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Etudiant noye

Un système à plusieurs vitesses

Date de publication : 16 octobre 2020 Rubrique : Zoom

Université à accès ouvert, à accès régulé, établissements privés… Le CSEFRS critique sévèrement le fonctionnement « en silos » du système d’enseignement supérieur marocain. À côté de filières d’excellence, l’immense majorité des étudiants sont inscrits dans l’université à accès ouvert, qui souffre d’importantes lacunes. Une réforme est annoncée pour 2021.

Le système d’enseignement supérieur marocain a vécu de profonds changements lors des deux dernières décennies. La réforme LMD (licence-master-doctorat) introduite en 2003 l’a fait entrer dans une nouvelle ère. Près de 20 ans plus tard, il est néanmoins marqué par de larges disparités. C’est le constat sévère dressé par le Conseil Supérieur de l’Éducation, de la Formation et de la Recherche Scientifique (CSEFRS).

Dans une série de rapports publiés depuis 2018, il relève l’« incohérence » du système d’enseignement supérieur marocain. Alors que l’université à accès ouvert est dépréciée et perçue comme victime de la massification, les grandes écoles continuent d’attirer les étudiants en quête d’excellence. Tandis que les établissements privés et en partenariat public-privé (PPP) montent en puissance.

«Essoufflement» de la réforme LMD

En 2018, le Conseil s’est d’abord penché sur la composante qui accueille l’immense majorité des étudiants : les établissements universitaires à accès ouvert. Ce sont les universités accessibles sans restriction aux bacheliers, à la différence des écoles (universitaires ou non) accessibles généralement sur concours. En 2016-2017, 78,4 % des étudiants étaient inscrits à l’université et, parmi eux, 87,7 % l’étaient dans le système à accès ouvert.

Dans les années 2000, l’introduction du système LMD, dans le sillage des universités européennes, a profondément bouleversé l’université marocaine. Le CSEFRS estime que l’« enthousiasme qui a présidé au démarrage de [la mise en œuvre de la réforme] s’est estompé avec le temps, pour céder la place à un essoufflement certain et à une démobilisation patente ». La réforme, si elle a incontestablement modernisé le système universitaire à accès ouvert, peine désormais à le faire progresser dans toute une série de domaines : l’évaluation, la mobilité des étudiants, la flexibilité de l’enseignement, les soft skills, les langues… D’autant plus que l’université a dû absorber, en parallèle de cette réforme non aboutie, l’arrivée massive de bacheliers. Entre 2001 et 2016, le nombre d’étudiants inscrits dans les établissements universitaires a augmenté de 186,7 % ! Dans le même temps, le nombre de places physiques a crû de 70,2 %. Si le taux d’utilisation des capacités de l’université se situait autour de 100 % dans les années 2000, il s’élève actuellement à 169 %.

En proie à une réforme partielle et à la massification, le système universitaire à accès ouvert connaît alors une déperdition spectaculaire de ses étudiants. Faute de statistiques globales, le Conseil a suivi les étudiants des universités Hassan II de Casablanca, Ibn Tofaïl de Kénitra et Abdelmalek Essaadi à Tétouan.

Seuls 9 % des inscrits en licence fondamentale de 2012-2013 sont parvenus à obtenir leur diplôme de licence en trois ans. En master, en revanche, le rendement est bien meilleur grâce à la sélection effectuée : presque tous les étudiants obtiennent leur diplôme. Mais les effectifs de master ne représentent que 4,9 % des étudiants universitaires (en 2016-2017).

Le système à accès régulé, voie de l’excellence

Un an après ce rapport, le Conseil s’est penché cette fois sur les établissements universitaires à accès régulé. Ceux-ci se sont multipliés depuis les années 1980 et sont désormais au nombre de 70 (en 2017-2018) : écoles nationales de commerce et de gestion (ENCG), écoles d’ingénieur, facultés des sciences et techniques… Si le système à accès ouvert est perçu par beaucoup comme inadapté au marché de l’emploi et condamné à créer des cohortes de chômeurs, les écoles à accès régulé tirent leur force d’une insertion quasi certaine de leurs lauréats. Elles peinent néanmoins à adapter leurs formations en fonction du marché du travail et les acteurs du système constatent que les salaires offerts à la sortie de l’école sont de moins en moins satisfaisants.

Les établissements à accès régulé continuent toutefois d’attirer les meilleurs étudiants, reléguant les autres aux universités à accès ouvert. « Bien que cette dualité trouve sa justification dans le fait de préserver quelques grandes institutions d’excellence, elle s’est progressivement institutionnalisée dans une hiérarchisation qui se manifeste dans l’allocation des ressources […], dans la qualité de l’offre de formation et dans les perceptions de l’opinion publique : le système régulé est valorisé, celui à accès ouvert dévalorisé », analyse le Conseil. Le budget alloué par étudiant y est par exemple cinq fois plus élevé que dans le système à accès ouvert. Bien qu’il se soit détérioré, son taux d’encadrement est toujours d’un bon niveau : 19 étudiants par enseignant-chercheur en 2018. Dans l’accès ouvert, il était de 57 étudiants par enseignant-chercheur en 2016.

Les universités en PPP en plein développement

À côté de ces deux systèmes qui relèvent de l’université, l’enseignement supérieur marocain inclut aussi : des établissement de formation professionnelles post-bac, des écoles dépendant de ministères autres que celui de l’enseignement supérieur, des établissements privés… Ces derniers ont connu ces dix dernières années un développement significatif qui s’explique, selon le CSEFRS, par leur reconnaissance par l’État. En 2016-2017, le Maroc comptabilisait 199 établissements privés, sans compter l’Université Al Akhawayn, fondée sur le modèle américain et qui dispose d’un statut à part.

Cette croissance est notamment due à la création des établissements en partenariat public-privé (PPP) : Université Internationale de Rabat (UIR), Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P), Université Mohammed VI des Sciences de la Santé (UM6SS), Université Internationale Abulcasis des Sciences de la Santé (UIASS), Université Euromed Fès…

Entre 2014 et 2017, leur effectif est passé de 1047 à 6030 étudiants. Ils bénéficient d’importantes ressources grâce à des partenariats avec le secteur privé, aux contributions des étudiants et à un soutien de l’État. Même si le nombre d’étudiants reste réduit, leur apparition a bouleversé le paysage de l’enseignement supérieur marocain. L’UM6SS et l’UIASS délivrent ainsi des diplômes de médecine, mettant fin au monopole des facultés de médecine publiques et engendrant des tensions avec les étudiants du public à propos du concours d’internat.

« Le modèle de l’enseignement supérieur est ainsi éclaté en différentes composantes fonctionnant encore en silos et constituées en sous-systèmes hiérarchisés », constate le CSEFRS. De plus, il existe peu de passerelles entre les sous-systèmes, qui pourraient faciliter la mobilité des étudiants et limiter leur déperdition.

Le bachelor, mesure phare de la réforme

Pour faire face aux différentes lacunes et aux défis de l’enseignement supérieur, une réforme a été annoncée par le Gouvernement. Dans une interview au quotidien Les Éco mi-septembre, le Ministre de l’Éducation Nationale, de la Formation Professionnelle, de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique, Saaid Amzazi, précisait qu’elle était « quasiment prête », mais il a été décidé de la repousser à la rentrée prochaine à cause de la crise du Covid-19.

La principale mesure de cette réforme consiste en l’instauration du système du bachelor à la place de la licence. Il est encore difficile de savoir si le bachelor viendra intégralement remplacer la licence. Dans une interview à Médias 24 en juillet 2019, Saaid Amzazi indiquait que cette réforme permettrait, entre autres, d’offrir une formation plus personnalisée, de renforcer l’apprentissage des langues et des soft skills, de mettre en place un système de crédits (qui vise à favoriser la mobilité des étudiants), de développer l’enseignement à distance, de renforcer les liens avec le « tissu économique »… Outre le bachelor, le Ministère veut aussi se pencher sur la réforme des études doctorales ou encore la recherche scientifique.

De son côté, le CSEFRS a émis l’an dernier une série de recommandations pour la réforme du secteur. Le Conseil défend sept « leviers » : un enseignement supérieur renouvelé et cohérent, une gouvernance globale stratégique du système, une université responsable et efficace dans son autonomie, des formations de qualité affirmée, donner une impulsion à la recherche et à l’innovation, un environnement universitaire émancipateur, des conditions favorables pour le changement. Il rappelle que la Vision stratégique 2015-2030 de l’enseignement s’est fixé un principe : « Pour une école de l’équité et de l’égalité des chances, de la qualité pour tous et de la promotion de l’individu et de la société ».

Rémy Pigaglio