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Zakaria Rbii

Entretien avec Zakaria Rbii

Date de publication : 28 mai 2020 Rubrique : Zoom

« Il faut soutenir les collaborateurs »

Entretien avec Zakaria Rbii, Président de l’AGEF (Association Nationale des gestionnaires et formateurs des ressources humaines).

Conjoncture : Après cette longue période de confinement, quel doit être le rôle des RH pour relancer les entreprises ?

Zakaria Rbii : Tout d’abord, lors de la gestion de crise, on attend des DRH qu’ils jouent un rôle de leadership. Ils doivent contribuer à trouver le bon équilibre entre la protection des collaborateurs et la pérennisation du business. En effet, ils sont bien placés pour participer aux arbitrages que doivent nécessairement effectuer les entreprises pour la reprise de l’activité.

Ensuite, ils doivent avoir un rôle d’expertise aux côtés des autres spécialistes, que sont les médecins du travail ou les responsables de la sécurité, pour prendre en charge le dispositif de crise : l’installer, l’appliquer et l’auditer. Ils contribuent ainsi au pilotage du Plan de Continuité de l’Activité (PCA).
De même, ils doivent amener l’entreprise à envisager de nouveaux modes d’organisation et de travail. Cela concerne la crise et aussi au-delà, puisque la situation sera problématique encore plusieurs mois au moins. Il s’agit d’introduire toujours plus de rapidité et d’agilité dans les prises de décisions.
Enfin, ils doivent se préoccuper du moral et de l’état d’esprit des collaborateurs en les soutenant.

Comment doit se faire ce soutien aux collaborateurs ?

Nous pouvons considérer qu’il y a trois catégories de collaborateurs à soutenir différemment. D’une part, il y a ceux qui ont continué le travail pendant la crise, parfois dans des conditions très difficiles. Ils doivent être encouragés et soutenus psychologiquement, avec un management de proximité adapté. Ils travaillent dans des conditions compliquées, avec des mesures de sécurité et il est important de faciliter ce qui peut l’être.

D’autre part, il y a ceux qui ont repris avant le déconfinement ou qui vont reprendre après cette période d’arrêt. Cette reprise du travail est source d’angoisse et elle doit être accompagnée, elle aussi, par un soutien spécifique. Il faut également rassurer en expliquant que lorsque toutes les mesures de sécurité sont rigoureusement appliquées, le risque est plus faible qu’à l’extérieur.

Enfin, il y a ceux qui font du télétravail ou qui sont en congés : le soutien doit se faire à distance, sans négliger que pour eux aussi la situation est difficile et le moral parfois en berne.

Le soutien psychologique doit-il se faire en externe ?

C’est en effet une recommandation. Il est plus efficace de mettre en place une cellule d’écoute et de soutien psychologique externe, car les gens sont plus à l’aise pour parler. Il est plus facile de se confier à quelqu’un qui n’est pas de l’entreprise et qu’on ne recroisera pas dans ce contexte. L’anonymat est une règle essentielle.

La période qui s’ouvre va être difficile dans de nombreux secteurs avec des chutes d’activité : comment aborder cette problématique ?

La priorité est de conseiller le patron de l’entreprise en faisant le maximum pour sauvegarder le travail. Les réductions d’effectifs doivent être évitées autant que possible et le DRH doit apporter son expertise à la direction pour trouver des solutions qui préservent tous les emplois. L’objectif est de conseiller pour se garder des décisions hâtives aux lourdes conséquences. Les collaborateurs dont on va se séparer n’auront pratiquement aucune chance de retrouver du travail dans les prochains mois. La période de confinement a déjà été très difficile pour certains, il faut par conséquent atténuer tout ce qui peut l’être encore.

Il s’agit ainsi de faire preuve d’encore plus de responsabilité et donc d’appliquer concrètement sa démarche RSE (Responsabilité Sociétale d’Entreprise) ?

Oui, et c’est d’ailleurs l’une des leçons de cette crise : les gestes et les symboles seront perçus avec beaucoup d’intensité par les collaborateurs. Si on est bienveillant, en faisant vraiment le maximum pour les salariés, et aussi en accompagnant les malades du Covid-19 dans leur quotidien, cela démontrera réellement l’engagement de l’entreprise. Les collaborateurs ne l’oublieront pas. Par exemple, en plus d’une cellule de soutien psychologique, il est possible de mettre en place du soutien social pour les personnes malades : proposer un chauffeur, faire leurs courses, aider les enfants, etc. Cela ne représente pas un énorme coût, mais l’impact est très important.

Il ne faut pas être trop regardant sur les finances : si on peut faire des gestes sociaux, c’est le bon moment. De plus, certaines actions habituelles sont suspendues, il faut donc utiliser ce budget d’une façon utile face à la situation actuelle.

Par ailleurs, la RSE doit également continuer en externe : l’aide aux communautés doit être adaptée, car elles sont elles aussi touchées par la crise. Ainsi, il est possible de réorienter les actions vers le médical, sans oublier l’alimentaire qui est souvent indispensable.

Beaucoup d’entreprises ont découvert le télétravail durant cette période : l’expérience est-elle positive et peut-elle constituer une solution pour les mois à venir ?

Globalement, tout le monde souligne les bienfaits du télétravail. On le connaissait avant, mais sans réellement y avoir recours. Même constat pour les technologies qui le rendent possible et qui n’étaient pas privilégiées. Cette période a permis de casser les résistances, en levant les craintes qui accompagnaient jusque-là cette approche. On s’est aperçu que les gens travaillent bien ainsi et jouent le jeu. De plus, cela permet de mieux gérer le temps et les réunions. La productivité est même meilleure : chez soi, on travaille plus et on ne regarde pas le temps passer. Sans oublier les trajets qui disparaissent !

Il y a donc beaucoup de bienfaits, même s’il faut tout de même encadrer la pratique : on se rend compte qu’il est important de respecter des horaires de travail et de ne pas solliciter les salariés n’importe quand. Certains managers peuvent développer une addiction aux réunions à distance et avoir tendance à dépasser les heures, voire déborder sur le weekend. Attention à respecter l’équilibre avec la vie personnelle.

Quelles sont les leçons qui peuvent être tirées de cette situation inédite du point de vue des RH ?
Il y a trois grands enseignements qui devraient ressortir. Premièrement, la digitalisation des organisations et des processus doit s’accélérer : on a bien vu l’intérêt de pouvoir travailler à distance grâce aux technologies, et beaucoup d’entreprises vont devoir se transformer plus vite que prévu. Deuxièmement, le tabou du télétravail est tombé et cette tendance devrait s’installer dans la durée avec de nombreux bénéfices.

Troisièmement, on a pu constater l’importance de l’agilité au sein des organisations qui ont bien géré la situation : cette approche n’est plus une option et devient incontournable pour affronter de prochaines crises. Cela permet d’avancer tout en apprenant et en ajustant les pratiques au fur et à mesure.

« Le tabou du télétravail est tombé et cette tendance devrait s’installer dans la durée avec de nombreux bénéfices. »

L’AGEF a été très active pendant le confinement : comment l’association compte-t-elle accompagner ses membres durant cette nouvelle période qui s’ouvre ?

Notre objectif est d’être à l’écoute de nos membres et de leur apporter le conseil nécessaire. Aussi, dès le début du confinement, nous avons sorti un guide pour gérer cette situation, avec toutes les mesures à prendre. Par la suite, nous avons sondé les adhérents et organisé des webinaires thématiques pour répondre à leurs besoins : gestion de crise, organisation du travail pendant l’épidémie, soutien aux collaborateurs…

Nous allons continuer ainsi après le déconfinement, tant que cela sera nécessaire. Nous avons la chance de pouvoir compter sur des partenaires tels que McKinsey et le Groupe OCP pour le fond et la forme de nos séminaires, et nous les remercions vivement.

Propos recueillis par Thomas Brun