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Khadija Essafi

Interview de Khadija Essafi

Date de publication : 16 octobre 2020 Rubrique : Zoom

« L’université doit encore renforcer le rôle vital qu’elle joue dans le développement du pays »

Interview de Khadija Essafi, Présidente de l’Université Hassan Ier de Settat

Conjoncture : Comment se prépare la rentrée universitaire, dans ce contexte de bouleversements liés au Covid-19 ?

Khadija Essafi : C’est une rentrée inédite. D’une part, les examens de l’année universitaire passée sont toujours en cours* et devraient être terminés à la fin de la première semaine d’octobre. D’autre part, nous nous consacrons aux préparatifs de la rentrée universitaire prévue le 12 octobre.

Les examens se sont déroulés dans des conditions tout à fait exceptionnelles. Ils ont été réalisés à distance pour la plupart des établissements à accès régulé de l’Université et en présentiel pour la Faculté des Sciences Juridiques, Économiques et Sociales. Je rappelle que l’Université Hassan Ier est la seule dont tous les établissements sont à accès régulé**, sauf la Faculté des Sciences Juridiques. Cette dernière a organisé ses examens dans cinq centres d’examen répartis dans la région, pour éviter aux étudiants de se déplacer jusqu’à Settat et minimiser les risques de contamination. C’est une opération très lourde, mais la santé de nos étudiants passe avant tout.

Pour la rentrée, nous avons élaboré un scénario conjuguant l’enseignement en présentiel à l’enseignement à distance. Les établissements à accès régulé vont démarrer à distance sauf pour certains cours spécifiques et les travaux pratiques qui auront lieu en petits groupes. Pour la Faculté des Sciences Juridiques, l’enseignement se fera à distance pour la licence, en raison du grand nombre d’étudiants, et en présentiel pour le master dont les effectifs sont très réduits.

Avec l’enseignement à distance mis en place à partir du mois de mars, avez-vous des inquiétudes pour le niveau des étudiants ?

La qualité des enseignements dispensés a toujours été notre priorité. Nous n’avons aucune inquiétude sur le niveau des étudiants assidus. En revanche, nous sommes inquiets pour ceux qui ont des problèmes d’accès aux plateformes mises à leur disposition. Pour ceux-là nous travaillons sur des supports papier qui seront envoyés chez eux. Nous organisons des réunions hebdomadaires avec toutes les parties prenantes pour que la préparation et la mise en ligne des cours se déroulent au mieux et pour faire en sorte que les étudiants soient accompagnés dans leur apprentissage.

D’une manière générale, quels sont les principaux défis de l’université marocaine, qui a connu la massification ces 20 dernières années ?

L’université marocaine doit encore renforcer le rôle vital qu’elle joue dans le développement socioculturel et économique du pays. Elle est ainsi amenée à répondre à trois défis : les transformations sociales en cours, la situation économique actuelle et la nature même du système universitaire appelé à se réformer.

En outre, le paysage universitaire marocain a évolué, avec l’apparition d’établissements privés et d’universités créées dans le cadre d’associations public-privé. Ces évolutions doivent orienter l’université publique vers plus de compétitivité. Elle est tenue de définir ses propres priorités, de revoir ses cursus de formation, ses approches didactiques et pédagogiques. Elle doit former des lauréats possédant les compétences requises, des jeunes employables. C’est une mission de plus en plus coûteuse en ressources humaines et financières, car l’effectif des bacheliers croît chaque année de manière soutenue.

Cet accroissement pèse essentiellement sur les établissements à accès ouvert et n’a pas manqué de créer des difficultés d’accueil, de suivi et d’encadrement des étudiants, de gestion pédagogique et administrative, de surcharges de l’encadrement pédagogique. En ce qui concerne la mission de recherche de l’université, celle-ci doit aussi s’inscrire dans le champ des réalités sociales et économiques du pays. Enfin, une troisième mission de l’université est celle d’outil de développement local et régional, qui est aujourd’hui bien plus exigeant compte tenu de la politique de régionalisation avancée.

Le Conseil Supérieur de l’Éducation, de la Formation et de la Recherche Scientifique, dans ses derniers rapports, estime qu’il existe un fossé entre les grandes écoles et l’université. Partagez-vous cet avis ? Comment y remédier ?

Cette expression de « grandes écoles » que vous utilisez, qui est d’ailleurs un héritage, n’a aucun sens ! Au Maroc, il y a des facultés, des écoles et des instituts. Certains instituts ou écoles sont très sélectifs et forment des lauréats qui sont rapidement insérés dans le marché du travail.

Les universités sont ouvertes à tous les bacheliers, quel que soit leur niveau. Je m’en réjouis, car si tous les établissements d’enseignement supérieur étaient des écoles avec un accès très sélectif, que ferait la grande masse des bacheliers ? Les universités, qui subissent une pression des effectifs de plus en plus forte et dont les moyens ne suivent pas toujours, arrivent tant bien que mal à former des lauréats dans tous les domaines.

Mais, bien sûr, il existe un fossé entre des établissements à accès très sélectif, qui disposent d’une infrastructure adaptée permettant un enseignement en petits groupes, de taux d’encadrement très confortables et de beaucoup de moyens, et des universités qui accueillent chaque année des centaines de milliers d’étudiants.

Comment qualifier la relation entre l’université marocaine et l’entreprise ?

Cette relation est timide, mais très prometteuse, à condition que les deux parties s’y impliquent. Sur le plan de la gouvernance, l’entreprise est présente dans les organes de gouvernance de l’université. Sur le plan de la formation, notamment les formations professionnalisantes, les professionnels contribuent à la définition des programmes et dispensent des cours.

Sur le plan de la recherche, très peu d’entreprises croient au potentiel de recherche et développement de l’université. Cela s’explique notamment par la faiblesse des moyens accordés à la recherche et, surtout, à son confinement dans les laboratoires. Nous travaillons à surmonter ces obstacles : des appels à projets intégrant le secteur privé sont lancés chaque année et notre université a pris conscience de la nécessité de valoriser les résultats de la recherche et de l’innovation, de créer des interfaces entre l’université et l’entreprise comme la Cité de l’Innovation et de la Recherche et Développement de Settat (voir p. 28), etc. L’entreprise, de son côté, doit prendre davantage conscience de l’importance de la recherche universitaire dans le développement du secteur privé.

* Cet entretien a été réalisé le 7 octobre 2020.
** L’université publique marocaine regroupe les établissements à accès ouvert, qui accueillent les bacheliers sans conditions d’admission restrictive, et les établissements à accès régulé, dont l’admission s’effectue sur sélection.

 

Propos recueillis par Rémy Pigaglio