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Mohamed Berrada

Mohamed Berrada, invité de Conjoncture

Date de publication : 21 mai 2020 Rubrique : Les Invités de Conjoncture

Mohamed Berrada, ancien Ambassadeur du Maroc en France, Professeur à l’Université Hassan II a animé le 13 mai dernier la première visioconférence organisée par la CFCIM dans le cadre du cycle « Les rendez-vous économiques ». Il est l’invité de Conjoncture ce mois-ci.

« La particularité de cette crise pandémique est qu’elle est issue du mouvement de la mondialisation »

Mohamed Berrada : Conjoncture Quel est votre regard sur la crise internationale du Covid-19 ?
Incontestablement, cette crise a donné lieu à la plus forte récession économique de l’histoire. Une crise plus grave que celles de 1929, 1973 ou de 2008. En 1929, il a fallu six mois pour atteindre 10 millions de chômeurs aux États-Unis, alors qu’en quelques semaines nous avons dépassé 26 millions, avec les conditions de précarité sociale difficiles que vous connaissez. La crise des subprimes de 2008 a été d’abord une crise financière. Alors qu’aujourd’hui, c’est l’arrêt de l’appareil productif qui produit la crise. Sans parler du fait que cette crise arrive à un moment de ralentissement des échanges et de la croissance de l’économie mondiale. On s’attend ainsi, pour cette année, à une croissance mondiale de -3 %, alors qu’elle sera chez notre principal partenaire européen de -7 % et probablement de -10 %.

Plusieurs secteurs sont en déperdition : l’industrie, l’aérien, le tourisme, les commerces, les banques, le secteur informel… La liste est très longue. Évidemment, en période de crise, ce sont les petites entreprises qui souffrent le plus. Pour les pays émergents, le choc sera massif, avec une chute des IDE et des retraits de capitaux importants sous forme de dettes et d’actions.

En quoi cette crise est-elle singulière ? Quelle signification peut-on lui donner à travers l’histoire ?

En fait, il s’agit d’une crise sanitaire que nous vivons, mais avec des effets économiques, sociaux et humains désastreux. Elle est différente de toutes celles que les générations précédentes ont pu connaître, comme la grande peste noire de 1348 ou de la grippe espagnole de 1918-1919. De ce fait, ces dernières ne peuvent rien nous apprendre sur la manière avec laquelle la pandémie actuelle pourrait évoluer.

L’élément nouveau de cette crise pandémique par rapport aux précédentes est qu’elle est issue et s’intègre dans le mouvement de la mondialisation. La mondialisation a renforcé les interdépendances. Nous sommes tous reliés les uns aux autres. Le coronavirus n’est qu’un produit de l’ordre institutionnel et économique actuel caractérisé par ce phénomène. Les virus, comme les crises financières, se transmettent d’un pays aux autres avec une grande rapidité ! Peut-on ralentir ces mécanismes de pandémie sanitaire, économique ou financière ? Évidemment non ! Ils sont actionnés par le développement des technologies de l’information et de la communication, des transports qui facilitent les contacts humains.

Donc, si cette pandémie est différente des autres, c’est par son ampleur, sa vitesse de propagation et par sa globalité. Trois mois après le début de la crise sanitaire, près de la moitié de la population de la planète est appelée au confinement. Aucune aire géographique n’est plus épargnée. Les systèmes de santé ont été rapidement submergés créant des débats stériles entre scientifiques et souvent contradictoires entraînant une perte de confiance dans les politiques publiques.

J’ajoute que le phénomène de la mondialisation a généré un « sous–produit » qui a facilité l’apparition et la propagation de ce virus : le modèle néolibéral. Il a ses avantages, mais aussi ses faiblesses. Sa faiblesse réside dans le fait que cette « re-liance » d’interdépendances est surtout de nature technico-économique, et insuffisamment humaine.

Il faut donc regarder loin, en arrière et devant, pour comprendre les événements actuels. Le Coronavirus n’est qu’un signal, comme les crises économiques et financières qui l’ont précédé. Il est annonciateur de changements profonds qui vont marquer l’histoire. Chaque épidémie majeure, depuis un millier d’années, a conduit à des changements profonds dans l’organisation politique des nations, dans la culture et l’idéologie qui la sous-tend. Avec le recul, l’histoire parlera de révolution. Mais en réalité, ce sont de lentes évolutions qui se déroulent sur plusieurs années et qui ne sont pas nécessairement ressenties au quotidien.

Le phénomène de la mondialisation n’a pas été accompagné par les principes de solidarité et d’humanisme.

Devant l’aggravation de la situation économique et sociale, un débat est créé un peu partout dans le monde sur l’opportunité du confinement et la nécessité d’accélérer le déconfinement.

Débat entre santé ou économie ! Analysons le processus : virus-mort-peur de la mort-santé-hôpitaux-confinement-arrêt des activités économiques-récession. Un système complexe où tous les facteurs sont reliés et qu’on pourrait traduire sous forme d’un modèle économique pour prendre des décisions.

Que faut-il privilégier ? La santé évidemment ! Mais la médecine coûte cher. Elle a donc besoin d’une économie prospère. Il faut bien sûr tenir compte des données médicales, mais aussi des données économiques, sociales politiques et humaines ! Le problème, c’est que, bien souvent, dans nos analyses, on procède instinctivement à la fragmentation des phénomènes au lieu de chercher à les relier.

Alors quand allons-nous sortir du confinement ?

Ce débat a pour origine le climat d’incertitude dans lequel nous naviguons. Cette crise a été tout d’abord imprévisible. Certains économistes avaient prédit une crise économique et financière en 2020-2021, générée par l’excès d’endettement, ou une catastrophe liée à la dégradation de la biosphère, mais personne n’a prévu une catastrophe virale. À l’exception d’un prophète Bill Gates qui, dans une conférence d’avril 2012, annonçait que le péril immédiat pour l’humanité n’était pas nucléaire, mais sanitaire. Il avait vu dans l’épidémie d’Ebola, qui avait pu être maîtrisée assez rapidement par chance, l’annonce du danger mondial d’un possible virus à fort pouvoir de contamination, il exposait les mesures de prévention nécessaires, dont un équipement hospitalier adéquat. Mais, en dépit de cet avertissement public, rien ne fut fait ni aux États-Unis ni ailleurs. Car le confort intellectuel et l’habitude ont horreur des messages qui les dérangent.

Théoriquement, on prédit l’avenir en transportant sur le futur les courants traversant le présent. Et on continue à faire des prédictions pour 2025 et 2050 alors que nous sommes incapables de comprendre 2020. Nous devons apprendre à vivre avec l’imprévu. Or, l’arrivée d’un imprévisible était prévisible, mais pas sa nature. « Attends-toi à l’inattendu » dit Edgar Morin.

Cette épidémie nous noie dans une mer d’incertitudes. Nous ne sommes pas sûrs de l’origine du virus : marché insalubre de Wuhan ou laboratoire voisin. Nous ne savons pas encore les mutations qu’a subi ou que pourra subir le virus au cours de sa propagation. Nous ne savons pas quand l’épidémie régressera et si le virus demeurera endémique. Nous ne savons pas jusqu’à quand et jusqu’à quel point le confinement nous infligera empêchements, restrictions, rationnement. Nous ne savons pas quelles seront les suites politiques, économiques, nationales et planétaires de restrictions apportées par les confinements. Nous ne savons pas si nous devons en attendre du pire, du meilleur ou encore un mélange des deux : chaque incertitude nous conduit vers de nouvelles incertitudes.

Alors, face à ces incertitudes, pour calmer les esprits et redécouvrir qu’on est mortel, disons que deux choses sont certaines : la première est que nous allons tous mourir, la seconde est que la majorité d’entre nous mourra d’autre chose que du Covid-19.

Comment cette crise s’inscrit-elle dans l’évolution de l’histoire économique et quels changements pourrait-elle apporter aux politiques macroéconomiques en cours ? Va-t-on assister à une réorientation des modèles de croissance ? Au sortir de cette crise, parlera-t-on toujours de « mondialisation » telle qu’on la connaît aujourd’hui ?

Je ne le pense pas. Vous savez, l’histoire est marquée par une succession de cycles d’une trentaine d’années chacun, cycles de type Kondratieff, aboutissant à chaque terme à une métamorphose de l’ordre précédent. Prenons le cas de l’économie. Après la politique keynésienne des 30 glorieuses, on a assisté, à partir des années 70-80, au retour du libéralisme de Ricardo et d’Adam Smith dans une perspective novatrice plus accentuée conduite par le prix Nobel d’économie, Milton Friedman, sous l’impulsion de Reagan et de Thatcher, le néolibéralisme. Il est devenu l’idéologie dominante, la pensée unique partout dans le monde. Poussé par le phénomène de la globalisation, il a certainement donné lieu à beaucoup de croissance, mais aussi à beaucoup d’inégalités.

Cette idéologie est fondamentalement matérialiste et donne à la production, à la consommation et au profit l’objectif fondamental de toute politique économique. Donner plus de crédits pour consommer plus, consommer plus pour gagner plus. Or, l’économie ou la finance n’aiment pas les excès ! Alors ce processus se traduit par des crises économiques et financières que l’on attribue à l’excès d’endettement. Alors qu’en fait, la crise est liée au modèle de la pensée économique libérale, elle-même liée au système politique et au principe de la démocratie. Libéralisme et démocratie vont apparemment de pair !

Le problème, c’est que l’interdépendance générée par le phénomène de la mondialisation n’a pas été accompagnée par les principes de solidarité et d’humanisme. Une sorte « d’interdépendance sans solidarité », pour reprendre l’expression de notre ami Edgar Morin. Les secteurs sociaux ne sont pas prioritaires. On le voit aujourd’hui par exemple dans les retards enregistrés dans le domaine des équipements de santé, même dans les pays avancés.

Pourtant, la mondialisation est basée sur une communauté de destin pour les humains. Le coronavirus en est une parfaite illustration. En prendrons-nous conscience ? Plus que jamais, nous devons davantage parler de développement et moins de croissance. Nous devons parler plus de bien-être que de « bien-avoir ». Plus que jamais, nous avons besoin de solidarité internationale pour faire face à la pandémie, et non pas de fermeture égoïste des nations sur elles-mêmes. C’est sur cette base qu’il faut reconsidérer les modes de fonctionnement de nos sociétés, de nos économies et de nos comportements.

Chaque épidémie majeure, depuis un millier d’années, a conduit à des changements profonds dans l’organisation politique des nations, dans la culture et l’idéologie qui la sous-tendent.

Cette crise intervient au moment où le Maroc était en train de construire son modèle de développement : dans quelle mesure risque-t-elle de retarder ou de remettre en cause ce chantier ?

Les crises ont pour avantage de tirer des leçons pour mieux rebondir. Le court terme s’inscrit naturellement dans le long terme. Les mesures prises dans l’immédiat pour affronter la crise, sauver les emplois et éviter la faillite d’entreprises s’inscrivent naturellement dans la vision à long terme de tout modèle de développement, qui s’appuie aussi sur les sources de création de richesses.

À cet effet, nous devons rendre hommage à la manière et la rapidité avec laquelle le pays, sous les directives de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, a réagi pour affronter les deux tsunamis, sanitaire et économique, qui s’abattent sur le monde, mais aussi sur nous, de par le jeu de la mondialisation.

On le voit à travers le sens de la discipline de la population face aux appels de confinement. On le voit aussi à travers la rapidité avec laquelle plusieurs hôpitaux se sont équipés et des usines textiles se sont converties pour fabriquer des masques. Un fonds national de solidarité s’est créé collectant plus de 32 milliards de dirhams. On le voit enfin à travers l’élan de solidarité provenant de différentes couches de la société pour distribuer des paniers de vivres aux populations démunies. Manifestement, je reconnais que cette crise nous apprend à « vivre ensemble » sans « être ensemble ». À mon sens, cet instinct de solidarité a une importance considérable dans la construction d’un nouveau modèle.

Que reproche-t-on au modèle actuel ?

La modèle néolibéral actuel a atteint ses limites. Beaucoup de choses ont été faites sur le plan des institutions, de la liberté individuelle et des investissements. Ces derniers ont atteint 32 % du PIB. Mais tout cela n’a pas réglé le problème de deux maux essentiels : le chômage des jeunes, surtout celui des diplômés, et l’aggravation des inégalités, mettant ainsi en péril notre cohésion sociale. Notre croissance est de mauvaise qualité. Elle ne crée pas suffisamment d’emplois. Elle est irrégulière, insuffisamment inclusive et mal répartie.

D’une manière générale, la caractéristique essentielle du modèle néolibéral est qu’il donne plus de pouvoir aux marchés qu’à l’État ou aux politiques. Devant cette situation, qui est en fait mondiale, surtout au cours de ces dernières années, on assiste ici et là à une montée du nationalisme teinté de populisme ainsi qu’à un renouveau du protectionnisme.

La population demande plus de la part de l’État pour se sentir mieux protégée, quitte à faire monter démocratiquement au pouvoir des dictateurs. Vous comprenez alors pourquoi la conception de tout nouveau modèle de développement ne peut être envisagée qu’en dehors du modèle actuel. Il faut penser l’économie autrement. L’État doit avoir un rôle plus important. Baser le développement non pas sur la quantité de croissance, mais sur la qualité de la croissance. Baser le développement sur l’Homme, sur l’éducation et sur la santé. Mais surtout adopter une démarche méthodologique de complexité en donnant plus d’importance aux liens qu’aux parties dans la conception de toute stratégie.

On entend dire que des partenaires historiques du Royaume parlent de relocaliser de certaines de leurs industries. Cela ne contrarie-t-il pas la stratégie économique du Maroc ?

Ces déclarations s’inscrivent dans le débat politique actuel sur la remise en question du libre-échange et un retour progressif au protectionnisme. Entre les vœux et les réalités du marché basé toujours sur la compétitivité et les coûts, il faut beaucoup de temps pour s’adapter. Mais, je le répète, l’économie n’aime pas les excès. Trop de libre échange tue le libre échange.

Sur ce plan, je suis désolé de vous dire que la délocalisation n’a pas concerné que les pays industrialisés, mais aussi notre propre pays. Par le jeu des multiples accords de libre-échange, nous avons fermé nos usines pour donner du travail à des entreprises étrangères. Nous avons délocalisé notre production probablement sans apprécier suffisamment les conséquences des excès du libre-échange, ou bien sans chercher à renforcer au préalable la compétitivité de nos entreprises. Pourquoi ? Parce que cela coûterait moins cher de produire à l’étranger que de produire localement afin de consommer moins cher et d’avoir une inflation faible. On oublie que c’est à partir de la production que l’on crée des revenus et ce sont ces revenus qui nous permettent de consommer. En fait, vous le voyez, la question est de savoir ce qu’il faut privilégier pour booster la croissance : la consommation ou la production.

Alors, vers quelle politique s’orienter en ce qui concerne le Maroc : une politique de l’offre ou une politique de la demande ?

En fait, les deux à la fois. Car ce que l’on vit aujourd’hui avec le Covid-19 est une crise simultanée de l’offre et de la demande. Sur le court terme, notre pays entre dans un coma économique dont on ignore la date de sortie. Notre croissance cette année serait de -6 %, aggravée par une mauvaise récolte agricole. Industrie, hôtellerie, restaurants, commerces, BTP… beaucoup d’entreprises ont baissé leur rideau et mis leur personnel en confinement. Je ne pense pas que le processus de déconfinement permettra une reprise d’activité rapide. Cette dernière dépendra du rythme de déconfinement adopté par les autres pays et de la reprise progressive de leurs activités. Elle dépendra du temps d’adaptation humain et psychologique pour reprendre confiance et vivre probablement avec le virus. Enfin, elle dépendra surtout de la découverte et de la diffusion d’un nouveau vaccin anti-Covid, qui nécessitera des financements considérables, estimés à 50 milliards de dollars. Une somme que les pays riches ne sont pas prêts à apporter pour le moment, car non convaincus.

Le comité de veille économique a mis en place des mesures d’urgence en particulier au niveau des salariés en arrêt d’activité. Il s’agit d’une action sur la demande qu’il faut également accompagner par une action sur l’offre.

L’entreprise est une source de production et de revenus pour les salariés, mais aussi pour l’État. La priorité est la survie de ces entreprises, dont les équilibres financiers sont aggravés par les impayés. Plus le coma économique sera long, plus on assistera à des faillites et plus le réveil sera douloureux.

Il faut veiller à la pérennité de l’outil de production. Pour cela, il faut injecter massivement des fonds destinés à assurer la survie d’entreprises qui continuent de dépenser sans avoir de rentrées de fonds. Combien de temps cela va durer ? Cela dépend du secteur. Probablement entre 1 à 2 ans.

Mais nous devons également profiter du moment pour moderniser l’outil de production et le rendre plus compétitif ! Les États-Unis et l’Europe l’ont fait pour relancer leurs économies à la suite des crises économiques et financières vécues, avec le Quantitative easing [Politique monétaire visant à racheter massivement les dettes des acteurs financiers en cas de crise, NDLR]. Évidemment, ces pays financent leurs déficits et s’endettent avec leur propre monnaie, ce qui n’est pas notre cas. Mais, devant cette situation exceptionnelle, il faut une stratégie exceptionnelle. Mobiliser l’épargne nationale. Emprunter à l’étranger aussi, quitte à voir ses indicateurs macroéconomiques (déficit du trésor, déficit courant et taux d’endettement) s’aggraver pendant quelque temps dans la mesure où le pays bénéficie d’une bonne crédibilité à l’international, de taux d’intérêt bas octroyés sur de longues durées. Quelle que soit la situation, des entreprises qui ferment définitivement auront un coût pour le pays bien plus élevé.

S’endetter, injecter beaucoup d’argent pour financer la relance économique, cela semble dangereux pour la stabilité du cadre macroéconomique. Doit-on mener cette politique de manière continue sur le long terme ?

Cette politique d’injection de fonds doit s’inscrire dans une vision globale en interaction avec d’autres mesures. Je m’explique. Dans notre stratégie économique depuis bien longtemps, on a voulu faire de la demande la locomotive de la croissance. Alors qu’une bonne partie de cette demande se transforme en importations et contribue au déficit de la balance commerciale, lui-même financé en grande partie par les transferts du tourisme et des MRE.

Avec la crise du coronavirus, ces recettes sont en train de fondre, mettant en péril le niveau de nos réserves de change. C’est pour cette raison que le Maroc a procédé au tirage auprès du FMI de la ligne de sécurité de 3 milliards de dollars pour préserver le niveau de nos réserves de change.

Vous devez savoir qu’aucune stratégie économique ne peut se faire sans regarder en profondeur la structure de la balance commerciale. Cela signifie que si nous empruntons des dollars et des euros pour irriguer le marché intérieur en dirhams et relancer l’économie par la demande, une bonne partie de cet argent va partir sous forme d’importations et financer des entreprises étrangères.

Le niveau des réserves de change va baisser avec, par la suite, le risque d’avoir des difficultés à rembourser les crédits obtenus. Mener une politique keynésienne, je suis d’accord dans les circonstances actuelles. Mais avant, il faut relire Keynes ! Keynes disait que la politique de relance par la demande ne produirait d’effet que si cette demande s’adresse en grande partie à la production nationale, ce qui permet au moteur économique de tourner normalement.

Donc, si l’on injecte massivement de l’argent sous différentes formes sur le marché, il faut accompagner cette action par une sorte de patriotisme tous azimuts et un soutien évident aux entreprises industrielles nationales, en leur donnant par exemple la priorité au niveau des marchés publics. Par exemple, le BTP qui est en léthargie actuellement. Relancer la construction aura un effet induit sur les autres secteurs y compris l’informel. Je parle de toutes les fournitures qui s’incorporent dans le BTP : menuiserie, carreaux, fer rond, sanitaire, aluminium…

Je rappelle que c’est l’industrie qui crée le plus d’emplois directs et indirects. Dans un contexte de concurrence internationale déloyale, certains pays utilisent des subventions déguisées et des politiques de taux de change agressives. Nous devons protéger notre industrie et mettre en place une sorte de politique rénovée d’industrialisation par substitution d’importations, susceptible d’attirer les investisseurs nationaux, mais aussi les IDE. Le Maroc doit revoir en conséquence sa politique du commerce extérieur, en réévaluant les accords de libre-échange bilatéraux largement défavorables pour notre industrie. Mais nous devons également renforcer notre compétitivité. Au centre de la compétitivité, il y a l’investissement en capital immatériel, c’est-à-dire en capital humain, en capital institutionnel, et en capital social. Et c’est cela qui attire les IDE !

La crise du coronavirus a mis en évidence la fragilité des chaînes de valeur mondiales : quand la production s’arrête dans un pays, toute la chaîne est arrêtée.

Dans la plupart des pays, même développés, la crise a mis en lumière certains écueils de la mondialisation, notamment une forte dépendance vis-à-vis de l’extérieur pour les produits tels que l’électronique, les fournitures et les équipements médicaux ou encore les médicaments. Comment le Maroc pourrait-il se placer dans cette évolution probable de redistribution des rôles ?

Vous savez, la mondialisation a généré et s’est construite sur la base de la division internationale du travail et des avantages comparatifs. Chaque pays s’est spécialisé dans le produit ou le service où il est le plus compétitif. Ainsi, aujourd’hui, une voiture, un avion ou un jean s’assemble dans un endroit vers lequel on achemine tous ses composants fabriqués un peu partout dans le monde. Chaque pays devient ainsi dépendant des autres pays pour ses approvisionnements. La crise du coronavirus a mis en évidence la fragilité des chaînes de valeur mondiales : quand la production s’arrête dans un pays, toute la chaîne est arrêtée.

C’est ainsi qu’on assiste à des annonces de relocalisation ici et là. On constate actuellement un recul des investissements directs vers la Chine et leur stagnation vers les autres pays émergents. C’est une opportunité pour notre pays. D’une chaîne de valeur mondiale, on passera à un processus de déglobalisation avec l’apparition d’une chaîne de valeur régionale de proximité, avec toute la flexibilité et le système d’approvisionnement du type « just-on time » qui conditionne le niveau de compétitivité des entreprises. À cet effet, on est appelé à renforcer nos liens économiques, commerciaux et financiers avec notre principal partenaire, l’Union européenne, avec laquelle, à mon sens, les conditions de compétitivité seraient plus soutenables. De grandes opportunités d’investissement en liaison avec le marché européen vont émerger du processus de démondialisation des chaînes de valeur et de leur régionalisation.

Il faut préparer nos entreprises à cette évolution et encourager les grandes entreprises à se diversifier, en mettant en relief les secteurs clés dans lesquels il faut s’orienter, comme l’économie verte, l’industrie, la logistique, les nouvelles technologies, la digitalisation ou la recherche scientifique. Une stratégie originale d’attraction de nos jeunes scientifiques qui se trouvent à l’étranger serait un élément susceptible de consolider notre insertion dans ce projet d’économie régionale.

L’industrie écologique présente notamment d’immenses opportunités pour notre pays. On assiste avec cette pandémie à une orientation internationale pour des politiques bas carbone et de production d’hydrogène à partir d’énergies renouvelables. C’est en particulier une recommandation européenne. Le Maroc pourrait à cet effet développer une industrie forte de fabrication de panneaux solaires.

En ce qui nous concerne, il serait utile de tirer profit des faibles cours des énergies fossiles pour renforcer notre production, notre consommation et nos exportations d’électricité verte à travers des connexions électriques spécialisées. Cela améliorera certainement la compétitivité du secteur agricole en soutenant l’installation de pompes solaires, mais aussi celle du secteur industriel qui souffre d’un coût élevé de l’électricité.

L’économie verte s’intègre ainsi naturellement dans la vision de tout nouveau modèle de développement et avec les valeurs humaines et sociales qu’il porte, un modèle où les secteurs économiques dominants seront désormais ceux de la santé, de l’éducation et de la recherche.

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