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Ahmed Al Motamassik

Analyse : 3 questions à Ahmed Al Motamassik, Sociologue

Date de publication : 2 avril 2020 Rubrique : Echos Maroc

« Face à l’épidémie, une peur négative et une peur positive cohabitent »

Conjoncture.info : Est-ce que la société marocaine est prête pour un confinement de longue durée ?

Ahmed Al Motamassik : Pendant une épidémie, il y a un élément important qui prédomine : la peur. Elle est liée à l’inconnu. Elle se transforme parfois en détresse, vecteur d’angoisse. Les gens perdent leurs moyens. Les psychanalystes appellent cela la peur négative. Face à l’épidémie, il y a d’abord eu une forme de déni. Certains disaient : « Nous sommes des Marocains, des musulmans, l’épidémie ne nous touchera pas, nous sommes à part. » Le déni rassure, mais il est dangereux, car il crée une situation où les individus ne font plus attention à la contagiosité du virus. C’est une attitude qui représente ainsi un obstacle au confinement. Mais il existe une autre forme de peur : celle qui pousse à chercher quelles sont les causes de la crise et de quelle manière il est possible de réagir. C’est une peur positive, elle permet de prendre des mesures. Au Maroc, les deux formes de peur cohabitent.

Le respect du confinement varie désormais selon les classes sociales. Dans les quartiers de classes moyennes et supérieures, où les gens ont accès à la connaissance, ils ont peur, car ils connaissent les conséquences du virus. Le confinement est plutôt respecté. Dans les classes populaires, c’est plus difficile, parce que le ciment social est basé sur la famille élargie et la solidarité sociale. Les gens ont alors plus de difficultés à limiter leurs interactions.

Il existe aussi une différence entre les classes urbaine et rurale. Peu de cas se sont déclarés dans le milieu rural, car le seul événement véritablement dangereux est la tenue des souks hebdomadaires qui ont été arrêtés. Le sentiment de confinement est moins fort, puisque les mesures ont davantage consisté en une réduction des activités.

Le confinement ne fait-il pas peser un gros risque sur les foyers les plus vulnérables, en particulier ceux opérant dans le secteur informel ?

Étant moi-même confiné, je ne peux qu’émettre des hypothèses puisqu’il m’est difficile de faire des observations. Néanmoins, d’après les éléments que je reçois, je crois que la solidarité sociale fonctionne. Ces ménages ont toujours des voisins, des amis et un entourage qui les aideront. Ce sont des valeurs qui ont été réactivées au cours de cette crise.

Il y a, notamment, de multiples actions menées par des mécènes locaux. Il faudrait déployer un système permettant de faciliter les levées de fonds à l’échelle locale. D’autant plus que le confinement risque de se poursuivre pendant le Ramadan et que de nombreux besoins vont s’exprimer. L’État est également en train de mettre en place des aides pour ces familles. Ensuite, nous devrons nous poser la question de l’après-crise et réfléchir à la manière dont on peut soutenir les classes sociales les plus fragiles.

Fausses informations et rumeurs se sont massivement répandues depuis le début de la crise. Comment l’expliquer ?

Je reviens à mon idée de départ : les gens ont peur et ont besoin d’être rassurés. Comme la nature a horreur du vide, s’il n’y a pas d’information officielle précise, la rumeur se propage. C’est toujours le cas dans une situation de crise, cela avait été le cas par exemple pendant le boycott de 2018.

Il faut pouvoir dire au public : « faites confiance aux sites officiels » (pas seulement ceux de l’État, mais aussi ceux de l’OMS, des laboratoires, etc.) et dire la vérité : « voilà la situation, voilà quels sont les moyens mis en œuvre… »

Actuellement, la priorité est de faire face au virus, de détecter les personnes malades et d’organiser le confinement. Mais il faudra ensuite se demander comment mieux se préparer et, notamment, comment mieux communiquer. Il faut reconnaître que le Ministère de la Santé a fait de gros efforts, mais il sera nécessaire de déterminer quels supports utiliser, comment contenir la rumeur… et surtout, c’est primordial selon moi, comment réactiver la confiance dans les institutions.

Propos recueillis par Rémy Pigaglio

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