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Hassan Sentissi El Idrissi

Hassan Sentissi El Idrissi, invité de Conjoncture

Date de publication : 30 juillet 2020 Rubrique : Les Invités de Conjoncture

« Le potentiel à l’export du Maroc est immense »

Hassan Sentissi El Idrissi, Président de l’Association Marocaine des Exportateurs (ASMEX)

Conjoncture : Quelles ont été les principales actions de l’ASMEX depuis la crise sanitaire liée à l’épidémie de Covid-19 ?

Hassan Sentissi El Idrissi : À la suite du confinement, nous avons créé un comité de veille et avons continué à assurer à distance le lien avec nos membres en utilisant tous les moyens dont nous disposions. Nous avons par exemple créé un groupe WhatsApp afin de pouvoir traiter leurs demandes. Suite à cela, nous avons organisé des visioconférences abordant un ensemble de thématiques telles que les assurances, l’innovation, les dispositifs de garantie ou encore les marchés africains… en partenariat la SMAEX, la CCG, l’Institut Amadeus…

L’ASMEX s’est mobilisée dès le 5 mars, avant même le confinement, pour faire des propositions. Nous avons été parmi les premiers à demander différentes mesures comme la révision de la Loi Finances ou la diminution du taux directeur de Bank Al-Maghrib. Nous avons également proposé la création d’un fonds de développement de l’export, une mesure qui n’a pas encore été concrétisée.

Quel a été l’impact de la crise sanitaire sur les exportateurs marocains ? Quels ont été les secteurs les plus touchés ?

L’industrie locale, l’automobile, l’offshoring, le tourisme, l’aéronautique le textile… La majorité de l’industrie s’est retrouvée à l’arrêt complet. Avec la fermeture des pays-cibles, toutes les activités exportatrices ont été suspendues. Toute l’industrie à l’exception de l’agroalimentaire qui devait assurer la sécurité alimentaire du pays. Les engrais et phosphates ont également poursuivi leur activité durant cette période.

L’impact a été différent d’un secteur à un autre, mais tous ont rencontré certaines difficultés, notamment au niveau logistique ou en termes de disponibilité de la main-d’œuvre.

En ce qui concerne la logistique, environ 90-95 % du TIR [transit international routier, NDLR] vers le Maroc est détenu par des armateurs étrangers, en particulier espagnols. Avec la fermeture des frontières, les armateurs n’avaient pas d’intérêt à venir au Maroc sachant que la plupart des importations étaient suspendues.

Les opérations qui étaient maintenues étaient assurées par des armateurs marocains qui ne sont pas nombreux. De plus, les camions retournaient à vide depuis l’Europe, ce qui constituait une dépense supplémentaire de gasoil à la charge de l’exportateur. Sans parler des problèmes de renouvellement de visa pour les chauffeurs, l’ensemble des services consulaires ayant été fermé.

En parallèle, la question de l’export a été occultée au niveau administratif alors que nous n’avons cessé d’attirer l’attention des autorités sur les problématiques du secteur.

Cette question est d’autant plus essentielle que l’économie du pays est basée sur trois créneaux : l’exportation, le tourisme et les transferts des MRE. Il est donc normal que toutes ces recettes en devises connaissent une baisse drastique.

Le secteur pharmaceutique a eu l’interdiction d’exporter des médicaments, même ceux qui n’entraient pas dans le traitement du Covid-19. Cette interdiction a impacté l’industrie pharmaceutique nationale, surtout les génériqueurs qui exportent beaucoup vers l’Afrique.

Les importations ont été limitées alors que notre industrie a besoin de certains intrants pour la fabrication de ses produits exportables. À l’inverse, nous importons des marchandises que nous produisons déjà localement au Maroc.

D’autres problèmes ont également été constatés, notamment l’encombrement au niveau des ports avec un allongement des délais de contrôle, ce qui a engendré des frais supplémentaires pour les importateurs et les exportateurs.

Récemment, l’Office des Changes a publié son rapport 2019. Quel est votre regard sur la situation du commerce extérieur du Maroc ainsi que sur l’équilibre de ses accords de libre-échange ?

L’ASMEX n’est pas contre les accords de libre-échange, mais contre le fait que tous ces accords soient déficitaires. Il faut mettre à jour un certain nombre de dispositions au niveau de ces accords, en fonction du contexte.

Le dispositif normatif marocain doit en outre être renforcé afin d’essayer de limiter l’importation de marchandises qui gênent la production locale ainsi que des biens non essentiels comme les produits de luxe, qui aggravent le déficit de la balance commerciale.

Autre constat, ces accords n’ont pas été accompagnés d’un dispositif élargi qui aurait permis d’améliorer le tissu productif marocain, d’agir sur l’innovation ou encore de mettre en place des facilitations pour les industries exportatrices (soutien logistique, label Maroc…).

Ces produits importés par le Royaume alors qui ne sont pas du tout nécessaires tuent le tissu productif marocain. C’est pourquoi il faut revoir ces accords de libre-échange. Bien sûr que le Maroc est ouvert, mais ces accords doivent être revus dans une optique gagnant-gagnant.

Par ailleurs, l’export marocain est loin d’avoir atteint tout son potentiel. Citons l’exemple des produits halal qui représentent un marché de près de 3 000 milliards de dollars dans le monde. Si le Maroc capte seulement 1 % de ce montant, cela génèrerait un chiffre d’affaires de 30 milliards de dollars, soit 120 % de ce qu’il exporte actuellement. Le potentiel est énorme. Or, pour pouvoir exporter dans certains pays, la certification halal doit être reconnue internationalement.

Cela fait quatre ou cinq ans que nous militons en faveur de ce projet de certification halal. Pour les industriels marocains, cette certification est superflue. Le fait qu’un produit soit halal va de soi, car nous sommes dans un pays musulman. Beaucoup d’opérateurs ne sont pas prêts à payer pour être certifiés. Cette certification est pourtant essentielle pour les entreprises qui souhaitent exporter leurs produits. La seule certification halal qui existe au Maroc est celle délivrée par l’IMANOR. Elle n’est toutefois pas reconnue à l’étranger. Pour atteindre ces nouveaux marchés, il faut assurer la promotion du label halal à l’international et conclure des conventions avec les organismes certificateurs du monde entier pour la reconnaissance mutuelle des certifications.

« La priorité pour l’export marocain est de diversifier les marchés-cibles et de revoirlesaccordsdelibre-échange. »

L’ASMEX a été à l’initiative du lancement de la marque Maroc : où en est le projet actuellement ?

Il y a un mois, nous avons cédé gratuitement à l’État nos droits sur la marque Maroc afin qu’il puisse prendre le relai sur ce dossier. Malheureusement la marque n’est pas protégée à l’étranger et n’importe qui peut l’enregistrer. Il est pourtant très important de la protéger, car il s’agit d’un élément essentiel du dispositif promotionnel national. Nous avons estimé à quatre millions de dirhams le montant des droits d’enregistrement pour déposer la marque Maroc dans les pays qui nous intéressent. C’est un coût important pour une simple association telle que la nôtre.

Selon vous, quelles sont vos recommandations pour la stratégie à l’export du Maroc ?

Selon nous, la priorité est d’abord de diversifier les marchés-cibles. La stratégie telle qu’elle a été établie vise essentiellement l’Europe, en particulier la France et l’Espagne. Deuxièmement, nous devons renforcer le tissu productif marocain et renforcer les capacités et la compétitivité des entreprises marocaines en matière d’export.

Nous devons aussi capitaliser sur les métiers innovants comme l’aéronautique, ainsi que sur toutes les fillières en rapport avec le digital et les nouvelles technologies de l’information et de la communication. Comme je l’ai déjà souligné, la priorité est de revoir les accords de libre-échange de manière à mettre en place des logiques gagnant-gagnant. La promotion de la marque Maroc doit en outre être accélérée, notamment vers les pays africains avec qui le Royaume a signé beaucoup d’accords et qui sont particulièrement friands des produits marocains. Il s’agit maintenant d’opérationnaliser ces accords en leur proposant des produits répondant à leurs attentes.

La distribution et commercialisation des produits marocains doit également être améliorée. Beaucoup de produits marocains comme l’huile d’olive sont exportés en vrac vers certains pays qui les conditionnent et les vendent sous leur propre label. Certaines filières peuvent être transformées et valorisées sur place et générer ainsi une grande valeur ajoutée. La sardine, par exemple, peut être entièrement valorisée. Même les écailles qui sont considérées comme un déchet par les industriels peuvent être transformées en collagène, un actif pharmaceutique à forte valeur ajoutée, et en fertilisant.

Les innovations qui peuvent être réalisées sur nos produits sont illimitées, mais il faut des moyens pour les développer, un accompagnement, des plateformes techniques… L’opérateur ne peut pas assurer à la fois et à lui tout seul la veille, les études de marché… il s’agit d’un savoir-faire à part entière que doit prendre en charge l’État.

Par ailleurs, nous avons reçu avec beaucoup de plaisir la candidature de Monsieur Phillipe-Edern Klein, Past-Président de la CFCIM, et nous lui avons confié la présidence de la Commission Europe de l’ASMEX. Notre objectif est de dynamiser davantage nos relations avec l’Europe et de recueillir l’adhésion des membres du CAC 40 qui peuvent investir au Maroc et qui le considérent comme une plateforme vers l’Afrique.

A ce propos, l’ASMEX est en train de créer une association rassemblant tous les pays africains, ce qui représenterait une force pour notre continent.

Selon vous, quels sont actuellement les principaux freins à l’export ?

Aujourd’hui, la procédure à l’export est très complexe, ce qui, en quelque sorte, annule l’avantage de la proximité avec l’Europe dont bénéficie le Maroc. Il n’y a pas de guichet unique et la dématérialisation n’est pas encore généralisée à l’ensemble des ports marocains.

Il faut également mettre en place un système de veille pour permettre aux exportateurs mieux se positionner sur les marchés les plus porteurs. Avant de partir prospecter à l’étranger, une entreprise doit en effet avoir toutes les informations en main pour amortir son déplacement.

Autre problème, le Maroc est dépendant de la logistique internationale, c’est pourquoi il devrait avoir sa propre flotte. Quand on souhaite ouvrir un nouveau marché, les lignes logistiques ne sont pas immédiatement rentables. Or, on ne peut pas demander à un armateur étranger d’exploiter une ligne à perte. Par contre, un armateur national, soutenu par l’État, peut investir et assurer une liaison à perte, le temps que le flux se renforce. Actuellement, pour exporter vers un pays africain, nous devons toujours passer par un pays européen, ce qui allonge les délais et augmente les coûts pour les exportateurs.

Parmi les autres freins à l’export, il y a le fait que certains secteurs disposent d’aides et d’autres non. Le secteur agricole bénéficie par exemple de nombreuses aides allant de l’achat des terrains au système d’irrigation en passant par l’exportation et la certification et même l’industrialisation. En revanche, l’industrie de la pêche ne bénéficie pour sa part d’aucune subvention. Au contraire, elle va bientôt avoir de nouvelles dépenses à sa charge. Pourtant, le potentiel de ce secteur pourrait être multiplié au minimum par trois s’il pouvait bénéficier d’aides et d’un accompagnement. Une autre contrainte est l’empreinte carbone : les industries qui produisent le plus de CO2 ne pourront plus rentrer sur des marchés comme les États-Unis, d’où l’importance de développer les énergies renouvelables et d’accompagner les industriels marocains dans ce domaine.

« D’après notre étude, le potentiel additionnel à l’export a été estimé à 15 milliards de dollars et peut même atteindre 50 milliards de dollars. »

Comment peut-on chiffrer le potentiel à l’export du Maroc ?

L’ASMEX a réalisé une étude sur l’offre exportable répartie par secteur et au niveau visant également à mettre en évidence les niches à exploiter ou encore les problématiques rencontrées par les exportateurs. L’étude est finalisée, elle doit être encore être ajustée afin de prendre en compte les effets de la crise du Covid-19. Dans cette étude, nous avons estimé le potentiel additionnel à l’export à 15 milliards de dollars pour l’ensemble des secteurs exportateurs, un montant pouvant atteindre jusqu’à 50 milliards de dollars sans investissements colossaux.

L’étude a également montré des résultats étonnants. Le Maroc est présent seulement sur un tiers du territoire mondial. Il est en effet absent ou faiblement présent dans les principaux pays exportateurs comme la Chine ou les États-Unis, l’Allemagne…

Avec la crise du Covid-19, le digital s’est considérablement développé. Le Maroc doit se positionner sur les grandes plateformes internationales de commerce comme Amazon, eBay… Nous devons aussi créer des marketplaces nationales tournées notamment vers les pays africains tout en mettant en place une législation qui puisse sécuriser les opérations.

Notre potentiel à l’export est immense. Le Maroc doit maintenant aller rapidement de l’avant pour saisir les nouvelles opportunités qui s’offrent à lui. Les mentalités doivent changer : le Maroc n’a pas le droit d’attendre. Si nous ne sommes pas présents sur certains marchés, les autres le seront.