Le site d'information de la CFCIM
Chiffonnier

Les travailleurs informels face à la pandémie

Date de publication : 20 novembre 2020 Rubrique : Zoom

Si l’informel rime avec précarité, la pandémie de Covid-19 a encore plus impacté ces travailleurs au noir.

Jamal est plombier. Son carnet d’adresses est constitué de plusieurs syndics d’immeubles du centre-ville casablancais, en plus de quelques particuliers. Ce père de quatre enfants, la quarantaine bien entamée, et qui habite le quartier populaire de Sidi Bernoussi gagne décemment sa vie. « En dehors de la période Covid-19, je n’avais pas à me plaindre. Les concierges m’appelaient à chaque problème. En retour, je leur donnais un petit quelque chose pour chaque travail et tout le monde était content. »

S’il s’en sort plutôt bien, Jamal n’est pas représentatif des plombiers et autres électriciens qui font dans l’auto-emploi, surtout ceux qui attendent leurs clients dans les nombreux « mouqaff » de la capitale économique.
Et la pandémie n’a certainement pas arrangé les choses, ni pour lui ni pour les ouvriers travaillant dans le cadre de l’auto-emploi. « Les premières semaines du confinement, nous étions interdits d’accès dans les habitations. Tout le monde avait peur. Les choses ont repris depuis, mais pas comme avant. »

Amine, quant à lui, est maître sellier. Il perpétue ce métier hérité de son arrière-grand-père non sans grande difficulté. « Je dois faire face à une importante concurrence. Je travaillais avec un apprenti et on se partageait la tâche. C’est impossible dans ces conditions de travailler dans un cadre formel ». Comme tous les artisans, qui opèrent en grande partie dans le non formel, il a beaucoup souffert de la pandémie, avec l’annulation de tous les événements de tbourida ainsi que du Salon du Cheval. « Depuis plusieurs mois, suite aux mesures de confinement, je suis sans ressources. De plus, on ne s’attendait pas à une crise de cette ampleur. Même seul, je ne m’en sors plus à cause de l’absence de commandes et de clients. » Aujourd’hui, il pense sérieusement à changer d’activité.

4,3 millions de ménages concernés

Khadija est éducatrice de la petite enfance dans une petite crèche privée située dans le quartier populaire casablancais de Sbata. Elle perçoit une indemnisation de 1 000 dirhams par mois pour un travail à mi-temps. Elle garde des enfants âgés de 3 à 5 ans dans le garage d’un immeuble. Les parents paient 150 dirhams par mois pour que l‘on s’occupe de leurs enfants afin qu’ils puissent eux-mêmes aller travailler. Les conditions d’accueil n’y sont pas idéales, bien loin des structures qui respectent les règles du préscolaire (éveil, indépendance, esprit d’initiative…). Khadija a également dû s’arrêter de travailler durant les mois de la pandémie. « Je ne travaille plus depuis mi-mars dernier. Le propriétaire n’a jamais plus ouvert la crèche puisque les parents n’avaient plus les moyens pour payer. C’est une situation difficile pour moi et ma famille. »

Vendeur de poissons, Redouane fournit particuliers et petits restaurants. Impacté par la fermeture des restaurants, il a continué à assurer le minimum vital pour ses clients particuliers. « J’ai continué à travailler durant le confinement quoique de manière limitée en livrant quelques clients. J’ai dû arrêter lorsque le marché de gros a été fermé, quand il a été déclaré foyer d’infection. » Redouane s’est également converti dans la livraison des légumes, des fruits et des aliments de tous genres, tout en continuant de livrer du poisson à ses clients les plus fidèles.

Jamal, Amine, Khadija et Redouane font partie de cette armée de Marocains qui gagnent leur vie à la marge du formel. Ils sont plombiers, électriciens, mais également coiffeurs, gardiens, domestiques dans les maisons, travailleurs(es) agricoles ou encore marchands ambulants.

La liste des métiers qui font partie de ce qu’on qualifie de secteur informel est longue. La liste des secteurs économiques concernés également. Cela va de la restauration à l’agriculture en passant par le commerce, la distribution et l’industrie. Tout ce beau monde a pour dénominateur commun de ne pas être affilié à la sécurité sociale. Autant dire un travail sans aucune forme de protection. La pandémie les a encore plus précarisés.

Elle va également révéler le nombre important de citoyens vivant en dehors de l’économie formelle. Lors de son passage au Parlement, le 24 avril dernier, durant la séance des questions orales consacrée aux mesures financières économiques prises pour faire face à la crise du Covid-19, Mohamed Benchaâboun, Ministre de l’Économie, des Finances et de la Réforme de l’Administration, a fait savoir que pas moins de 4,3 millions de ménages opèrent dans le secteur informel, entre les citoyens inscrits au Ramed et ceux ne bénéficiant pas de ce régime (deux millions).

Un chiffre qui dépasse tout ce qui a été annoncé auparavant notamment par le Haut-Commissariat au plan (HCP). Des millions de nos citoyens se sont ainsi retrouvés dans une plus grande vulnérabilité et ont ressenti, encore plus que les autres, les effets néfastes de la pandémie.

Hicham Houdaïfa