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Najib Akesbi

Najib Akesbi, invité des rendez-vous économiques de la CFCIM

Date de publication : 30 septembre 2020 Rubrique : Les Invités de Conjoncture

Le 16 septembre dernier, à l’occasion des rendez-vous économiques de la CFCIM, Najib Akesbi, a animé une visioconférence. L’économiste et enseignant-chercheur a notamment examiné le thème du plan de relance marocain face à la crise économique induite par la pandémie de Covid-19. Détails.

Dans un contexte toujours plus incertain, l’optimisme doit-il laisser place au pragmatisme ? Selon Najib Akesbi, la crise économique devrait en effet frapper encore plus durement que prévu le tissu économique marocain : « nous sommes en train de nous apercevoir que les prévisions échafaudées au début de l’été se sont avérées optimistes ». Or, tant que l’évolution de la crise sanitaire ne peut être anticipée, il sera difficile d’établir des prévisions économiques fiables.

Une crise qui a mis en lumière la situation des ménages les plus vulnérables

Après avoir dressé ce constat, l’économiste est revenu sur quelques faits marquants de ces derniers mois : « Au Maroc, mais aussi dans de nombreux pays dans le monde, la réponse à la pandémie a été le confinement. Cela a produit une crise économique tout à fait inédite qui s’est d’abord traduite par une crise de l’offre provoquée par un arrêt brutal de la production dans différents secteurs. »

Le confinement a également fragilisé la situation de nombreux foyers aux revenus précaires : « presque 5 millions de ménages se sont inscrits sur les listes pour bénéficier des aides de l’État. Cela représente environ 25 millions de personnes, soit presque l’équivalent des 2/3 de la population. C’est vous dire à quel point la crise de l’offre a violemment fragilisé la situation des ménages et leurs revenus et s’est rapidement convertie en crise de la demande », a-t-il souligné. Sur les 5 millions de ménages ayant bénéficié des aides de l’État, entre 800 000 et 850 000 familles étaient inscrites à la CNSS, deux millions au RAMED et deux autres millions de foyers qui n’étaient inscrits ni à la CNSS ni au RAMED ont perçu une indemnité entre 800 et 1200 dirhams par mois.

Outre les effets directs du confinement, l’économie marocaine a été touchée par d’autres phénomènes aggravants. Tout d’abord la sécheresse qui, avant même le début de la pandémie, avait déjà impacté la campagne agricole 2020 et, par conséquent, la croissance du pays.

« L’autre élément qui aggrave notre situation, c’est l’arrimage de notre situation à l’Europe. Nos principaux clients sont essentiellement l’Espagne la France et l’Italie. Ces trois pays sont ceux avec lesquels nous réalisons l’essentiel de notre commerce extérieur, à partir desquels nous recevons l’essentiel de nos touristes, des transferts des MRE, des IDE… Or, ces trois pays figurent parmi ceux qui ont été les plus touchés par la crise », précise l’économiste.

Un plan de relance qui inclut des réformes majeures

« Décliné au cours du mois d’août dernier, le plan de relance n’a, à priori, pas l’ambition de remplacer le nouveau modèle de développement. Il comporte un certain nombre de mesures visant à accompagner la relance. Personnellement, je considère qu’il comprend quelques réformes qui sont  majeures et même structurantes » , analyse Najib Akesbi.

Le premier axe de ce plan de relance concerne le volet du financement de l’économie. « L’enveloppe de 120 milliards de dirhams est importante. Elle est de l’ordre de 11 % du PIB. Cela n’est pas rien, même si ce montant est moins important que dans certains pays européens. Ce plan est une sorte de rattrapage de la Loi de Finances Rectificative », commente-t-il.

Cette enveloppe comporte deux composantes : 75 milliards de dirhams pour les crédits bancaires et 45 milliards de dirhams dédiés au fonds d’investissement stratégique.

En ce qui concerne la première composante, selon Najib Akesbi cette disposition s’inscrit dans la continuité des mesures prises au début du confinement : « L’expérience n’a pas été concluante. La proportion d’entreprises servies reste très en deçà de ce qui était attendu. Les entreprises continuent de se plaindre des conditions d’octroi des crédits et tout simplement du taux d’intérêt, qui, objectivement, reste élevé. » En effet, si Bank Al-Maghrib a abaissé son taux directeur à 1,5 %, les banques appliquent une marge de 200 points de base.

« 2 points de marge, c’est beaucoup, surtout si l’on tient compte du fait que ce sont des crédits garantis et que la prime de risque, qui est contenue dans la marge d’intermédiation, devrait être en principe réduite à sa plus simple expression. En toute logique, lorsque l’on regarde ce qui se passe dans les autres pays, un taux directeur de 1,5 % devrait conduire à un taux de, tout au plus, 2,5 % et non pas 3,5 %. », constate-t-il.

Selon lui, un autre problème soulevé par le dispositif de crédits bancaires garantis par l’État, c’est qu’il ne s’adresse pas particulièrement aux entreprises de petite taille, sachant que cette catégorie d’entreprise représente une grande part du tissu économique marocain. Les microcrédits ne font en effet pas partie du dispositif alors qu’ils permettraient de répondre aux besoins spécifiques des TPE et microentreprises.

Enfin, Najib Akesbi émet une troisième remarque concernant ce dispositif : « lorsque l’on agit à travers les crédits, on agit au niveau de l’offre et on estime donc que la solution passe à travers l’offre. Or, on est aussi face à un problème de demande. Le problème c’est le carnet de commandes. Si vous n’avez pas de demande, qu’allez-vous pouvoir faire avec un crédit ? »

Convertir la dette publique en investissement

L’autre composante de l’enveloppe de 120 milliards de dirhams est le fonds d’investissement stratégique d’un montant de 45 milliards de dirhams.

« Ce fonds devrait opérer de manière directe, soit en réalisant des chantiers d’infrastructure, sous forme de PPP, soit à travers des prises de participation. En clair, il s’agirait de sauver des entreprises, d’intervenir au niveau de secteurs clés (par exemple l’énergie, les infrastructures…). À mon avis, c’est une mesure qui, si elle est bien conduite, peut avoir un effet favorable. », explique Najib Akesbi.

La Loi de Finances rectificative alloue à ce fonds 15 milliards de dirhams. Il reste ainsi encore à financer les 30 milliards restants. À ce sujet, l’économiste évoque plusieurs pistes. La première serait une réforme fiscale permettant de renforcer les ressources propres de l’État. Selon lui, une réforme fiscale s’impose, le système fiscal actuel étant « à la fois inefficace et inéquitable. Inefficace, car inéquitable et inversement. »

La deuxième solution serait de mettre en place une politique monétaire où la banque centrale interviendrait et achèterait de la dette publique sur le marché primaire ou secondaire.

Enfin, la troisième possibilité est de réduire l’endettement. D’après Najib Akesbi, cette option « reste la solution de facilité et qui est la solution retenue par la Loi de Finances Rectificative. »

Pour lui, la meilleure solution serait de convertir la dette publique en investissement : « Nous avons une occasion rare de faire d’une pierre plusieurs coups. (…) Il sort chaque année un peu moins de 100 milliards de dirhams au titre du service de la dette intérieure. Au lieu de sortir cette somme du budget de l’État et d’aller alimenter les circuits bancaires, ne serait-il pas plus judicieux qu’une partie de ce service de la dette vienne s’inscrire dans ce fonds d’investissement stratégique ? On aurait là une expérience tout à fait unique, tout à fait intéressante, reposant sur un partenariat entre l’État et le secteur privé à travers les banques, les compagnies d’assurance… »

Ce fonds permettrait ainsi de sauver les entreprises d’intérêt stratégique pour le Maroc. L’économiste cite notamment le cas de la SAMIR : « L’État (déjà créancier) et les investisseurs privés prendraient le contrôle de la SAMIR et lui permettraient de redémarrer et cela permettrait aussi au pays de bénéficier d’un outil non seulement de production, mais de souveraineté énergétique. »

 La protection sociale : une réforme ambitieuse

Le deuxième axe du plan de relance concerne la généralisation de la couverture maladie dans la perspective de la généralisation de la protection sociale. Une réforme majeure selon Najib Akesbi qui en rappelle la feuille de route : « Dès janvier 2021, est prévue la généralisation de la couverture médicale (AMO) et des allocations familiales. Ces deux réformes majeures devraient figurer avec leurs décrets et leurs moyens de financement dans la Loi de Finances 2021 attendue dans les semaines à venir. Ce serait magnifique, mais attendons pour voir. L’intention me paraît extrêmement ambitieuse. Ensuite, entre 2023 et 2025, aura lieu la généralisation à la population active de la retraite et de l’indemnité pour perte d’emploi. Sans compter l’autre réforme extrêmement importante qui viendrait répondre au problème de la demande : le revenu direct. »

Appelé revenu universel en Europe, ce revenu pourrait fonctionner selon un système de répartition ou de capitalisation. D’après l’économiste, là aussi se poserait la question du financement qui passerait obligatoirement par les impôts, seule source à même de garantir un dispositif fiable et pérenne. « Les pays qui ont su mettre en place des systèmes de protection durables ont mis en place en parallèle des impôts sur le revenu avec une forte progressivité, des impôts sur les grandes fortunes et des impôts sur les successions, également progressifs. Au Maroc, nous devons ouvrir le débat pour trouver les solutions les plus équitables possible ».

Des réformes qui s’imposent

Pour mener à bien ce plan de relance et mettre en place un dispositif de protection sociale efficace, une réforme de l’État s’impose. Selon Najib Akesbi, « il ne peut y avoir de réforme publique sans réforme de l’État. Ce sont les structures de l’État, la gouvernance qu’il faut repenser. »

Pour ce qui est des entreprises publiques non marchandes, l’économiste prévoit que certaines pourraient être amenées à disparaître, d’autres pourraient être réintégrées dans des structures ministérielles, d’autres enfin pourraient faire l’objet d’un regroupement par exemple au sein d’un holding sectoriel homogène. « Il est d’ailleurs question de créer une agence nationale pour la gestion stratégique des participations de l’État. L’idée me paraît intéressante : avoir une structure qui dispose d’une vue d’ensemble du patrimoine ou portefeuille de l’État, qui puisse élaborer une vision d’ensemble et travailler à la mise en synergie et à la rationalisation de l’existant… Si cela est réalisé, tout cela ne peut être que salué. », indique-t-il.

En conclusion, Najib Akesbi précise que, même si la crise apporte son lot de problématiques, elle offre également des opportunités « dans cette nouvelle dynamique de la mondialisation, il y aura encore une fois des gagnants et des perdants. Est-ce que nous sommes capables de figurer parmi les gagnants ou les « moyennement gagnants » ? Je pense qu’il s’agit là de l’un des enjeux majeurs qui se posent à nous aujourd’hui et demain. »

Selon lui, au-delà de la relance, l’autre enjeu important recoupe la question du nouveau modèle de développement : « on ne fera pas l’économie d’une véritable remise en question des choix majeurs qui ont été faits il y a 50 ans et qui n’ont pas malheureusement pas produit les effets attendus. »