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Mihoub Mezouaghi

Mihoub Mezouaghi, invité de Conjoncture

Date de publication : 6 octobre 2020 Rubrique : Les Invités de Conjoncture

« La décarbonation de l’économie du Maroc pourrait renforcer la compétitivité de son industrie »

Mihoub Mezouaghi, Directeur de l’Agence Françaie de Développement (AFD) au Maroc

Conjoncture : Quel est votre regard sur la crise sanitaire et ses enjeux socio-économiques au Maroc et ailleurs ?

Mihoub Mezouaghi : Sans doute, faut-il rappeler de nouveau son caractère inédit et polymorphe. Si cette crise est bien entendu sanitaire, elle est devenue assez rapidement une crise économique et sociale de forte intensité. Ma conviction est qu’elle est, plus fondamentalement, une crise écologique révélant les limites d’un modèle de développement hérité des années 1980/1990, qui tend de manière non soutenable à accélérer le dérèglement climatique, épuiser les ressources naturelles et creuser les inégalités sociales. Nous faisons ainsi face à une crise globale, profonde et probablement de longue durée.

Les enjeux pour le Maroc, comme pour les autres pays, sont de trois natures : protéger les populations de la pandémie, relancer l’activité économique pour amortir le choc social et, plus encore, engager des transformations structurelles de l’économie pour que cette relance soit durable.

Il est évident que tous les pays, ne disposant pas des mêmes ressources et n’opérant pas les mêmes choix stratégiques, ne montreront pas la même résilience, pas plus que la même aptitude à sortir de cette crise par le haut.

En outre, au cours des prochaines années, se dégageront les gagnants et les perdants de cette crise, préfigurant une recomposition de l’ordre mondial. Les équilibres géostratégiques, pour le moins, seront sensibles à trois tendances lourdes : le temps des énergies fossiles est compté et la carte énergétique sera profondément redéfinie ; l’accélération de la numérisation des économies et des sociétés conduira à une polarisation technologique renforcée, une plus forte tertiarisation des économies et une fragmentation sociale plus prononcée (mais, en même temps, ouvrira des fenêtres d’opportunité à de nouveaux entrants) ; et la mondialisation sera davantage régionalisée à travers la recherche d’une plus forte proximité géographique en faveur de chaînes de valeur ajoutée plus courtes.

Même s’il est difficile de faire des prévisions à l’heure actuelle, quelles sont, selon vous, les perspectives économiques pour le Maroc ?

Les dernières prévisions économiques des principales institutions marocaines tablent désormais sur une récession plus marquée en 2020, comprise entre 6 et 7 % du PIB, et une reprise économique moins vigoureuse de 4 % en 2021. Cela dépendra bien entendu de la vélocité de la reprise de la demande internationale et essentiellement de celle en provenance des pays européens, principaux partenaires économiques du Maroc.

Bien qu’attendu, un scénario en V est peu probable. Cela doit donc conduire à élaborer une stratégie de relance de court et de moyen et long terme. Les relais de croissance à très court terme doivent sans doute mettre davantage l’accent sur la demande domestique, si l’on considère que la demande extérieure ne pourra se redresser avec vigueur qu’à un horizon de deux ou trois ans au minimum.

De ce point de vue, trois leviers me semblent importants : la relance des investissements publics à fort effet d’entraînement et à fort contenu d’emplois (notamment dans les services publics de base et le logement), la dynamisation de l’économie sociale et solidaire qui est susceptible de permettre d’améliorer la redistribution des revenus, notamment à destination des populations les plus précaires et, enfin, l’économie de la vie et du vivant représente un important gisement d’emplois dans des services de proximité non échangeables.

Mais les relais d’une croissance plus extravertie à moyen terme doivent bien entendu se préparer dès à présent. À cet horizon, un levier sera particulièrement puissant : une plus forte décarbonation de l’économie marocaine pourrait renforcer la compétitivité de l’industrie locale vis-à-vis du marché européen (et positionner le Maroc dans la carte régionale de la relocalisation industrielle). Cela signifie qu’il faut continuer à promouvoir le développement des énergies propres, à poursuivre les efforts en matière d’efficacité énergétique (par exemple à travers un programme de rénovation thermique des bâtiments), à promouvoir un accès décentralisé à l’énergie et, plus globalement, à exploiter le potentiel élevé de l’économie verte en matière de création d’emplois.

Selon vous, comment peut-on soutenir les entreprises, notamment les PME, au cours de la phase de relance ?

Parmi les mesures introduites par les autorités marocaines, une première phase a consisté à assurer un niveau suffisant de liquidités sur le marché bancaire et à maintenir l’accès des PME au crédit, notamment à travers des garanties. Ce dispositif a le mérite d’éviter une rupture de financement et de permettre aux entreprises de préserver leur outil de production. Ceci dit, le problème des TPE et PME est aussi de nature structurelle.

Ainsi, la réponse à crise doit aussi permettre d’améliorer leur capitalisation pour relancer l’investissement privé, mais également de faciliter leur accès à la commande publique et de renforcer leur connexion avec les grands opérateurs privés et publics qui ont émergé au cours de ces deux dernières décennies. Enfin, une plus forte internationalisation des TPE/PME, à la fois sur les marchés européens et africains, est un facteur de transformation du tissu économique.

Plus récemment, l’annonce de mesures à fort effet de levier à moyen terme va, je crois, dans ce sens. On peut penser notamment à ce qui sera peut-être une réforme clé : la transformation de la CCG en banque publique des entreprises. Dotée d’une plus large gamme d’outils de financement de long terme et d’accompagnement des TPE/PME, elle est susceptible de jouer un rôle de catalyse sur le marché financier local. L’annonce d’un fonds stratégique est également séduisante dès lors que cet outil contribuera à élever les ambitions industrielles du Maroc dans des secteurs d’activité émergents à plus forte valeur ajoutée.

Comment peut-on accompagner efficacement les entreprises dans le cadre des processus de transformation digitale et de décarbonation ?

En effet, je crois que nous l’avons souligné, les priorités pour une sortie par le haut de la crise semblent se redéfinir autour de la décarbonation et de la numérisation des économies, mais aussi autour du développement de l’économie sociale et solidaire pour accroître la résilience du Maroc face à des chocs exogènes amenés à être plus fréquents.

Pour chacune de ces trois priorités, les opportunités économiques seront potentiellement nombreuses pour les entreprises. Les deux premières supposent un effort d’investissement dans de nouvelles infrastructures (notamment pour accélérer la transition énergétique et le

déploiement de la 5G) et la promotion d’une convergence plus forte vers les standards environnementaux et technologiques des pays partenaires permettant de franchir les nouvelles barrières qui vont s’ériger à l’entrée de leur marché. La troisième repose sur une plus forte reconnexion des entreprises aux territoires et aux marchés locaux dans l’optique d’encourager une plus forte convergence socio-économique des régions. Par exemple, la consolidation d’écosystèmes industriels et agricoles locaux dans les territoires peut améliorer la qualité des services aux entreprises et leur accès aux marchés locaux.

De quelle manière l’AFD a-t-elle fait face à la crise ? Quels sont aujourd’hui ses principaux axes d’intervention et ses projets au Maroc ?

L’AFD a tout d’abord fait face à la crise aux côtés de ses partenaires marocains en adaptant ses pratiques et son organisation pour assurer la continuité de son dialogue dans le suivi des projets en cours et la préparation de nouveaux projets. À aucun moment, ce dialogue ne s’est arrêté, fort d’une relation de confiance forgée par 30 ans de partenariat.

D’un point de vue plus opérationnel, dans un contexte de crise, l’AFD – comme toutes banques publiques de développement -est attendue dans un rôle contra- cyclique. Grâce à un portefeuille de projets dense et diversifié, nous avons accéléré nos décaissements en faveur à la fois du budget de l’État, du secteur bancaire ou d’opérateurs publics. Ceux-ci devraient atteindre entre 300 et 350 millions d’euros d’ici la fin de l’année, soit une hausse de près de 30 % par rapport à l’année dernière. Nos priorités en termes de nouveaux engagements seront celles de nos partenaires marocains.

D’ici la fin de cette année, nous présenterons à nos instances un important financement, aux côtés de l’Union européenne et de la Banque mondiale, en faveur de la nouvelle stratégie Generation Green qui apporte une réponse aux enjeux de relance économique et de revitalisation des territoires ruraux. Par ailleurs, nous consoliderons notre partenariat stratégique avec une institution financière publique de premier rang pour mettre en place une importante ligne de crédit en faveur des collectivités locales. Enfin, nous élèverons notre appui à la promotion de l’économie sociale et solidaire, à la fois à un niveau stratégique et opérationnel.

En 2021, notre plan d’activité devrait mettre l’accent sur des investissements dans l’économie de la vie (appui à l’offre de santé et appui à la réforme de la protection sociale) et du vivant (appui à la stratégie « Forêts du Maroc 2020-2030 » et à la préservation de la biodiversité) ainsi qu’en appui à une accélération de la transition écologique (efficacité énergétique dans le bâtiment, appui aux opérateurs des services de l’eau). Ces priorités seront également celles de notre filiale Proparco, dédiée au financement du secteur privé, et de notre opérateur d’assistance technique, Expertise France.