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Saaid Amzazi

Saaid Amzazi, invité de Conjoncture

Date de publication : 14 septembre 2020 Rubrique : Les Invités de Conjoncture

« La pandémie de Covid-19 a mis au défi les systèmes éducatifs du monde entier »

Saaid Amzazi, Ministre de l’Éducation Nationale, de la Formation Professionnelle, de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique.

(Interview réalisée le 9 septembre 2020)

Conjoncture : Après un premier semestre marqué par la crise sanitaire et l’état d’urgence, comment se profile la rentrée scolaire 2020 ?

Saaid Amzazi : L’organisation de la rentrée scolaire de cette année très particulière, marquée par la pandémie de Covid-19, était fortement tributaire de l’évolution de la situation épidémiologique au cours de la période estivale. Devant l’impossibilité de prévoir dès le mois de juillet quelle serait cette évolution, le Ministère a élaboré pour cette rentrée trois modèles qui lui permettaient de s’adapter à toutes les situations possibles. Le premier modèle prévoyait l’adoption de l’enseignement présentiel en cas de situation épidémiologique améliorée, alors que le deuxième modèle proposait d’instaurer une alternance entre les deux types d’enseignement, présentiel et à distance. Le troisième modèle optait pour un enseignement uniquement à distance, en cas d’évolution inquiétante de la pandémie.

Au final, c’est un modèle hybride entre les deux derniers modèles proposés qui a été retenu, et nous avons donc annoncé le 22 août dernier notre modèle pour la rentrée scolaire à venir, à savoir un enseignement principalement en mode distanciel, offrant la possibilité aux parents qui le souhaitent de scolariser leurs enfants en mode présentiel. Je tiens, cependant, à préciser qu’il s’agit d’une décision qui n’est pas uniquement d’ordre pédagogique et qu’elle a été prise en parfaite coordination avec

les Ministères de la Santé et de l’Intérieur, sous la supervision de Monsieur le Chef du Gouvernement, car il s’agit pour nous de gérer une véritable crise pandémique. C’est d’ailleurs pourquoi l’élaboration de la stratégie de la rentrée scolaire au niveau du Ministère a été un exercice de réflexion extrêmement complexe, puisque nous nous sommes retrouvés dans l’obligation de composer avec plusieurs contraintes de toutes natures : pédagogiques, bien sûr, sanitaires, temporelles, mais aussi humaines, sociales et également logistiques.

Il va de soi que pour les zones sujettes à une aggravation du nombre de contaminations et fermées par les autorités, la présence des élèves au sein des établissements scolaires n’étant pas envisageable, ces derniers étudieront exclusivement en mode distanciel, et ce, de façon momentanée jusqu’à une évolution favorable de la situation épidémiologique locale.

Par ailleurs, je tiens à souligner que, contrairement à ce qui a pu être dit, si le Ministère a souhaité impliquer les familles dans la prise de décision, ce n’est nullement dans l’objectif de leur transférer sa responsabilité.

En effet, malgré le surcroît important d’efforts qu’exigera en matière d’organisation et de logistique le modèle pédagogique retenu à la fois présentiel et distanciel, nous avons estimé qu’il présentait un avantage capital, qui est de donner l’opportunité à chaque parent de choisir ce qui convient le mieux à son enfant. Car, comme vous le savez, chaque famille a ses propres exigences et ses propres spécificités, que ce soit sur le plan matériel, social, sanitaire ou encore humain.

Pour certaines, et notamment pour les parents qui travaillent, le problème sera d’assurer l’encadrement de leurs enfants à domicile. Pour d’autres, le problème sera plutôt le manque de moyens pour acquérir un ordinateur ou encore une fragilité de la santé de leur enfant.

Cette crise sanitaire que nous traversons nous oblige en fait à raisonner en mode « coéducation » plutôt qu’éducation, et notre décision est justement de nature à responsabiliser et à mobiliser les familles, en les incitant à mener un travail pédagogique auprès de leurs enfants, sous forme d’encadrement scolaire et aussi de sensibilisation en les initiant à la prévention et aux gestes barrières afin de se protéger et de protéger les autres du virus.

Suite au communiqué récemment publié par le Ministère, quelles sont les améliorations apportées au dispositif d’enseignement à distance mis en place durant le confinement ? Quelles sont les dispositions prévues pour les zones rurales ?

Il est intéressant de constater que la pandémie de Covid-19 a mis au défi les systèmes éducatifs du monde entier, soucieux de garantir à leurs apprenants une continuité pédagogique suite à l’arrêt des cours en présentiel et à une révolution sociétale et anthropologique sans précédent, laquelle a totalement modifié l’ingénierie pédagogique de ces derniers.

Au Maroc en particulier, l’impact positif de cette pandémie, si tant est qu’elle dût en avoir un, est qu’elle a joué un rôle de catalyseur et d’accélérateur de la transformation digitale pour le système éducatif, alors même que celle-ci peinait à se généraliser depuis plusieurs années.

Nous pourrons donc largement cette année capitaliser sur les contenus produits au cours du second semestre de l’année scolaire écoulée et sur les dispositifs mis en place : la plateforme nationale « Telmidtice ». Consacrée à l’enseignement à distance, elle dispose aujourd’hui de plus de 6 500 contenus pédagogiques avec un accès gratuit, des classes virtuelles, des plateaux technologiques et des procédures pour l’enregistrement des cours.

Par ailleurs, les différentes académies régionales et directions provinciales du Ministère se sont attelées, dès le mois de juillet dernier, à l’enregistrement des cours de la session d’automne, dont 80 % sont déjà disponibles à l’heure actuelle et viennent enrichir la plateforme « Telmidtice ». Ils seront accessibles gratuitement à partir d’un data center.

Notre objectif final est de faire de l’enseignement à distance une composante institutionnelle de notre système éducatif national, comme le préconise d’ailleurs la loi-cadre 51-17. Un projet de décret en ce sens a été soumis à l’intention du Gouvernement. En outre, un programme de formation continue destinée aux enseignants sera mis en place afin de leur permettre de s’approprier pleinement ce mode d’enseignement et de pouvoir ainsi mobiliser plus de compétences.

Pour ce qui est des zones rurales, il faut reconnaître que cette épreuve de la pandémie, en imposant l’enseignement à distance, a malheureusement mis davantage en exergue une discrimination que l’on ne peut nier, à savoir celle qui affecte les élèves du monde rural, qui ne disposent pas toujours des supports techniques pour ce mode d’enseignement ni de l’accès à la connexion internet.

Il faut savoir que certaines régions n’ont même pas accès à l’électricité. Pour ceux qui ne disposent pas de connexion, nous avons recours à un abonnement satellitaire dont le coût est très lourd.

En outre, au cours du deuxième semestre de l’année écoulée, suite à l’arrêt total des cours en présentiel, le Ministère a organisé, au profit des élèves du monde rural, la distribution de plus de 10 000 tablettes, avec l’implication d’institutions nationales, de la coopération internationale, d’associations et de certains conseils territoriaux.

Toutefois, il faut garder à l’esprit que de nombreuses régions dans le monde rural sont restées indemnes du Covid-19 et pourront donc maintenir les enseignements en présentiel pour les familles qui le souhaitent.

« La pandémie a joué un rôle de catalyseur et d’accélérateur de la transformation digitale pour le système éducatif. »

Aujourd’hui, est-il possible d’évaluer, avec du recul, l’impact de la crise sanitaire du Covid-19 sur les élèves et le corps enseignant en général ? Les réformes de l’Éducation Nationale engagées ces dernières années devront-elles être ajustées en conséquence ?

Il est clair que cette crise aura définitivement mis le focus sur l’enseignement à distance : la pandémie liée au Covid-19 aura donc été pour nous une véritable opportunité puisqu’elle nous a permis d’engager des actions indispensables, à même d’assurer la résilience de notre système éducatif, car il nous faudra désormais apprendre à vivre au quotidien avec le spectre de la survenue d’autres pandémies.

En ce qui concerne les réformes, comme vous le savez, la réforme de notre système éducatif national est un chantier hautement prioritaire pour notre pays, ce qui lui vaut d’être directement supervisé par Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu l’assiste. En outre, le vote de la première loi-cadre relative à la réforme du système d’éducation et de formation l’été dernier au parlement a permis d’institutionnaliser et de pérenniser les réformes entreprises en vue d’améliorer notre système éducatif. Celles-ci vont donc bien entendu se perpétuer, mais il est bien évident que des ajustements liés à la crise du Covid-19 devront être apportés.

En matière de lutte contre l’abandon scolaire, peut-on dresser un premier bilan du programme Tayssir ? Comment limiter le décrochage scolaire au sein des populations les plus vulnérables, notamment concernant les jeunes filles en milieu rural ?

Tout d’abord, il faut reconnaître que notre pays, le Maroc, a consenti, depuis les années 90, des efforts louables en matière de généralisation de l’éducation, efforts d’ailleurs plébiscités par l’UNESCO et la Banque mondiale. La généralisation de la scolarisation au primaire était l’un des objectifs de développement durable fixés par l’UNESCO, qui n’a été atteint que par un pays sur deux, et le Maroc est de ceux-là. Un succès qui doit beaucoup aux programmes d’appui social qui ont ciblé le milieu rural, comme Tayssir et l’initiative royale « 1 million de cartables », ainsi qu’aux efforts déployés par le Royaume pour la construction et la réhabilitation des établissements, notamment les écoles communautaires, ainsi que le renforcement des moyens alloués au transport scolaire, aux cantines et internats…

Lors de l’année scolaire écoulée, il y a eu plus de 2,2 millions de bénéficiaires du programme TAYSSIR pour l’octroi d’une aide financière aux familles pour la scolarisation de leurs enfants, ce qui a nécessité une enveloppe de plus de deux milliards de dirhams. L’efficacité de cette initiative nationale, mais aussi des autres initiatives, en matière de lutte contre l’abandon scolaire, particulièrement dans le milieu rural, n’est plus à démontrer. Durant la période 2014-2019, le taux d’abandon scolaire au primaire a régressé de 2,9 à 0,6 %. Il en va de même pour l’enseignement secondaire collégial, où le taux est passé, durant la même période, de 12,2 à 9,7 %, voire à 7,2 % pour les filles. Comme le montrent ces chiffres, les filles décrochent moins que les garçons au niveau du collège, mais le maillon faible de tout le système reste celui du niveau de la 6e année primaire pour les filles scolarisées en milieu rural, qui constitue un véritable obstacle à leur transition au cycle collégial, avec un taux de décrochage nettement supérieur à celui des garçons. Il s’agit là d’un phénomène qui prend racine dans des considérations culturelles rurales difficiles à dépasser, les jeunes filles étant souvent retenues à domicile pour des tâches domestiques ou agricoles, des projets de mariage, ou encore à cause du rejet encore très courant des familles de la mixité au sein des collèges.

L’un des principaux leviers déployés dans le cadre de la réforme de l’éducation est la formation des enseignants : quelles ont été les évolutions dans ce domaine ?

C’est là une question cruciale que vous soulevez. En effet, un système éducatif ne peut être plus performant que ne le sont ses enseignants. Tout est dit… Voilà pourquoi le Ministère a opéré une véritable rupture par rapport au mode de recrutement des enseignants, qui a largement été dominé au cours de ces dernières années par une succession de vagues de recrutement effectuées dans l’urgence, et qui ont mené à une grande hétérogénéité des profils retenus, majoritairement des licenciés au chômage. Nous sommes loin des modèles de certains pays où seule l’élite des étudiants peut espérer accéder aux métiers de l’éducation…

Dans la nouvelle mouture de formation des enseignants initiée par le Ministère en 2018, les exigences ont totalement changé. Les candidats aux métiers de l’enseignement sont exclusivement sélectionnés dès le baccalauréat, pour suivre une formation de cinq années, comprenant deux années de stage. Ils devront en outre valider un concours national en fin de cursus avant de pouvoir exercer en tant qu’enseignants. Toutefois, sans une revalorisation du salaire et du statut des enseignants, le nombre de candidats risque fortement de demeurer en deçà des besoins de notre système éducatif pour les années à venir.

« Un système éducatif ne peut être plus performant que ne le sont ses enseignants. »

Qu’en est-il de l’enseignement supérieur et de la formation professionnelle ? Quels sont les dispositifs prévus pour la rentrée et dans quelle mesure les réformes en cours devront-elles être réajustées ?

Au niveau de l’enseignement supérieur, la pédagogie numérique et les TIC sont clairement bien implantées, tant auprès des enseignants que des étudiants. La mise en place de l’enseignement à distance s’est donc effectuée tout naturellement, en réponse à la suspension des cours en présentiel.

Comme vous le savez, les évaluations du semestre de printemps ont été reportées au mois de septembre et chaque université est appelée à s’organiser dans le cadre de son autonomie, selon ses propres spécificités et ses propres exigences, et ce, afin que ces évaluations se déroulent dans les meilleures conditions possibles. Ces évaluations s’effectueront en mode présentiel pour les établissements à accès ouvert, et le Ministère s’est engagé pour cela à augmenter le nombre de centres d’examen de proximité pour éviter le déplacement des étudiants par temps de pandémie. Quant aux modalités de la rentrée universitaire 2020-2021, le début des cours est prévu pour la mi-octobre et les préinscriptions des nouveaux étudiants ont déjà été initiées à distance, via les plateformes électroniques des universités, qui annonceront chacune leur calendrier des procédures d’inscription, sachant que celles-ci devront nécessairement être simplifiées pour cette rentrée.

Pour ce qui est du déroulement des enseignements, le Ministère a publié un communiqué le 24 août dernier, précisant que les étudiants auront la possibilité de choisir entre l’enseignement à distance ou présentiel en groupe restreint, notamment pour les travaux pratiques et les travaux dirigés, afin de respecter les mesures de prévention imposées par la crise sanitaire. Bien entendu, ce modèle pédagogique sera adapté au niveau de chaque université en fonction des exigences des filières d’études dispensées, mais aussi de l’évolution de la pandémie au niveau de leur région.

Les cités universitaires, actuellement fermées afin de se plier aux exigences sanitaires dictées par la crise du Covid-19, devront quant à elles impérativement prendre en considération l’évolution de la situation épidémiologique dans chaque région. Pour cela, l’Office National des Œuvres Universitaires, Sociales et Culturelles mène actuellement une réflexion avec les autorités publiques compétentes, afin de définir les conditions appropriées pour la réouverture de ces cités.

À quelle étape se situe le chantier de la réforme de la formation professionnelle que vous avez présentée en janvier dernier ? Selon vous, quelles sont les actions prioritaires à mettre en place dans le contexte actuel afin de résorber le chômage des jeunes ?

Il faut bien prendre conscience que ce secteur détient un potentiel précieux, à la fois de création de richesses et de promotion sociale, et constitue par excellence un levier de réduction des disparités sociales et territoriales qui affectent notre jeunesse. Une feuille de route relative au développement du secteur de la formation professionnelle a été présentée à Sa Majesté le Roi Mohammed VI en avril 2019, et a reçu son approbation. Celle-ci visait avant tout la mise à niveau de l’offre de formation et la restructuration des filières en fonction de leur pertinence sur le marché de l’emploi ainsi que la modernisation des méthodes pédagogiques et l’amélioration de l’employabilité des jeunes à travers une série de programmes de formation et de requalification de courte durée. Elle a, dans ce cadre, permis d’inaugurer une nouvelle génération de centres de formation professionnelle, matérialisés par des Cités des Métiers et des Compétences dont chaque région sera dotée. Elles fonctionneront sur la base du principe de la mutualisation et seront dotées d’un conseil d’administration tripartite, impliquant les professionnels, la Région et l’État.

L’objectif final de ces établissements de nouvelle génération est que les filières de formation dispensées prennent désormais en considération les spécificités et les besoins de chaque région et que les professionnels puissent directement s’impliquer dans leur élaboration et dans la formation des stagiaires. Les travaux de construction de quatre cités des métiers et des compétences ont été lancés au cours de cette année dans les Régions de Souss-Massa, de l’Oriental, de Tanger Tétouan-Al Hoceima et de Béni Mellal-Khénifra. Les dispositions sont en train d’être prises pour les autres.

Parallèlement, dans l’objectif de renforcer les capacités des acteurs administratifs et pédagogiques du système, cette année a également vu le lancement à Tamesna des travaux de construction de l’Institut National de Formation des Formateurs et Tuteurs. En ce qui concerne le chômage des jeunes, tous les spécialistes vous le diront : l’avenir de l’emploi des jeunes est dans l’entrepreneuriat. C’est pourquoi, il serait judicieux de multiplier les initiatives à même de promouvoir et d’accompagner les jeunes entrepreneurs, à l’image de la création du statut d’étudiant auto-entrepreneur ou encore la multiplication des Careers Centers, ces structures qui initient les étudiants et les stagiaires de la formation professionnelle au business plan et au montage de projet, mises en place en partenariat avec l’USAID.