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Crise, relocalisations et mutations technologiques : le triple défi de l’automobile au Maroc

Date de publication : 6 juillet 2020 Rubrique : Zoom

Les entreprises marocaines du secteur de l’industrie automobile ont les yeux rivés sur les donneurs d’ordre européens, principaux partenaires de la filière. Après une chute spectaculaire, le marché semble déjà repartir. La crise pourrait précipiter les transformations du secteur.

Devenu en quelques années un secteur majeur de l’industrie marocaine et le premier exportateur du Royaume, l’écosystème automobile marocain est intimement lié aux grands donneurs d’ordre internationaux et, en particulier, européens. Constitué de nombreux équipementiers, il est entraîné par trois locomotives : les deux usines Renault de Tanger et de Casablanca et la toute nouvelle usine PSA de Kénitra. « Aujourd’hui, l’impact de la crise est assez fort et corrélé à la situation mondiale.

À partir du mois de mars, la chute a été brutale, inattendue, imprévue », explique Hakim Abdelmoumen, Président de la Fédération de l’Automobile. En raison des mesures mises en place pour limiter la propagation de l’épidémie de Covid-19, le marché de l’automobile s’est littéralement effondré. En mars et en avril, il a respectivement chuté de 72,2 % et 89 % en France.

Dès le 19 mars, Renault et PSA ont suspendu l’activité de leurs sites de production. Mais, à mesure que les restrictions étaient levées dans plusieurs pays, notamment européens, l’industrie s’est remise en ordre de marche.

Rémi Cabon, Directeur Général de Peugeot Citroën Automobiles Maroc, le confirme : « Les cadences de production sont quasiment revenues à la normale ». L’activité a redémarré « progressivement » à partir du 6 mai dernier. « Dès lors que nous avons pu assurer la protection des salariés et dans la mesure où la demande commerciale existait, nous avons repris la production de la Peugeot 208 », le seul modèle fabriqué à Kénitra, précise Rémi Cabon. Du côté de Renault, l’entreprise a indiqué mi-avril qu’elle relançait l’activité à la fin du mois.

Si la reprise semble être rapide, l’industrie automobile marocaine va cependant être confrontée à de sérieux enjeux alors que la crise pourrait accélérer les mutations technologiques de la filière. « L’État au total apportera un peu plus de 8 milliards d’euros d’aides au secteur. Les constructeurs ont pris en contrepartie une série d’engagements forts qui consistent à relocaliser la production à valeur ajoutée en France et à consolider et maintenir la totalité de la production industrielle sur nos sites », annonçait Emmanuel Macron le 26 mai dernier lors de la présentation d’un plan massif d’aide à l’industrie automobile. Pour le Président français, l’État doit se porter au secours de l’automobile à condition que le secteur opère un virage stratégique : l’heure est aux voitures propres et autonomes, mais aussi aux relocalisations. Mais pas n’importe lesquelles.

« PSA a ainsi décidé de fortement augmenter sa production de véhicules électriques et hybrides sur le sol français. En 2019, aucun véhicule de ce type n’était produit par PSA sur notre sol. En 2021, l’objectif de 230 000 véhicules devrait être tenu », a poursuivi le chef de l’État français. À propos de l’autre grand constructeur français, Renault, Emmanuel Macron a assuré que d’ici « à 2022, la production de véhicules électriques sera triplée en France et quadruplée d’ici 2024. L’objectif est de 240 000 véhicules ». La marque au losange prévoirait également de développer le nouveau moteur électrique de l’alliance Renault-Nissan à Cléon en Normandie au lieu de le faire en Asie. Elle rejoindra aussi le programme européen de batteries électriques, déjà soutenu par PSA.

Si l’exécutif français martèle depuis des mois que l’avenir de l’automobile français réside dans les relocalisations, celles-ci ne concerneraient ainsi que les « véhicules propres ». Pour Emmanuel Macron, « l’après dans l’industrie automobile, c’est le monde de la motorisation électrique. L’après dans l’industrie automobile, ce sont les véhicules autonomes. Et c’est bien cette avant-garde que notre pays doit incarner. »

Ces relocalisations ciblées pourraient ne pas concerner le Maroc, dont la production est constituée uniquement de véhicules thermiques : modèles d’entrée de gamme de la marque Dacia pour Renault et Peugeot 208 (version thermique) pour Peugeot.

La direction Moyen-Orient et Afrique de PSA, basée à Casablanca, déclare qu’aucun des projets du groupe au Maroc n’est remis en question. À l’inauguration de l’usine de Kénitra en juin 2019, l’entreprise assurait vouloir porter la capacité de l’unité de 100 000 voitures à 200 000 en 2021. « Ce sera fait dès la fin de l’année 2020 », promet Rémi Cabon. De même, le groupe a annoncé en février dernier que le site allait produire l’Ami, un véhicule électrique qui pourra être conduit sans permis en France. « Les prises de commandes sont ouvertes en France, le lancement de la production est imminent », indique Rémi Cabon. PSA ne semble pas considérer ce modèle comme faisant partie des catégories à relocaliser.

Chez Renault, la situation est plus floue. Le groupe est plongé dans une crise due à une stratégie contestée et à un leadership secoué par l’affaire Carlos Ghosn, son ancien patron poursuivi au Japon. L’épidémie de Covid-19 s’est ajoutée à ces difficultés, poussant l’État (actionnaire) à garantir un prêt du constructeur de 5 milliards d’euros à condition de respecter les orientations du gouvernement : écologie et relocalisation. Le groupe a annoncé fin mai un plan d’économies de 2 milliards d’euros. Celui-ci prévoit une réorganisation des activités de production, dont la « suspension des projets d’augmentation de capacités prévus au Maroc ». Interrogé par Conjoncture, Renault Maroc n’a pas souhaité donner de détails sur cette décision. Le projet concerné pourrait être le doublement des capacités de l’usine SOMACA à Casablanca, qui produit aujourd’hui 80 000 véhicules par an.

Hakim Abdelmoumen souligne que la filière automobile marocaine est prête pour les prochaines transformations du secteur automobile : « Le secteur a engagé ces mutations depuis déjà deux ans. La crise va être un accélérateur. L’automobile est en train de se diriger vers une mobilité décarbonée (donc à faible émission pour le thermique), verte (électrique ou hybride), mais aussi autonome et connectée. L’Europe engage ce virage. Au Maroc, nous sommes confiants, car nous avons misé sur des centres de formation, des centres d’ingénierie et des centres techniques ». Il met également l’accent sur la mise en place des cités des métiers décidée par Sa Majesté le Roi Mohammed VI. Selon Hakim Abdelmoumen, ces futurs centres de formation professionnelle qui associent les entrepreneurs à leur fonctionnement seront un atout pour la filière : « C’est typiquement le dispositif dont nous avons besoin pour produire de l’expertise, des compétences ».

Rémy Pigaglio

Hakim Abdelmoumen3 questions à Hakim Abdelmoumen, Président de la Fédération de l’Automobile

Comment l’industrie automobile marocaine est-elle structurée ?

Elle se divise en un secteur regroupant les constructeurs automobiles avec trois usines (les usines Renault de Tanger et Casablanca et l’usine PSA de Kénitra) et un secteur englobant des équipementiers qui totalise à peu près 250 entreprises, dont une grande partie de « big players ». L’écosystème s’est constitué successivement en trois pôles principaux équilibrés : d’abord celui de Casablanca, puis celui de Tanger et enfin celui de Kénitra. Il a pu se créer grâce à un environnement favorable à travers la logistique (par exemple le port de Tanger Med), des zones industrielles aménagées (désormais appelées zones d’accélération industrielle), des dispositifs de soutien à l’investissement comme le fonds Hassan II, un dispositif de formation déléguée (Institut de formation aux métiers de l’automobile)… Il y a eu, en particulier, la volonté de développer la zone franche de Tanger afin que toute la chaîne de valeur se situe aux alentours. Aujourd’hui, la capacité en construction automobile atteint 700 000 véhicules par an. Après que les premiers écosystèmes aient gagné en maturité, des secteurs à plus forte valeur ajoutée ont commencé à être développés. Nous avons, par ailleurs, atteint un taux d’intégration locale de 55 %, objectif fixé par le Plan d’Accélération Industrielle [initié par le Ministère de l’Industrie, NDLR]. La filière automobile marocaine est intéressante, car elle a aussi développé un tissu d’équipementiers de rangs 2 et 3 ainsi que des activités de support industriel, c’est-à-dire toutes les activités qu’un industriel souhaite avoir à proximité (outillage, moyens de contrôle, manutention logistique…).

Alors que de nombreuses entreprises ont suspendu leur activité pendant le confinement, dans quelles conditions s’est déroulée la reprise ?

À partir du mois de mai, nous avons commencé à préparer la reprise. À court terme, l’effort a surtout été fait sur l’aspect sanitaire, car il était nécessaire d’assurer la protection des personnes pour instaurer la confiance. La pire des choses aurait été d’avoir des incidents sanitaires et de perdre ainsi la confiance des collaborateurs. Des guides sur l’aspect sanitaire ont été édités, des réunions avec des acteurs installés sur les zones franches ont été organisées, des commissions internes ont été constituées, des benchmarks des best practices entre entreprises ont été réalisés… Certes, c’est un surcoût non budgété et tout cela rend le travail plus compliqué, mais cela a été la priorité numéro 1. Nous avons aussi dû organiser le rapatriement du personnel réparti dans différentes régions. Tout un protocole a été déployé pour leur permettre de revenir travailler.

Quelles mesures de soutien à la filière demandez-vous à l’état ?

Le Comité de Veille Économique a mis en place des mesures d’accompagnement, surtout au profit des employés, qui ont été très utiles et appréciées par les entreprises. Nous continuons à discuter pour déterminer jusqu’à quand nous en aurons besoin, mais la réactivité des autorités nous a permis de passer le cap. Pour la reprise, nous avons notamment demandé un soutien ponctuel pour la relance de la consommation, mais aussi des mesures au niveau des charges sociales, le soutien à la compétitivité des entreprises, à la R&D… Pour anticiper les mutations de l’industrie, nous souhaitons en particulier que l’État nous accompagne pour créer les conditions afin que le véhicule propre trouve sa place sur le marché marocain, même si elle sera timide au départ. Nous voulons également accélérer la digitalisation de notre filière, adopter un modèle d’industrie 4.0, nous diriger vers une production décarbonée… Les mesures que nous soutenons ont été synthétisées dans le plan de relance de la CGEM proposé au Comité de Veille Économique.

Propos recueillis par Rémy Pigaglio