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Parlement Rabat

Rôle de l’État

Date de publication : 9 mars 2020 Rubrique : Zoom

Yasser TamsamaniYasser Tamsamani, Économiste affilié à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), Enseignant à la Faculté de Droit de Casablanca.

 

« Il existe une complémentarité très forte entre l’action publique et l’initiative privée»

L’état des lieux

« Il faut revoir le rôle de l’État dans l’économie marocaine et s’inscrire en faux par rapport à la thèse qui soutient que le secteur privé est intrinsèquement plus efficace que l’acteur public. Le premier argument est qu’il existe un problème de mesure de la productivité du public. Pour une entreprise, c’est très simple, vous prenez le chiffre d’affaires et vous le divisez par le nombre de salariés. Pour un fonctionnaire, la productivité est plus diffuse à la fois dans le temps et dans l’espace, car le retour sur investissement peut prendre 20 ans.

Le deuxième argument est que de nombreuses études ont démontré qu’il y a une complémentarité très importante entre l’action publique et l’initiative privée dans des économies mixtes comme celle du Maroc. Et même dans une économie aussi libérale que celle des États-Unis, les travaux de Mariana Mazzucato mettent par exemple en exergue la forte dépendance de la dynamique des innovations dans le privé vis-à-vis de l’engagement public.

Le troisième argument est qu’il faut remettre en question la croyance dans le fait que seuls le jeu du marché et l’initiative privée peuvent créer automatiquement de la valeur. Nous avons pu le voir à propos de la décompensation puis de la libéralisation du marché des produits pétroliers qui devaient dynamiser la croissance et porter l’économie vers un équilibre plus élevé. Ces croyances qui ont inspiré la politique économique durant la décennie 2000 ont montré leurs limites et l’économie s’est retrouvée, dans les années 2010, sur une tendance de croissance plus faible. Cette remise en question du rôle de l’État est un premier relais nécessaire à la remise à plat du modèle économique marocain. »

Les propositions

« Les mesures prioritaires de réforme doivent être prises avant tout dans les services sociaux de l’éducation, de la santé et du logement, car ces derniers agissent à la fois sur les inégalités et la croissance et permettent de déclencher un cercle vertueux entre les deux.

En résumé, l’éducation est minée par deux problèmes majeurs : la déperdition scolaire très importante et des diplômes qui ne valent rien. Pour y faire face, il n’y a pas de recette miracle, car la situation est très complexe. C’est se tromper que de réduire ces difficultés aux seules incitations pécuniaires.

Lorsque l’on regarde les statistiques relatives à l’état de santé des citoyens du Maroc, il se situe un peu en dessous de celui des pays voisins (Tunisie, Algérie, Égypte…). Comment y remédier ? Là aussi, il n’existe pas de miracle. Dans les pays en développement, le taux de croissance des dépenses totales de santé (privées et publiques) doit être beaucoup plus élevé que le taux de croissance du PIB, car l’augmentation des dépenses de santé est censée améliorer la productivité des travailleurs qui agit à son tour sur la croissance de long terme.

Enfin, du point de vue du logement, l’échec est patent et nous ne sommes pas prêts à changer de cap. La logique est celle du “tous propriétaires”. Le résultat est que l’on nourrit des rentiers du secteur immobilier avec des avantages fiscaux et une demande de masse. Par ailleurs, on réduit la capacité des Marocains à investir puisqu’ils puisent dans leur épargne et l’enferment dans le béton. La logique alternative consiste à réfléchir en termes de services de logement décents et non d’accès à la propriété. Il faut mettre en place une politique de logement social locatif. »

 

 

Propos recueillis par Rémy Pigaglio