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Khalid Cheddadi

Interview de Khalid Cheddadi

Date de publication : 25 mai 2021 Rubrique : Zoom

« Les Marocains sont capables de réaliser de très belles choses »

Interview de Khalid Cheddadi, PDG de la CIMR

Conjoncture :Comment avez-vous accueilli le lancement du projet de généralisation de la protection sociale par Sa Majesté le Roi ? 

Khalid Cheddadi : La généralisation de la couverture sociale est la condition sine qua non du progrès global d’une société, c’est évident, et une société ne peut pas progresser sur le plan économique si ses citoyens ne disposent pas d’une couverture sociale solide qui leur permette de vivre dans des conditions de respect de leur dignité, de protection de leur entité physique, de préservation de leur santé et de leurs revenus.

Le Maroc, avec l’avènement du nouveau règne de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, avait entamé ce projet en 2005 avec la mise en place de l’assurance maladie obligatoire, qui a été suivie par le Ramed [régime d’assistance médicale, NDLR] pour les nécessiteux. Aujourd’hui, l’on s’oriente vers quelque chose de beaucoup plus global, vers une consolidation de tous les programmes d’aide sociale du Maroc, à travers un dispositif structuré et des partenaires institutionnels le nombre est limité pour éviter des interventions en désordre.
Le planning tracé par Sa Majesté a donné de l’énergie à tout le monde, a fixé des objectifs précis. Tout le monde est mobilisé pour le respecter. Il est ambitieux, mais réalisable.

En effet, Sa Majesté le Roi a fixé l’objectif de généraliser la protection sociale d’ici à 2025. Pensez-vous que cela est tenable ?

Si on ne se fixe pas d’objectifs ambitieux, on reste à la traîne. Nous avons vu sur des dossiers compliqués comme la crise du coronavirus, ce dont sont capables les Marocains. La crise a été gérée de manière magistrale ! Toutes les administrations, toutes les entreprises se sont par exemple mobilisées pour contribuer au Fonds spécial Covid-19. Sans parler de l’application développée pour la gestion des vaccins, qui est d’une efficacité extraordinaire, ou encore de l’organisation de la campagne de vaccination. Les Marocains sont capables de réaliser de très belles choses. Nous avons seulement besoin d’être motivés, et c’est ce que va permettre le message donné par Sa Majesté.

Quel rôle va jouer la CIMR dans ce grand chantier ?

La CIMR est une caisse de retraite complémentaire, par nature. Le rôle qu’elle pourrait jouer est celui de caisse gérant un régime de retraite complémentaire pour le secteur privé. Aujourd’hui, c’est un régime facultatif, mais l’idéal pour tout le monde sera d’évoluer vers un régime complémentaire obligatoire. Pourquoi ? Car, comme vous le savez, le standard d’organisation de la retraite dans le monde comporte trois étages de couverture : le régime de base et le régime complémentaire qui sont tous deux obligatoires, et enfin le régime facultatif pour compléter la pension des gens qui ont un revenu très élevé.

Les deux premiers doivent être obligatoires pour une raison simple. Le régime de base doit comporter une composante de solidarité, car tous les citoyens n’ont malheureusement pas les mêmes chances d’avoir une carrière complète. Certains subissent des incidents, comme des maladies, des périodes de chômages, des périodes de grossesse pour les femmes (suivies d’une période d’inactivité pour élever les enfants)… Certains ont donc des carrières continues et d’autres des carrières discontinues et incomplètes. Donc, le régime de base est prévu pour que ces derniers puissent disposer d’une pension, qui en la complétant, atteindra un niveau permettant de vivre dignement. Une autre solution est l’acquisition accélérée de droits au cours des premières années de cotisation pour arriver rapidement à un niveau de pension acceptable. Cette solidarité a un coût. Sur 10 dirhams de contribution, disons que 2 dirhams vont financer la solidarité et 8 dirhams vont financer la pension normale.

Le régime complémentaire fonctionne différemment, sur le mode de l’équité. Sur 10 dirhams de contribution, vous devez profiter des 10 dirhams en entier. Voilà pourquoi il est nécessaire que tous les salariés qui contribuent à un régime de retraite cotisent à la fois au régime de base, dont une partie est consacrée à la solidarité, et au régime complémentaire, dont ils profitent en totalité. En d’autres termes, je considère, en tant que citoyen marocain, que mon devoir est d’être solidaire avec mes concitoyens, mais par sur la totalité de mon épargne. Ce principe de répartition entre la solidarité et l’équité doit concerner tous les salariés, quel que soit leur niveau de salaire. On a tendance à estimer que le régime complémentaire est réservé aux salaires à partir d’un certain seuil. Mais c’est une erreur, car tous les salariés doivent pouvoir accéder à un régime complémentaire qui leur permette de bénéficier de la totalité de leur épargne. Ainsi, la CIMR trouvera naturellement sa place dans le cadre d’un régime complémentaire généralisé.

Le Maroc, avec l’avènement du nouveau règne de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, avait entamé ce projet en 2005 avec la mise en place de l’assurance maladie obligatoire, qui a été suivie par le Ramed [régime d’assistance médicale, NDLR] pour les nécessiteux. Aujourd’hui, l’on s’oriente vers quelque chose de beaucoup plus global, vers une consolidation de tous les programmes d’aide sociale du Maroc, à travers un dispositif structuré et des partenaires institutionnels le nombre est limité pour éviter des interventions en désordre. Le planning tracé par Sa Majesté a donné de l’énergie à tout le monde, a fixé des objectifs précis. Tout le monde est mobilisé pour le respecter. Il est ambitieux, mais réalisable.

Quand pensez-vous que ce régime de retraite complémentaire généralisé puisse être mis en place ?

Il est difficile d’avancer une date. Tout ce que je peux évoquer est en l’état actuel d’avancement des travaux. En 2018, le Chef du Gouvernement avait réuni toutes les parties prenantes du secteur. Il avait alors chargé le Ministère des Finances de diligenter une étude pour la réforme du système de retraite. Un certain nombre de directives ont été données. Elles découlent toutes des conclusions de la commission nationale réunie en 2013, qui avait arrêté les grandes lignes de la réforme du système de retraite. Elle avait notamment proposé la mise en place d’un régime de base unifié ainsi que de deux régimes complémentaires, l’un dans le public, l’autre dans le privé. Sur cette base-là, le cabinet Finactu a été désigné à l’issue d’un processus d’appel d’offres. Ses travaux devaient se dérouler en quatre phases. Les deux premières, qui sont le diagnostic et la proposition d’architecture du système de retraite public et privé, ont été finalisées. Le rapport a été déposé, il doit être en principe examiné par le Gouvernement.

Il faut ensuite que le Gouvernement valide les conclusions du rapport, puis on entrera dans la troisième phase : les discussions avec les partenaires sociaux, avec les structures existantes, la définition des modes des transition… La généralisation de la protection sociale qui va être mise en œuvre passe notamment par la mise en place d’une couverture sociale au profit des travailleurs non salariés. Vous avez développé une offre au profit de cette population. Pourquoi ? Car il y a un besoin. Moustakbal Individuel est une retraite individuelle. C’est une véritable révolution par rapport à ce que l’on faisait avant, car nous nous adressions uniquement aux salariés à travers leurs employeurs.

C’est une assurance destinée aux salariés dont la carrière est incomplète ou qui veulent une pension plus élevée que ne le prévoit leur contrat de retraite. Elle s’adresse aussi aux salariés qui n’ont pas la chance d’être dans une entreprise qui offre la CIMR, ou encore aux travailleurs non-salariés, bien entendu. Aujourd’hui, le produit rencontre un grand succès. Nous sommes sur un trend de 10 000 contrats par an, et cela va se développer davantage.

Quelle est la répartition entre les salariés et les travailleurs non salariés ?

Les salariés représentent 75 % des contrats.

Il n’y a donc pas encore de culture du contrat de retraite parmi les travailleurs non salariés ?

Il y a une éducation à faire. Les salariés savent qu’ils ont un horizon, qu’ils n’auront plus d’activité salariale un jour. Les indépendants s’imaginent qu’ils seront actifs toute leur vie. Ils se disent qu’ils travailleront jusqu’à leur dernier souffle. C’est une vue de l’esprit, car, au bout d’un moment, la machine ne suit plus et l’on aspire à profiter de la vie, à se reposer, à ne plus avoir les soucis du travail en permanence, sans parler des accidents.

Quel est le profil des travailleurs non salariés qui ont souscrit à cette assurance?

Ce sont des médecins, des professions libérales, des commerçants, des chefs d’entreprise, des autoentrepreneurs…

Quelles pistes identifiez-vous pour intégrer le secteur informel au système de protection sociale?

Des solutions sont déjà mises en œuvre. La contribution professionnelle unique (CPU), comporte notamment à la fois des taxes (même si elles sont assez peu importantes), et des contributions pour la couverture sociale.

Il y a aussi l’informel pur et dur, qui inclut notamment les commerçants ambulants. Ce sera, pour eux, un peu plus compliqué, même si cela n’est pas tout à fait infaisable. On peut imaginer des solutions, comme des espaces prévus par les communes qui pourraient être loués au jour le jour à des commerçants, grâce à des applications mobiles. Les cotisations sociales pourraient alors être intégrées à cette location et cela permettrait à terme d’interdire totalement le commerce ambulant.

Du côté des autoentrepreneurs, ce statut offre beaucoup d’avantages. On peut imaginer prendre une petite contribution socialequel’Étatprendraitenchargeenpartie.Celainciteraitles gens à adopter ce statut et à bénéficier d’une assurance. Petit à petit, il va y avoir un effet d’entraînement dans toute la société. Mais cette dynamique ne peut se mettre en place que si la direction est indiquée par le Chef de l’État. Avec beaucoup d’insistance et de volontarisme, Sa Majesté en a fait un chantier personnel.

La CIMR est récemment passée du statut d’association à celui de société mutuelle de retraite. Qu’est-ce que cela change ?

Le statut d’association était tout à fait inadapté à une caisse de retraite. Il ne protège pas assez les retraités et les salariés. La loi 64-12 fixe le cadre de travail des mutuelles de retraite. Il se trouve, de manière très heureuse, que toute la réglementation de cette loi était déjà prévue par nos statuts. Donc la loi a changé très peu de choses pour nous.

Par ailleurs, un organisme doit être contrôlé par la puissance publique. Le statut d’association ne permet pas de contrôle externe. Aussi, un gestionnaire de régime de retraite se doit d’assurer en permanence que le régime est viable sur le long terme. La loi 64-12 nous permet de travailler dans un cadre beaucoup plus clair.

Propos recueillis par Rémy Pigaglio