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Enseignement à distance

Enquête nationale sur la perception de l’enseignement à distance

Date de publication : 16 juillet 2020 Rubrique : Echos Maroc

Le confinement, mis en place fin mars dans le cadre de l’état d’urgence sanitaire, a totalement bousculé les habitudes du monde universitaire marocain. Un collectif de six enseignants, coordonné par Taoufik Benkaraache, a décidé de réaliser une enquête nationale auprès des étudiants et des professeurs pour mesurer leur perception de l’enseignement à distance, instauré du jour au lendemain. Une note de synthèse de cette enquête « Continuité pédagogique et enseignement à distance en période de confinement : perception et satisfaction des acteurs » a été publiée en mai, dévoilant de premiers résultats.

Enseignants

Etudiants

 

3 questions à Taoufik Benkaraache, Professeur à la Faculté des sciences juridiques, économiques et sociales de Mohammedia

Taoufik Benkaraache« Le taux d’insatisfaction des étudiants vis-à-vis de l’enseignement à distance est énorme »

 

 

 

Conjoncture : Contrairement aux étudiants, les enseignants sont largement satisfaits des conditions de l’enseignement à distance. Comment l’expliquer ?

Taoufik Benkaraache : Du jour au lendemain, les établissements ont demandé de démarrer l’enseignement à distance. Les enseignants se sont mis au travail de manière très spontanée. Ils ont créé, digitalisé et partagé leurs cours. Après deux mois d’enseignement à distance, au moment où nous leur avons posé la question, les professeurs nous ont répondu en exprimant une autosatisfaction. En creusant un peu les résultats, on perçoit tout de même qu’ils n’étaient pas à l’aise, qu’ils auraient voulu changer beaucoup de choses s’ils en avaient eu la possibilité. Nous avons constaté de l’inquiétude et des questions.

Il est possible de dégager plusieurs catégories d’enseignants en fonction de l’âge et de l’expérience. Ceux de plus de 55 ans ne sont pas déconnectés, mais beaucoup d’entre eux ont estimé que ce n’était pas aujourd’hui qu’ils allaient se mettre au numérique et transformer leur production pédagogique.

Les plus jeunes, en revanche, ont pris plaisir à vivre cette expérience, car ils sont déjà présents sur les réseaux, même si l’on ne peut pas dire qu’ils étaient à l’aise. Car chaque séance de cours demandait des heures et des heures de production, d’arrangement, de montage des vidéos parfois et de partage.

Mais la plupart ne se sont pas posé la question, ils ont produit, ils ont avancé dans leurs cours. Certains se sont limités à la production de documents statiques, comme les PDF et fichiers Word. Dans ce cas, les étudiants étaient très inquiets, car ils n’avaient pas accès à beaucoup d’explications. Donc, même si les enseignants ont exprimé une autosatisfaction, ils n’ont pas non plus réussi à remplacer le présentiel

Justement, les étudiants sont massivement insatisfaits. Pour quelle raison ?

Le taux d’insatisfaction des étudiants est énorme. Tout d’abord, il faut bien noter que l’étude ne concerne pas l’enseignement à distance, mais l’enseignement à distance en période de confinement. Une partie du problème vient de l’infrastructure : l’ADSL, la connexion 4G… Si tous les jeunes se connectent en même temps, cela crée une saturation. Rappelons aussi que la population marocaine ne se résume pas à Casablanca et Rabat : beaucoup de personnes n’ont pas accès à du matériel satisfaisant.

De plus, chaque étudiant s’est retrouvé du jour au lendemain avec plusieurs techniques d’enseignement différentes selon les professeurs. Parmi eux, certains se sont portés volontaires pour faire des vidéos. D’autres ont invité les étudiants sur les plateformes, comme Zoom ou Teams. Des enseignants ont partagé des PDF, des audios Whatsapp… D’après moi, cela a participé à l’abandon de certains étudiants qui ne disposaient pas de directives communes.

La troisième cause d’insatisfaction identifiée est l’absence d’implication des établissements et des instances universitaires. Tout le monde a estimé que l’enseignement à distance était une affaire entre le professeur et l’étudiant. Dans mon département, nous n’avons tenu aucune réunion de département, de filière, de module. Seulement deux conseils de faculté se sont tenus pendant la période : un à la mi-mars puis un autre le 30 juin, à la veille du déconfinement. Ce vide a désorienté les acteurs.

L’enseignement supérieur public s’était-il préparé pour l’enseignement à distance ?

Quand j’entends certains responsables, voire le Ministre lui-même, parler d’adapter les examens en présentiel, c’est une sorte désaveu pour l’efficacité de l’enseignement à distance.

En 2019, le Conseil Supérieur de l’Éducation, de la Formation et de la Recherche Scientifique a publié un rapport très intéressant qui aborde de manière concrète la question de l’enseignement à distance. Le document évoque des initiatives isolées lancées par les établissements et c’est exactement ce qui s’est passé pendant cette crise. Chaque université dispose d’un plan et d’une plateforme numériques, mais qui n’ont jamais servi. Certaines ont essayé de mettre tout cela à jour difficilement.

Propos recueillis par Rémy Pigaglio