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Reparation telephone

Reportage à Derb Ghallef, le souk de la contrebande

Date de publication : 20 novembre 2020 Rubrique : Zoom

Après des mois difficiles, la vie reprend tout doucement ses droits dans les centaines de boutiques de ce marché de l’informel situé au centre de la capitale économique.

Samedi 31 octobre 2020. Au lendemain de la fête du Mawlid, Derb Ghallef s’anime. Ce n’est certes pas la grande foule, mais les clients du Tout-Casablanca investissent les boutiques de vente de montures de lunettes, de smartphones ou d’ordinateurs portables. D’autres viennent pour acheter des denrées alimentaires, des meubles, des matelas ou encore des livres scolaires ou des habits d’occasion proposés par les friperies de la « joutiya ».

L’affaire Oppo

Derb Ghallef, ce grand bazar de l’informel a été le théâtre, le lundi 26 octobre dernier, d’une descente de la police, en coordination avec Europol, l’Office européen de police. Objectif : mettre la main sur un lot de 3 000 téléphones

Oppo « Find X Neo », qui ont été volés en Europe. Ce dernier-né des smartphones de la marque Oppo n’a jamais été importé ni commercialisé par Oppo Maroc. La marchandise a été en effet saisie chez certains commerçants de Derb Ghallef qui ont déclaré avoir acquis ces téléphones chez des importateurs. Si les enquêtes s’orientent vers la filière des grossistes qui introduisent au Maroc de la marchandise de contrebande, les commerçants eux, ont tenu à organiser un sit-in de protestation devant les locaux d’Oppo Maroc. Ce qui a poussé cette dernière à rendre public un communiqué où elle a tenu à préciser qu’elle « n’a initié aucune action et n’a pas poursuivi les revendeurs du marché Derb Ghallef, ni déposé aucune plainte contre eux, mais a été contacté par la police marocaine afin de confirmer des informations relatives à la provenance des 3 000 Find X Neo retrouvés à Derb Ghallef. » Cette sortie visait aussi à « garantir à ses consommateurs la qualité et l’authenticité de ses produits vu que ce produit le Find X Neo n’est pas vendu au Maroc via Oppo Maroc qui ne l’a jamais introduit au Maroc ».

À Derb Ghallef, on assure que le nombre de téléphones saisis a été exagéré. « Ce sont quelques centaines de smartphones que les commerçants vendaient 2 000 dirhams la pièce pour une valeur marchande de 5 000 dirhams », assure Tarek, qui vend et répare les téléphones portables à Derb Ghallef.

Cette affaire renseigne sur la nature d’une grande partie de la marchandise qui circule à Derb Ghallef, surtout dans le domaine de la téléphonie et du matériel informatique. « Ce n’est pas possible de proposer des smartphones à des prix défiant toute concurrence si la marchandise n’est pas de contrebande. Ces articles de téléphonie ou les portables de pointe ne sont tout simplement pas passés par un bureau douanier. Ils ont été soustraits à la visite douanière », explique ce transitaire de la place, bien au fait du dossier de l’informel. Et d’ajouter : «

Ce qui rend ces articles attractifs, c’est qu’ils n’ont pas subi les différentes taxations (20 % de la TVA, 2,5 % des droits d’importation et 0,25 % de taxe parafiscale à l’importation). C’est une marchandise qui atterrît de différentes manières à Derb Ghallef en passant, entre autres, par les valises des voyageurs, notamment des MRE, sans s’acquitter des droits de douane. » De toute façon, la facture n’a pas droit de cité à Derb Ghallef : « Tout est au noir ici », s’entend-on répondre à chacune de nos requêtes d’une vente avec facture.

Sauvés par le scolaire…

À Derb Ghallef, tout le monde se plaint de la rareté de la marchandise. À commencer par les marchands de produits alimentaires, de produits de vaisselle et d’habillement qui déclarent souffrir de l’arrêt du trafic de marchandises provenant de Melillia et de Sebta. Par contre, l’activité a repris pour les produits électroniques. « Après cinq mois d’arrêt, nous avons enregistré une demande pour les tablettes, mais aussi pour les PC portables, surtout pour des besoins scolaires liés à l’enseignement à distance », indique Jamal, vendeur d’articles électroniques. Il y a quelques années, Derb Ghallef a changé de registre quand les échoppes se sont lancées dans le commerce des smartphones et des ordinateurs.

« Depuis, les loyers ont flambé. Des boutiques sont aujourd’hui louées entre 6 000 et 10 000 dirhams par mois dans le souk central de Najd réservé exclusivement à la vente de téléphones portables et d’ordinateurs. Les vitrines pour smartphones, c’est entre 3 000 et 5 000 dirhams la mensualité », précise Tarek, qui a choisi de travailler avec le statut d’autoentrepreneur, afin de déclarer une partie de son business. Le fait qu’il n’y ait pas de facture ne pose pas de problème pour une clientèle composée essentiellement de particuliers. Pour le reste, ceux qui ont besoin d’une facture, les commerçants peuvent toujours se procurer ce document auprès de comptables ou d’entreprises dédiées à ce genre de services.

Dans cet espace où l’informel est prégnant, plusieurs détaillants ont évoqué la présence de marchandise provenant de structures formelles. « Des grossistes nous proposent des smartphones avec une garantie locale, mais vendus sans TVA. C’est plus cher que la marchandise de contrebande, mais cela nous laisse une marge importante en comparaison avec celle du marché, entre 500 et 800 dirhams l’unité », nous explique un des commerçants de téléphones mobiles.

Ce qui est sûr, c’est que la rareté de la marchandise due à la pandémie s’est répercutée sur les tarifs des articles. « C’est le client final qui assume cette hausse des prix qui, pour les smartphones, se situe entre 500 et 1000 dirhams », conclut Tarek.

Hicham Houdaïfa

Marche TetouanLe Nord à l’agonie…

Avec la fin de l’ère de la contrebande légalisée, la région de Fnideq, Mdeq et Martil, communes limitrophes de Sebta, vit une grande crise. Depuis octobre 2019, le trafic de marchandises qui passait par le poste frontalier de Tarajal, toléré par les autorités marocaines et espagnoles, a été interdit. Ces marchandises, stockées dans un des quartiers de Sebta et qui traversaient la frontière à dos de femme, profitaient non seulement à Fnideq, mais à toute la région, voire au reste du Maroc. Ce sont ces mêmes produits de contrebande (habits, produits alimentaires, lessive, produits d’hygiène…) que l’on retrouvait dans les épiceries de Tétouan, Tanger et aussi dans les boutiques de Derb Ghallef à Casablanca. L’arrêt de la contrebande a occasionné un manque à gagner considérable pour la population locale. La pandémie n’a pas arrangé les choses. La saison estivale 2020, période durant laquelle l’activité économique est la plus importante dans la région, a été catastrophique. Pas de contrebande, pas d’estivants, pas de MRE, la région est à genoux. « C’est une situation qui a eu un impact très négatif sur la région. Nous assistons à un mouvement important de migration de nos jeunes vers l’Europe. Des familles ont dû sortir leurs enfants du privé et les inscrire dans des écoles publiques. Ils sont plusieurs à ne plus pouvoir payer leurs loyers. Des commerçants ont dû fermer boutique », indique Mohamed Benaïssa, président de l’Observatoire du Nord pour les Droits de l’Homme (ONDH), basé à Martil. L’annonce de la création de la zone d’activité économique de Fnideq a été bien accueillie dans la région. Les travaux ont commencé en juin dernier. Officiellement, la zone franche sera « chargée de l’aménagement des zones d’activités commerciales, des zones franches, outre le développement, la commercialisation et la gestion des espaces à l’intérieur de ces zones. » Ce sont les commerçants de Fnideq qui devraient entre autres, bénéficier de cette reconversion. « La décision de l’arrêt de la contrebande est une bonne chose puisqu’elle ne bénéficie véritablement qu’aux gros bonnets et surtout pas aux personnes nécessiteuses et aux femmes qui transportaient cette marchandise au péril de leurs vie. De plus, la contrebande prive l’État de milliards de dirhams de recettes fiscales. Mais, cela ne pourra pas marcher sans que de véritables alternatives ne soient proposées à la population locale », conclut Mohamed Benaïssa.