroc dispose d’un capital maritime très important. Depuis 2009, le pays a lancé plusieurs stratégies sectorielles visant à valoriser ce capital et à faire de l’économie bleue un nouveau pilier de développement. Détails.

Selon le rapport « l’économie de la mer en 2030 » de l’OCDE, publié en 2016, l’économie de la mer pourrait largement doubler sa contribution à la valeur ajoutée mondiale et franchir la barre des 3 000 milliards de dollars entre 2010 et 2030.

De nombreux secteurs d’activité liés à la mer pourraient afficher à l’horizon 2030 une croissance supérieure à celle de l’économie mondiale prise dans son ensemble, que ce soit en termes de valeur ajoutée ou d’emploi. Certains secteurs connaîtront une croissance particulièrement forte : l’aquaculture marine, l’éolien en mer, les activités de transformation du poisson, ainsi que la construction et la réparation navales. Toujours selon les estimations de l’OCDE, les secteurs d’activité liés à la mer contribueront également de manière notable à la création d’emplois : en 2030, ils en représenteront approximativement 40 millions. Sur ce volet, les secteurs les plus dynamiques seront l’éolien en mer, l’aquaculture marine, la transformation du poisson et les activités portuaires.

Le rapport apporte toutefois une nuance à ce tableau optimiste : cette croissance va accentuer les pressions exercées sur les ressources marines et les espaces maritimes déjà surexploités, à commercer par les zones économiques exclusives (ZEE), qui concentrent l’essentiel de l’activité.

Depuis plusieurs années déjà, la communauté internationale a pris conscience de l’important relais de croissance que représente l’économie bleue. En effet, nos modes de production et de consommation, peu durables, ont conduit à une surexploitation, voire à un épuisement, des ressources terrestres. Cela a poussé les États côtiers à se tourner vers les ressources marines qui offrent un grand potentiel de richesses permettant de stimuler la croissance économique et la prospérité sociale, tout en assurant la protection de l’environnement.

Au Maroc, les espaces littoraux et marins constituent une ressource inestimable et contribuent largement à l’économie du pays (pêche, aquaculture, tourisme, échanges commerciaux, énergie renouvelable…) ainsi qu’à son rayonnement international.

Dans une économie mondialisée, ces zones jouent également un rôle géostratégique majeur : celui d’interfaces entre plusieurs espaces géopolitiques : le bassin méditerranéen, l’Europe, l’Afrique, l’Amérique latine et l’Amérique du Nord. « Les ressources halieutiques  – et les ressources naturelles en général  – revêtent une importance non seulement pour la sécurité alimentaire, mais aussi pour toutes les sources d’activités économiques et d’emploi. C’est pourquoi le secteur halieutique occupera une place fondamentale dans l’économie marocaine et pourra ainsi prendre une position de leader et tirer vers l’avant la croissance du pays. Il est toutefois essentiel de prendre conscience des pressions que subissent les océans telles que celles liées notamment à la pollution, à la détérioration du littoral, à la surexploitation des ressources, au changement climatique… Car, si l’on veut continuer à les exploiter et à bénéficier de leurs richesses, il faut absolument arrêter de traiter les océans comme une poubelle », souligne Abdelmalek Faraj, Directeur de l’Institut National de la Recherche Halieutique. Conscient du potentiel de son capital maritime et de la nécessité de le préserver, le Maroc est impliqué dans plusieurs projets, dont l’initiative West MED pour le développement durable de l’économie bleue en Méditerranée occidentale. Le pays s’est par ailleurs engagé en faveur de l’agenda 2030 des Nations Unies pour le développement durable et de l’agenda 2063 de l’Union africaine qui incluent l’économie bleue parmi leurs axes stratégiques.

En matière d’économie bleue, le Royaume a adopté, dans la continuité des recommandations du Conseil Économique Social et Environnemental (CESE), une vision globale écosystémique qui s’appuie notamment sur la préservation des écosystèmes marins et de leur biodiversité.

Cette approche vise l’exploitation durable des ressources halieutiques tout en veillant à l’inclusion sociale et en luttant contre le changement climatique. Elle englobe également l’émergence de nouveaux créneaux porteurs tels que l’aquaculture et l’industrie alimentaire qui permettront non seulement de générer une valeur ajoutée économique, mais aussi de faire face à l’enjeu de sécurité alimentaire.

Quel bilan pour le plan Halieutis ?

Un des plus grands projets lancés dans le domaine halieutique est le plan sectoriel baptisé « Halieutis ». Initié en 2009, il repose sur trois piliers : la durabilité des pêcheries, la performance des infrastructures de pêche et de commercialisation et, enfin, la compétitivité des produits de la pêche.

La mise en œuvre de cette stratégie a permis de réformer en profondeur ce secteur, d’organiser sa gouvernance et de moderniser les différentes composantes de l’écosystème. Cela a facilité le développement de nouveaux investissements dans les secteurs de l’aquaculture et des industries alimentaires ciblant les consommateurs locaux, mais aussi l’export.

Plusieurs actions ont été déployées dans ce cadre, notamment l’aménagement des pêcheries, le renforcement du contrôle des navires de pêche et de la traçabilité des captures et l’amélioration des capacités de la recherche halieutique nationale.

Un soutien a également été apporté aux pêcheurs artisanaux et côtiers impactés par les effets du changement climatique sur les stocks halieutiques. Enfin, à l’occasion de la COP22, le Maroc a lancé « l’initiative de la Ceinture Bleue » qui consiste à mettre en œuvre des mécanismes de coopération et de mobilisation d’appuis techniques et financiers en vue de s’adapter aux changements climatiques. « Nous sommes passés aujourd’hui d’une économie essentiellement extractive à une économie de valorisation industrielle. Tous les plans sectoriels qui ont été lancés, et notamment le plan Halieutis, nous ont permis de voir les potentialités de l’économie bleue, mais aussi les limitations du pays en termes d’infrastructures ainsi que les pistes d’amélioration pour en faire un potentiel de développement d’écosystèmes », indique Abdelmalek Faraj.

En ce qui concerne les infrastructures et les activités portuaires (qui incluent entre autres le transport de passagers et de marchandises, la construction et la réparation navale), une stratégie nationale à l’horizon 2030 a été élaborée. Son objectif est de doter le pays d’un réseau d’infrastructures portuaires important, répondant aux normes et standards internationaux.

Cette stratégie vise à positionner les ports marocains comme des plateformes incontournables dans les chaînes logistiques du bassin méditerranéen et de l’Afrique de l’Ouest. À titre d’exemple, le complexe portuaire de Tanger Med assure aujourd’hui une connexion maritime directe vers 186 ports et 77 pays. Le port de Casablanca est, quant à lui, relié à plus de 72 ports internationaux.

Le Maroc a par ailleurs mis en place Portnet, une plateforme numérique intégrée servant de guichet unique pour les procédures du commerce extérieur. Le Royaume a également créé l’Observatoire de la compétitivité portuaire et du domaine public maritime afin de mettre à la disposition des investisseurs toutes les informations nécessaires.

Ainsi, durant les dix dernières années, plusieurs projets phares ont vu le jour dans le cadre de la mise en œuvre de cette stratégie, notamment la construction de la première tranche du nouveau port vraquier de Safi ou encore l’extension des ports de Tanger MED, de Dakhla, de Jorf Lasfar, de Jebha (première tranche), de Tarfaya et du terminal à conteneur du port d’Agadir. Autres projets majeurs : la reconversion du port de Tanger Ville et la construction d’un nouveau chantier naval au sein du port de Casablanca.

Deux nouveaux chantiers structurants ont en outre été lancés : le port de Nador West Med (NWMED) et le Nouveau Port de Dakhla Atlantique (NPDA). Ce dernier revêt une importance stratégique pour l’Afrique de l’Ouest et les Provinces du Sud, notamment la Région de Dakhla-Oued Eddahab. En effet, il permettra, d’une part, de soutenir le développement économique, social et industriel de la Région, dans tous ses secteurs productifs (pêche, agriculture, mines, énergie, tourisme, commerce, industries…). D’autre part, cet outil logistique moderne et évolutif permettra de capter les opportunités futures offertes par le secteur du transport maritime à une échelle internationale.

De grandes extensions des ouvrages portuaires existants sont aussi planifiées, dont l’extension de la jetée de la digue principale du port de Casablanca représentant un investissement d’un milliard de dirhams. En plus de ces infrastructures portuaires ambitieuses, des zones industrialo-logistiques adossées à ces ports proposeront, sur des superficies importantes, des services logistiques et industriels. En parallèle, d’autres projets phares sont en cours afin d’augmenter la compétitivité des ports marocains, notamment la réalisation de chantiers pour la construction, la réparation et l’entretien des navires, comme le chantier naval du port de Casablanca en phase d’achèvement.

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Les nouvelles filières émergentes

Si certaines activités comme la pêche, le tourisme et le transport occupent une place historique prédominante dans l’économie du Maroc, de nouvelles activités telles que le dessalement de l’eau de mer, l’aquaculture, ou les biotechnologies marines sont en train d’émerger et offrent de forts potentiels de développement.

Le dessalement de l’eau de mer constitue en effet un axe prioritaire de l’économie bleue, car les précipitations irrégulières que connaît le Maroc le placent dans une position de stress hydrique critique dans les années à venir. À ce jour, le pays compte 8 stations de dessalement et de nouvelles verront le jour à l’horizon 2027. Une station d’une capacité de 300 millions de m3 par an sera implantée dans la région du Grand Casablanca. Une sera construite dans la région de Safi et une autre dans la région de Dakhla. Cette dernière sera couplée aux énergies renouvelables, notamment l’énergie éolienne.

En ce qui concerne l’aquaculture, un poisson sur deux consommé actuellement dans le monde provient de cette filière. Au Maroc, le potentiel de développement aquacole est indéniable du fait de nos eaux particulièrement productives et des conditions favorables offertes par le littoral. Selon l’Agence Nationale pour le développement de l’Aquaculture (ANDA), en charge du suivi de la mise en œuvre du segment aquacole de la stratégie Halieutis, l’objectif est de produire 200 000 tonnes de produits aquacoles devant générer un chiffre d’affaires de 5 milliards de dirhams et 3 milliards de dirhams d’exportations halieutiques à l’horizon 2030. Une étude de marché des produits aquacoles ainsi que l’élaboration d’une stratégie de positionnement sont également en cours. L’objectif est d’examiner les opportunités de marchés pour les produits aquacoles potentiellement viables au Maroc et d’évaluer la demande potentielle de la part du consommateur, des professionnels des produits de la mer et des différents maillons de la chaîne de valeur de l’industrie aquacole. Il s’agit aussi d’orienter les opérateurs aquacoles actuels et futurs dans leur choix de commercialisation tout en identifiant des opportunités claires pour leur positionnement au regard de la structure du marché actuelle dans sa globalité (pêche, importation et aquaculture).

Quant aux biotechnologies marines, celles-ci présentent des applications industrielles à fort potentiel dans différents domaines : pharmaceutique, cosmétique, aliments et boissons, protection des cultures, biotechnologie industrielle et produits botaniques.

Cependant, si les côtes marocaines abritent une grande biodiversité, le secteur des biotechnologies reste sous-exploité. C’est pourquoi l’INRH est en train de travailler pour développer ce secteur et mène en ce sens de nombreux projets de recherche. L’institut dispose à cet effet de neuf centres de recherches notamment de valorisation, de biotechnologie, de génie alimentaire, de qualité et de génétique.

Une chercheuse de l’INRH a par exemple développé un brevet sur l’extraction de gélatine et de collagène à partir d’écailles de sardines. Un travail sur les microalgues est également en cours, ainsi que sur l’algoculture… « Les biotechnologies marines et la génétique sont le futur.

Au Maroc, nous en sommes encore au tout début, mais de nombreuses recherches sont en cours pour développer ces nouveaux domaines à fort potentiel économique. On parle aujourd’hui d’ailleurs du biomimétisme qui désigne un processus d’innovation et une ingénierie s’inspirant des formes, matières, propriétés, et fonctions du vivant. Mais c’est encore tout nouveau, d’où l’importance d’investir en masse dans le domaine des biotechnologies », explique Abdelmalek Faraj. La recherche et l’innovation sont, de ce fait, indispensables pour assurer la mise en œuvre de la stratégie de l’économie bleue, pour ouvrir les opportunités d’utilisation des ressources marines, mais aussi pour protéger, entretenir, gérer et développer le capital maritime marocain. « Le Maroc a très bien compris l’importance de la recherche dans le domaine halieutique et y a alloué énormément de moyens. En dix ans, l’INRH a bénéficié d’un investissement total de 1,5 milliard de dirhams.

Nous venons d’acquérir de nouveaux bateaux et nous sommes en train de développer notre flotte de recherche et notre réseau de laboratoire. Nous avons également lancé un observatoire halieutique pour le suivi du secteur, que ce soit sur l’aspect environnemental et océanographique ou pour les activités de pêche, l’aquaculture ou encore les alertes sanitaires… L’objectif étant de fournir toute l’information nécessaire sur ce secteur. Cette information est orientée selon que vous êtes administrateur, gestionnaire, opérateur ou citoyen lambda », indique Abdelmalek Faraj. Cependant, malgré toutes ces stratégies et les projets lancés à l’échelle nationale et en dépit de tous les efforts entrepris par l’État pour faire de l’économie bleue un nouveau pilier de développement, un problème de taille persiste. Il est lié notamment à une gouvernance marquée par une multitude d’intervenants qui opèrent sans véritable coordination.

Or, comme le signale le Conseil Économique et Social (CESE) dans son rapport publié en 2018 intitulé « L’économie bleue : pilier d’un nouveau modèle de développement du Maroc », l’économie bleue appelle une action à plusieurs niveaux, qui fédère et rassemble de nombreux acteurs issus de secteurs et de zones géographiques différentes.

L’espace maritime du Maroc est pluri-territorial et il suppose une participation des acteurs à plusieurs niveaux : international et régional, national et local. Il est aussi pluridisciplinaire, car il regroupe plusieurs secteurs et stratégies sectorielles qui s’imbriquent (transport, exploitation pétrolière, pêche, tourisme…). Cette situation nécessite ainsi l’implication de différents acteurs publics (agences, départements ministériels) et privés (ONG, groupement de professionnels…).

Aussi, d’après le CESE, afin que le Maroc puisse tirer profit du potentiel de son espace maritime, il doit se doter d’une stratégie de l’économie bleue élaborée selon une approche écosystémique. Cette dernière doit permettre de consolider durablement les secteurs productifs traditionnels (pêche, infrastructures portuaires, tourisme…), d’accélérer la croissance autour de secteurs émergents (comme l’aquaculture) et, enfin, d’identifier des secteurs d’avenir tels que les biotechnologies et la gestion des ressources génétiques liées à la biodiversité marine.

Une telle stratégie doit cependant, précise le CESE, englober les principes de durabilité et de soutenabilité afin de positionner le Maroc dans une économie durable, inclusive, équitable, prospère et intégrée dans les flux d’échanges internationaux.

Toujours selon le CESE, cette stratégie nationale de l’économie bleue devrait couvrir la mer et le littoral et contribuer à atteindre quatre grands objectifs de long terme qui sont complémentaires et indissociables, à savoir : renforcer le développement socio-économique durable, cohérent et inclusif ; accélérer la transition écologique pour la mer et le littoral, au regard du concept de durabilité, afin de faire face aux changements climatiques ; assurer l’équilibre du Nexus eau-énergie ; et consolider la place du Maroc en renforçant son positionnement géostratégique sur les dimensions africaines, européennes et à l’international. « Pour trouver un équilibre entre la croissance économique et la durabilité des ressources, il y a bien évidemment les états qui jouent leur rôle de gouvernance, mais il y a aussi ceux qui exploitent les océans et ce sont eux les vrais acteurs. Il faut donc aller à la source du problème, non pas en augmentant les restrictions et les réglementations, mais en amenant les opérateurs, et les usagers de manière générale, à agir en les dotant d’outils et les incitant à changer leur mode d’exploitation et de production afin qu’ils ne détruisent plus les habitats et l’espace maritimes. C’est d’ailleurs l’idée que nous défendons à travers l’initiative de la Ceinture bleue et l’INRH. Cela peut paraître utopique, mais il est plus qu’urgent de se diriger vers une vraie industrie de conservation, de protection, et de rénovation. Et cela ne relève pas uniquement de la responsabilité l’État, car tout le monde est concerné. En effet, qu’on le veuille ou non, nous serons obligés de restaurer nos écosystèmes marins si nous souhaitons continuer à les exploiter et à créer de la valeur et des emplois. Donc, autant en faire une spécialité que l’on pourra exploiter, faire valoir et revendre à l’international », conclut Abdelmalek Faraj.

Dounia Z. Mseffer

L’initiative de la Ceinture Bleue

Lancée par le Maroc avec l’ensemble de ses partenaires, lors de la COP22, l’initiative de la Ceinture Bleue est une plateforme collaborative visant à agir et à mettre en pratique des solutions innovantes pour l’adaptation du secteur de la pêche et de l’aquaculture au changement climatique ainsi qu’en faveur de la résilience des océans et du climat. L’initiative a pour ambition de poursuivre, consolider et implémenter les objectifs de développement durable (ODD) et l’Initiative de la Croissance Bleue, laquelle a pour but de restaurer le potentiel des océans et des zones humides grâce à l’introduction d’approches responsables et durables qui réconcilient la croissance économique et la sécurité économique avec la conservation des ressources aquatiques. Plus concrètement, cette initiative vise à mettre en place des mécanismes de coopération et de mobilisation d’appuis techniques et financiers pour répondre simultanément aux défis du changement climatique, de la conservation des océans et d’un développement durable de la pêche et de l’aquaculture, éléments clés de la sécurité alimentaire en Afrique et dans le monde.