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Rachid Aourraz

Entretien avec Rachid Aourraz

Date de publication : 20 novembre 2020 Rubrique : Zoom

« L’informel est vivrier au Maroc »

 

Entretien avec Rachid Aourraz, Économiste et membre du Moroccan Institute for Policy Analysis (MIPA)

Conjoncture : Tout d’abord, qu’est-ce que regroupe l’appellation économie informelle au Maroc ? Est-ce un secteur organisé ? Est-elle toujours synonyme de précarité ?

Rachid Aourraz : En effet, nous n’avons pas une définition claire du secteur informel au Maroc. Tout le monde parle du secteur informel : l’État, les décideurs, la CGEM, les chercheurs, mais sans le définir. Selon eux, le secteur informel englobe chaque personne qui exerce une activité sans avoir un statut juridique et sans s’acquitter d’impôts à l’État.

De mon point de vue, le secteur informel regroupe l’ensemble des activités économiques exercées par des personnes qui ne peuvent pas supporter les coûts imposés par l’État (l’impôt et les lourdes procédures administratives) et qui n’ont pas accès au foncier en contrepartie d’un prix raisonnable.

Ces personnes exercent des activités qui échappent au contrôle de l’État, mais sur un territoire contrôlé par l’État et sous ses yeux. Il s’agit ainsi d’une rente octroyée par l’État à des personnes qui n’ont pas réussi à s’intégrer dans le secteur formel ni à décrocher un poste dans la fonction publique.

La valeur ajoutée de ce secteur est très faible et, en général, elle ne se transforme jamais en activités organisées. L’économie de marché ne prospère que si les entrepreneurs créent des entreprises et effectuent des transactions. Cette idée a été développée par le Prix Nobel d’économie Ronald Coase dans son article « la nature de la firme » (1937). Donc, à long terme le secteur informel au Maroc ne contribue au développement de l’économie qu’en assurant la stabilité sociale par l’absorption du chômage.

Que représente l’informel en chiffres ? Combien de ménages vivent de cette économie ?

Personne n’a de réponse exacte à cette question. C’est un secteur qui échappe au contrôle. D’après l’Enquête nationale sur le secteur informel 2013/2014 publiée par le HCP, le nombre d’unités de production informelles est passé de 1,55 million en 2007 à 1,68 million en 2013, dont 51,4 % sans local fixe. Selon cette enquête, 18 % de ces unités informelles étaient enregistrées pour la taxe professionnelle en 2013.

Ces unités ont réalisé en 2013 un chiffre d’affaires de 410 milliards de dirhams, dont 69,8 % dans le secteur du commerce qui reste l’activité la plus importante pour ces unités informelles.

Les personnes opérant dans le secteur informel se répartissent globalement en trois groupes, selon leur niveau d’instruction. Un tiers n’a aucune instruction, un tiers a atteint le niveau primaire (33,6 %) et un autre tiers, le niveau secondaire (28,4 %). 3,3 % ont une formation de haut niveau.

Quelle est la relation qui lie formel et informel ? Sont-ils si indépendants que ça ?

Ce qui est frappant dans l’enquête du HCP c’est que 75 % des créateurs des unités informelles étaient actifs occupés dans le formel. Parmi eux, 70 % étaient des salariés et 20 % des indépendants. Ils relevaient donc, pour 90 % d’entre eux, du secteur formel (HCP 2014). Nous constatons donc, d’après les résultats de ce rapport, que le secteur formel alimente le secteur informel au Maroc. D’autres unités formelles se transforment en unités informelles pour différentes raisons, notamment la lourdeur fiscale.

Si le secteur informel est dominé par des unités de commerce, les produits commercialisés viennent des unités opérant dans le secteur formel. Là, le secteur informel joue un rôle important dans la distribution des produits et services et je pense que le secteur formel en profite.

Qu’est-ce qui fait que la lutte contre l’économie informelle, pourtant inscrite depuis de nombreuses années dans l’agenda des gouvernements, n’a jamais fonctionné ?

Cette lutte n’a jamais marché parce qu’elle a été contre la logique du marché. Le Gouvernement menait une chasse aux sorcières sous la pression de la CGEM et d’autres acteurs, en diabolisant le secteur informel sous prétexte d’une concurrence déloyale. Cependant, cette guerre a échoué, pour différentes raisons.

D’abord, on ne peut pas lutter contre le marché et l’ordre spontané, les individus s’adaptent et cherchent par tous les moyens à avoir un revenu pour survivre. Ils n’ont pas d’autres solutions que l’immigration clandestine ou le secteur informel. Il ne faut pas oublier que l’informel est vivrier au Maroc, puisque rares sont ceux qui y ont fait fortune.

Ensuite, la nature extractive des institutions politiques et économiques, la faible protection des droits de propriété et la bureaucratie ont limité le taux de croissance économique au Maroc. Ce modèle de croissance n’a pas réussi à absorber et à intégrer le secteur informel dans le tissu économique formel.

Comment faire pour intégrer cette économie et la ramener de l’informel au formel ?

Il ne fait aucun doute que nous avons besoin d’une nouvelle approche. Une approche qui croit en la capacité du marché libre à créer un dynamisme économique et à institutionnaliser le climat des affaires. Nous vivons maintenant une contradiction évidente : au niveau de l’indice du climat des affaires de la Banque mondiale, nous avons un bon score, mais au niveau de l’investissement et de la croissance économique, la réalité ne plaît à personne.

Par conséquent, nous devons examiner ce qui est plus profond. Je mentionne essentiellement la qualité des institutions économiques qui, du point de vue de nombreux économistes, est le premier et le principal déterminant de la croissance.

À ce niveau, le Maroc n’est pas performant en ce qui concerne la protection des droits de propriété, la liberté économique, la lutte contre la corruption et la rente qui domine presque tous les secteurs économiques. Tant que nous ne pouvons pas faire croître et développer l’économie formelle, ce qui va croître et se développer, c’est le secteur informel.

Faut-il passer par des incitations fiscales ?

Quand on parle d’incitations fiscales, on comprend au moins qu’une des solutions consiste à créer des incitations. Il s’agit d’une approche fondamentalement différente de l’approche « chasse aux sorcières » privilégiée par le Gouvernement. La conviction que tous les problèmes seront résolus par le bâton fait de la politique de la carotte une politique oubliée.

Outre les incitations fiscales, comme je l’ai dit précédemment, les institutions doivent être réformées, la concurrence garantie et les règles du marché appliquées. Ce qui permettra à chacun de faire des affaires dans un climat sain et favorable. Les institutions devraient accueillir les individus, les innovateurs et les entrepreneurs et leur donner les garanties ainsi que l’espoir d’un avenir meilleur. Si cette stratégie n’est pas adoptée par l’État, l’économie ne peut pas se développer et la taille du secteur informel ne peut être réduite.

La création et le lancement du registre social unique seraient-ils une solution ?

Je ne pense pas que nous puissions éradiquer la pauvreté en comptant le nombre de pauvres et même les politiques de ciblage ont des résultats limités. Ensuite, cette fragilité économique et cette précarité sociale sont le résultat de la grande taille du secteur informel et non l’inverse. Lorsque nous établirons le registre social unique, nous devrons alors trouver des ressources suffisantes pour financer les programmes sociaux. L’État dispose-t-il de ressources suffisantes ? Non.

À ce moment-là, on repensera à la croissance économique, et cette croissance ne peut être créée que par un secteur formel fort et à forte valeur ajoutée. Comment pouvons-nous le développer ? Grâce à de véritables réformes institutionnelles et à l’encouragement de l’investissement privé et à l’attractivité de l’investissement direct étranger. Le Maroc doit réformer son modèle de croissance et d’investissement et cela ne sera réalisé que par des réformes institutionnelles efficaces. J’espère que le nouveau modèle de développement apportera de vraies réponses à ces questions.

Le régime de l’auto-entrepreneuriat pourrait-il solutionner le problème ?

Le régime de l’auto-entrepreneur n’est efficace que parce qu’il aide les entrepreneurs jeunes et innovateurs à entrer dans le monde des affaires et de l’entreprise. On ne peut pas parier sur lui pour résoudre des problèmes structurels qui vont au-delà de ses capacités.

Avec le recul, il devient clair que ce régime est incapable d’inciter ceux qui travaillent dans le secteur informel à opérer dans le secteur formel parce qu’il ne s’agit pas seulement de simplifier certaines procédures administratives.

Il est intéressant de noter que ce régime lui-même a échoué et, malgré le grand nombre d’entreprises qui ont été créées, sa valeur ajoutée est faible et souffre de problèmes d’accès au financement et à l’immobilier en particulier. C’est à cause de cet échec que le programme « Intilaka » a été mis en place au début de cette année, fruit d’un partenariat entre l’État et les banques. Mais, en raison de la crise sanitaire que traverse le monde, ce projet a également été suspendu.

Quelles ont été les conséquences de la pandémie de Covid-19 sur cette économie informelle ?

C’est l’informel qui a aidé l’État à rouvrir l’économie après une longue période de confinement sans avoir besoin d’un plan colossal de sauvetage et de relance.

En raison de ses faibles coûts de fonctionnement, les frais accumulés par les personnes opérant dans le secteur informel après trois mois de confinement étaient relativement supportables, notamment les frais de loyer des locaux et d’autres dépenses fixes. De plus, l’État est intervenu via le Fonds Covid pour aider les personnes travaillant dans ce secteur-là durant la fermeture économique. En plus de sa capacité à employer un grand nombre de citoyens, ce secteur a donc aidé l’État à rouvrir l’économie.

Cependant, la crise du Covid-19 va accroître la taille du secteur informel : les entreprises opérant dans le secteur formel, si elles n’arrivent pas à supporter l’impact de la crise sanitaire sur leurs activités, vont se transformer en unités informelles. Les personnes qui ont perdu leur emploi dans le secteur formel vont rechercher des opportunités dans l’informel. D’ici quelques mois, nous allons voir que la taille de ce secteur va augmenter, la lutte n’étant pas la solution, l’approche « chasse aux sorcières » non plus. Il faut libérer l’économie marocaine, réformer les institutions politiques et économiques, améliorer la qualité du capital humain et donner plus d’espoir aux jeunes Marocains en les incitant à s’investir dans leur avenir ici. « Il n’est de richesse que d’hommes », disait le philosophe Jean Bodin.

Propos recueillis par Hicham Houdaïfa