Le site d'information de la CFCIM
Vincent Giolito

Entretien avec Vincent Giolito

Date de publication : 29 mars 2021 Rubrique : Zoom

« La digitalisation n’est pas seulement technologique, elle est surtout organisationnelle et humaine »

Entretien avec Vincent Giolito, professeur de stratégie à emlyon business school.

Conjoncture : On parle plus que jamais de « transformation digitale », mais l’expression recouvre souvent des réalités différentes : quelle définition privilégiez-vous ?

Il y a, d’une part, la transformation digitale de la société, qui nous concerne tous, marquée par une utilisation d’outils digitaux dans la vie courante qui va encore s’accentuer dans les années à venir. On peut parler de « glogitalisation », c’est-à-dire la combinaison de la globalisation et de la digitalisation, dont le résultat sera plus important que la simple addition des deux phénomènes. Par exemple, pour un site web, le standard de l’interface utilisateur est un design conçu dans la Silicon Valley pour un smartphone fabriqué à Shenzhen. D’autre part, il y a la transformation digitale au sein des entreprises. La plupart ont des origines non digitales et elles doivent donc intégrer ce digital dans leur création de valeur, mais aussi dans leurs processus internes. Cette digitalisation n’est pas seulement technologique, elle est surtout organisationnelle et humaine.

Selon vous, qu’est-ce qui freine encore la transformation digitale au Maroc ?

Jusqu’à présent, on observait une réticence des autorités, dans certaines administrations et institutions marocaines. Il y avait toujours la culture de la signature et du « tampon humide » qui prédominait. Actuellement, on remarque que plusieurs ministères veulent se mettre à la page et forment leurs top managers pour intégrer pleinement la transformation digitale. Certains ont même des chantiers très avancés, ce qui est un vrai signe d’évolution. Par ailleurs, il faut également tenir compte du fait qu’une partie de la population ne peut accéder totalement au digital, car l’utilisation d’Internet nécessite souvent une bonne maîtrise de la lecture et de l’écriture, quelle que soit la langue utilisée. Cela peut constituer un frein à la transformation digitale dans le pays. De même, je citerais le faible taux de bancarisation, qui limite également la digitalisation de certaines activités.

Enfin, il y a des entreprises qui avancent peu, car elles ont l’illusion d’être déjà digitales, alors qu’elles n’ont fait que mettre en œuvre quelques outils. Ce n’est pas parce qu’on utilise des e-mails, Zoom ou Whatsapp que l’on est digital : il faut être lucide sur son degré de digitalisation et prendre la pleine mesure de ce que représente réellement la transformation digitale pour une entreprise.

Vous venez de publier le livre « Les 16 plus belles erreurs de la transformation numérique »* : pourquoi avoir choisi cet angle ?

Mes recherches en stratégie portent sur les erreurs qui peuvent conduire les entreprises dans une impasse, sans qu’elles s’en rendent compte. Ce livre est donc la conjonction de cette approche avec la transformation digitale, qui peut bien entendu être source d’erreurs.

La notion d’erreur est à distinguer de la notion d’échec : l’erreur peut mener à l’échec, mais pas forcément. On a généralement tendance à parler de fautes pour les erreurs, en culpabilisant ceux qui les commettent, alors qu’elles font partie de la vie des entreprises. En réalité, les erreurs sont rarement personnelles et relèvent le plus souvent de l’organisation. Il est donc important de les positiver, sans culpabilité, pour les comprendre et même les rattraper, afin justement qu’elles ne mènent pas à un échec. L’objectif est d’apprendre en temps réel de ses erreurs pour avancer, et cela s’applique parfaitement à la transformation digitale, où les situations sont souvent inédites, comme actuellement avec la pandémie.

Dans votre livre, vous relatez notamment l’histoire de La Poste en France, qui a tenté – et raté – une « greffe de geeks ». Cela fait penser à de nombreuses organisations qui multiplient les hackathons et autres concours pour startups, sans en retirer un réel bénéfice : quels conseils leur donner pour réussir l’intégration des innovations ?

Les entreprises rencontrent parfois le dilemme de l’innovateur : faut-il lancer une innovation alors que tout fonctionne très bien ? Car il y a toujours le risque de perturber l’activité avec l’arrivée de nouvelles pratiques. Elles peuvent déranger les personnes en place qui ne tiennent pas spécialement à faire évoluer leur manière de faire.

C’est donc une question d’état d’esprit, notamment de la direction générale, et plus largement de culture d’entreprise. Les managers doivent s’habituer eux-mêmes à la digitalisation, se l’approprier dans leurs propres pratiques, avant de chercher à la déployer dans l’organisation. Car ce sont eux qui vont devoir montrer l’exemple.

Par ailleurs, il faut considérer les opportunités manquées comme des échecs : passer à côté d’une innovation doit être jugé, cette fois-ci, comme une faute. Cela permet de responsabiliser les managers, qui pourraient avoir tendance à les ignorer. Il faut être, certes, vigilant face aux risques que comporte la digitalisation, mais également très attentif aux opportunités qu’elle offre.

Depuis quelques années, l’emlyon business school propose aux professionnels un certificat « Management de la transformation digitale » : les attentes des entreprises ont-elles évolué en matière de formation ?

Il y a quelques années, les professionnels voulaient surtout s’informer sur les tendances qui arrivaient. À présent, il s’agit véritablement de prendre à bras le corps la transformation digitale, dans ses dimensions humaine, organisationnelle, markéting et stratégique notamment. Les managers cherchent davantage à intégrer le changement dans leur entreprise.

Par ailleurs, on constate que certaines organisations ont lancé des projets technologiques avant de s’apercevoir qu’elles n’avaient pas mesuré toutes les difficultés managériales. Ainsi, leur objectif est de savoir comment implémenter le digital afin que chacun dans l’entreprise puisse réellement s’approprier cette transformation. C’est là que réside leur vrai défi.

Propos recueillis par Thomas Brun

 

* « Les 16 plus belles erreurs de la transformation numérique », Éditions Eyrolles, novembre 2020.