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Avion aeronautique

En attendant la relance, le secteur aéronautique veut préparer l’avenir

Date de publication : 6 juillet 2020 Rubrique : Zoom

Sur toute la planète, les compagnies aériennes ont cloué leurs avions au sol. Résultat, les commandes d’appareil sont en chute libre. Florissant il y a à peine trois mois, le secteur aéronautique marocain a vu son activité fondre de 30 à 50 %. Les opérateurs assurent pourtant préparer l’avenir en misant davantage sur la compétitivité et l’écologie.

Financièrement, l’année 2020 aura été la pire de toute l’histoire de l’aviation », estime le Directeur Général de la IATA (association internationale du transport aérien) Alexandre de Juniac, qui s’exprimait dans un communiqué accompagnant la publication des prévisions financières de l’industrie début juin. Son organisation évalue à 84,3 milliards de dollars (812 milliards de dirhams) les pertes enregistrées cette année par les compagnies aériennes.

Les annonces de plans d’économie et de réduction des effectifs des compagnies se sont multipliées ces dernières semaines. Selon la MAP, le 8 juin dernier, Nadia Fettah Alaoui, Ministre du Tourisme, a indiqué devant la Chambre des Représentants que Royal Air Maroc avait préparé un « plan d’austérité ». Son PDG, Abdelhamid Addou, avait souligné dans une lettre aux salariés révélée par la presse que la compagnie perdait 50 millions de dirhams chaque jour et que son trafic avait plongé de60%enmarset100%enmai. Le PDG d’Air France-KLM, Ben Smith, a de son côté annoncé dans la presse française que la compagnie franco-néerlandaise perdait 25 millions d’euros par jour au plus fort du confinement.

L’entreprise n’assurait alors que 3 à 5 % de son activité habituelle. « Pourvu qu’il n’y ait pas une deuxième vague encore plus néfaste de Covid-19. Le pire de cet effondrement du trafic est probablement derrière nous », a néanmoins ajouté Alexandre de Juniac dans le communiqué. En effet, les mesures de restriction pour limiter la propagation de l’épidémie sont progressivement levées dans la plupart des pays (malgré l’accélération de la pandémie dans certaines zones de la planète) et le trafic aérien reprend à mesure que les frontières rouvrent.

Air France-KLM a précisé mi-juin que son programme de vols représenterait 20 % de sa capacité d’ici fin juin, 35 % en juillet et 40 % en août. Au Maroc, en revanche, aucune date n’a encore été officiellement fixée pour la réouverture des frontières ou la reprise des vols commerciaux internes.

Le secteur aéronautique marocain directement impacté

Conséquence inévitable du ralentissement du transport aérien, toute l’industrie aéronautique est frappée par une crise sans précédent. Un paradoxe pour ce secteur qui affichait une santé rutilante il y a encore trois mois. L’avionneur américain Boeing a ainsi livré seulement quatre appareils en mai. Son concurrent européen Airbus en a livré 24 et n’a reçu aucune commande.

C’est un coup dur pour le secteur aéronautique marocain, qui est devenu en une vingtaine d’années l’un des fers de lance de l’exportation du Royaume. Essentiellement constituée d’équipementiers qui travaillent dans l’écosystème d’Airbus, cette industrie avait exporté 16 milliards de dirhams en 2019, un chiffre en hausse de 7,3 %, selon l’Office des Changes.

« Au départ, la baisse d’activité n’a pas été très importante, car nous avions un encours de commandes. Mais les avionneurs ne veulent pas stocker, donc ils ont diminué leurs commandes. Aujourd’hui, mes échanges avec les membres du GIMAS me permettent d’estimer la baisse d’activité de 30 à 50 % », indique Karim Cheikh, Président du Groupement des Industries Marocaines Aéronautiques et Spatiales (GIMAS), qui regroupe les acteurs du secteur installés au Maroc.

La situation des donneurs d’ordres implantés en Europe est scrutée par les acteurs marocains. Le Gouvernement français a ainsi dévoilé mardi 9 juin un plan de 15 milliards d’euros pour soutenir le secteur. Outre des mesures d’aide pour le court et moyen terme, le plan met l’accent sur la modernisation et le verdissement de la filière.

L’État français va consacrer 1,5 milliard d’euros de financement public sur trois ans pour « parvenir à un avion neutre en carbone en 2035 ». « Ce plan de relance correspond exactement à ce que l’on imaginait, en particulier l’objectif d’une production décarbonée et le fait de mettre la R&D au cœur du système », commente Karim Cheikh.

Dans l’attente d’un plan de relance sectoriel

Au Maroc, si le secteur aéronautique a bénéficié des mesures mises en place par l’État pour toutes les entreprises, le GIMAS attend désormais un soutien important de la part des autorités pour accompagner la relance et les mutations de l’industrie. L’organisme a soumis ses propositions au gouvernement, dans le cadre du plan de relance proposé par la CGEM fin mai. Pour que le secteur reste compétitif et innovant, le GIMAS soutient la création d’un crédit impôt recherche « pour le soutien des activités R&D et d’ingénierie des entreprises » et des aides dédiées remboursables, mais aussi la mise en place de subventions « pour accompagner les industriels dans leur passage à une industrie décarbonée ».

Il demande en outre une aide de l’État pour les TPME « couvrant les chaînons manquants de la supply chain », la création et le renforcement de fonds dédiés à l’investissement, l’incitation des industriels et des organismes publics à se fournir auprès d’entreprises locales, ou encore des mesures pour favoriser la création d’un hub MRO (maintenance, réparation et révision). À court terme, le représentant de la filière réclame une prime à l’emploi pour les entreprises qui s’engagent à conserver leurs employés et l’exonération et/ou le report des charges patronales et fiscales jusque fin 2020.

« Nous avions déjà entamé une réflexion sur l’avenir du secteur, mais la pandémie nous pousse à accélérer le repositionnement de la plateforme. Il faut notamment prendre en compte le fait que l’on se dirige vers une régionalisation », précise Karim Cheikh. Alors que le secteur aéronautique est fortement mondialisé, certains observateurs anticipent la mise en place de chaînes de valeur régionales qui pourraient bénéficier au Maroc.

Rebondir sur les acquis

« En France, on parle beaucoup de relocalisation de la production. Je crois qu’il vaut mieux parler de régionalisation, insiste un industriel du secteur. Même pour construire les avions verts, on aura besoin de pays émergents comme le Maroc qui sont compétitifs, qui peuvent mettre en place des process innovants, qui ont un vivier de talents… Aujourd’hui, le secteur est à genou, mais le Maroc doit se positionner pour la relance qui aura lieu dans deux ans environ. » Face à ces enjeux, Karim Cheikh rappelle que l’écosystème marocain s’est déjà doté d’un cluster R&D, le Moroccan Aerospace Cluster. « Pendant cette crise, nous avons démontré que nous étions capables de développer un produit sophistiqué avec le respirateur médical développé par la SERMP, filiale de Le piston français. Cela a demandé 3 000 à 4 000 heures de développement. Le Ministère de la Santé a commandé 500 exemplaires et le projet a été piloté par le GIMAS en coordination avec le Ministère de l’Industrie, du Commerce, de l’Économie Verte et Numérique. »

Du côté du Ministère, on assure que le secteur dispose du plein soutien de l’État. « Personne n’est serein, bien sûr. Il y aura des dégâts. Mais le Maroc est la base la plus compétitive du monde pour le secteur aéronautique qu’il faut préserver. Nos sites sont les plus jeunes, les plus modernes, les plus productifs, et donc les plus compétitifs », assure un haut responsable du département. Les mécanismes pour amortir la crise et accompagner la reprise seraient en cours d’élaboration par le Gouvernement. Pour ce responsable, l’orientation est claire : le partenariat avec les pays européens doit continuer. « Une coproduction s’est déjà installée entre l’Europe et le Maroc. Nous sommes un partenaire industriel qui n’est pas dans une logique agressive de chercher des transferts technologiques. Nous sommes intéressants, car nous offrons la possibilité de fabriquer à moindre coût. Mais nous montons aussi en gamme, ce qui nous permet de déployer des compétences.

Le moment est peut-être le bon pour renforcer ce partenariat », poursuit-il. Dans l’immédiat, le secteur risque de vivre un trou d’air inédit pendant deux ou trois années avant que l’activité ne revienne, si tout va bien, à son niveau d’avant la crise. « Le secteur aéronautique marocain a mis 15 ans à former 15 000 ouvriers qualifiés sur des métiers très complexes. Il faut absolument garder ces talents », plaide l’industriel du secteur. Selon Karim Cheikh, le GIMAS est en train de travailler à une solution : « Nous réfléchissons à un dispositif qui nous permettra d’ éviter que ces salariés soient déconnectés du système. Notre objectif est de sauvegarder l’emploi, car nous aurons besoin de ces personnes qualifiées quand le secteur va repartir. »

Rémy Pigaglio