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Marouane Hakam

Entretien avec Marouane Hakam

Date de publication : 28 mai 2020 Rubrique : Zoom

« Il faut éviter la contagion »

Entretien avec Marouane Hakam, médecin, expert et enseignant en e-santé et en télémédecine, Directeur médical et co-fondateur de la plateforme avis-medical.ma.

Conjoncture : Faut-il s’attendre à des difficultés chez les collaborateurs après une si longue période confinée ?

Marouane Hakam : Si le Covid-19 a obligé les entreprises, longtemps réticentes, à adopter de nouvelles règles comme le travail à distance et le tout digital, il a aussi engendré les journées de travail allongées, les visioconférences à ne plus en finir et l’intrusion du professionnel dans le personnel décriée par tous.

Mais le confinement a du bon : on se protège et on protège les autres en restant chez nous, en partant du principe que tout le monde peut être porteur. D’où l’obligation de porter des masques anti-projection à l’extérieur. Cette quiétude protectrice qu’offre le foyer, devenu lieu de vie professionnelle et personnelle, ne subsistera plus en revenant au bureau. Beaucoup de questions tarauderont l’esprit des actifs au quotidien : est-ce que tous mes voisins de bureau sont « safe » ? Dois-je monter dans un ascenseur ? N’y a-t-il pas de risque avec la climatisation ou l’air conditionné ? Etc. Donc, beaucoup de questions qui génèreront de l’angoisse et du stress, mais aussi beaucoup de challenges que les entreprises devront relever pour assurer un retour réfléchi et préparé aux bureaux.

Quelles règles peuvent être respectées au sein de l’entreprise pour éviter la contagion ?
Continuer tout d’abord à respecter la distanciation sociale et le port du masque dans les transports, les parties communes et les open spaces. Il faut également ne pas baisser la garde en termes de mesures barrières : la bataille ne sera certainement pas finie avec le déconfinement.

Le retour de centaines, voire de milliers, d’employés dans les bureaux implique une réflexion dans les moindres détails. À l’accueil, des plexiglas doivent être installés au niveau des desks. Il faut aussi gérer l’accès aux étages : pas question de voir 10 à 15 personnes s’engouffrer dans un ascenseur. Pourquoi ne pas utiliser les escaliers pour les étages inférieurs, avec une cage pour monter et une autre pour descendre ? Dans les étages supérieurs, un sens giratoire de circulation pourrait être décidé dans les couloirs, afin de réguler l’utilisation des ascenseurs. De même, dans les open spaces, la capacité pourrait être limitée à un tiers pour respecter la distanciation. Si cela n’est pas possible, des masques doivent être mis à disposition. Cette réduction de la capacité pourrait se faire par une alternance des équipes dans les bureaux et en télétravail. Les réunions se poursuivront majoritairement via vidéoconférence et aucun déplacement non essentiel ne devra être effectué. Pour la restauration, les employés devront prévoir leur casse-croûte et les zones dédiées devront rester accessibles à condition de respecter la distanciation. Elles devront aussi être régulièrement nettoyées. À cela devra s’ajouter la vigilance sanitaire : il serait intéressant que l’on désigne un responsable de la vigilance Covid-19 par étage.

Peut-on imaginer une télémédecine du travail généralisée ?

Pourquoi pas. Depuis quelques semaines, la télémédecine a démontré son importance dans ce genre de situation. Généraliser la télémédecine du travail peut être envisageable, à condition de le faire dans le respect du cadre légal. En effet, le décret d’application de la télémédecine stipule que la téléconsultation est l’acte qui permet à un médecin (dans ce cas-là le médecin du travail ou le médecin conventionné) de donner une consultation à distance à un patient ; mais il ajoute qu’un professionnel de santé doit être présent auprès du patient et, le cas échéant, assister le médecin au cours de l’acte.

Cette obligation ne peut être contournée. Il faudra dès lors envisager la présence d’un infirmier dans les locaux. Par ailleurs, si les conditions que je viens de citer, et qui sont obligatoires, ne peuvent être respectées, les collaborateurs peuvent toujours recourir aux plateformes de téléconseil (et non pas de téléconsultation) qui orienteront, informeront et rassureront sans établir de diagnostic ni remettre de prescription.

Justement, où en est la télémédecine au Maroc ?

La télémédecine est déjà bien avancée au Maroc. D’abord, nous sommes l’un des rares pays africains, maghrébins et arabes à avoir une vraie réglementation et un cadre légal depuis 2018. Ensuite, plusieurs initiatives sont déjà mises en place, notamment celles qui concernent la médicalisation à distance des déserts médicaux, mais pas uniquement.

Avec la situation de crise sanitaire, l’ouverture à l’idée prônée par l’OMS depuis 2016 que l’on ne peut assurer une couverture santé universelle sans l’usage de la télémédecine est en train de faire son chemin dans les esprits jusqu’alors récalcitrants.

La télémédecine, si elle est correctement implémentée dans le respect des lois, de la déontologie et de l’éthique médicale, permettrai à très court terme d’améliorer l’accès pour tous à des soins de qualité dans l’ensemble du Royaume. Elle favoriserait aussi la coordination entre les professionnels et les structures de soins ambulatoires et hospitaliers. Enfin, elle améliorerait surtout le parcours de soins des patients en évitant les déperditions dans les méandres médicaux qui génèrent un surcoût évitable.

Propos recueillis par Thomas Brun