Le site d'information de la CFCIM
Mohamed Fariji Sabrina Kamili

Interview de Mohamed Fariji et de Sabrina Kamili

Date de publication : 7 janvier 2020 Rubrique : Zoom

« Nous faisons en sorte que l’art soit force de propositions pour la ville »

Interview de Mohamed Fariji, cofondateur de l’Atelier de l’Observatoire et de Sabrina Kamili, chargée de développement et partenariats de l’Atelier de l’Observatoire

 

Conjoncture : Quelle est l’histoire de l’Atelier de l’Observatoire ?

Mohamed Fariji : L’association a été créée en 2012 par Léa Morin et moi-même. Nous sommes partis d’une réflexion : même si de nombreuses initiatives existent, nous avons constaté un manque culturel et artistique à Casablanca. Nous avons alors décidé de promouvoir des projets qui mêlent art et recherche et d’accompagner des artistes, car ils ont besoin d’un accompagnement économique, dans la production, pour devenir des porteurs de projets. Nous faisons en sorte qu’ils soient aussi plus présents dans l’espace public. Nous entendons toujours dire que l’art et la culture ne sont pas assez présents à Casablanca alors nous avons voulu montrer qu’au-delà de la critique il était possible de créer.

Vous avez notamment créé le Musée collectif de Casablanca. Pouvez-vous décrire ce projet ?

Sabrina Kamili : Ce sont des ateliers et projets participatifs. Des appels à projets sont lancés trois fois par an. La ligne directrice doit être de travailler sur la mémoire décalée de la ville et d’avoir une approche participative. Ce peut être l’organisation de rencontres, d’expositions temporaires… Nous avons aussi une vitrine : un musée mobile, la Serre, qui se déplace dans la ville et que Mohamed a scénographié. En somme, ces projets sont dans une logique de collecte et de négociation de la mémoire.

Pouvez-vous donner quelques exemples de mémoires que vous avez recueillies ?

Mohamed Fariji : Nous avons par exemple beaucoup travaillé sur le parc Yasmina. Nous avons récolté des tickets d’entrée, des dossiers de travailleurs… Nous avons négocié avec Casa Aménagement [la Société de Développement Local en charge de la rénovation du parc de la Ligue arabe] pendant trois mois pour finalement les convaincre que tous les Casablancais sont passés par ce parc, qu’il fait donc partie de la mémoire de Casablanca. Nous nous tournons aussi vers des acteurs industriels, pour leur montrer qu’ils conservent une belle mémoire industrielle et qu’elle serait utile pour la recherche. Autre exemple, en ce moment, un photographe part à la recherche de l’oued Bouskoura, qui traversait autrefois la ville et qui est aujourd’hui souvent invisible. Le Musée collectif est un musée de réactivation de la mémoire, pour laisser cette mémoire fonctionnelle, utile, vivante.

La mémoire de la ville est-elle si méconnue ?

Mohamed Fariji : La mémoire de Casablanca a même été oubliée. Dans cette ville, on s’est surtout concentrés sur la mémoire architecturale. Avec le Musée collectif, nous sommes allés vers des quartiers périphériques, nous avons recueilli les mémoires des familles, du commerce de quartier… C’est une mémoire qui n’est pas encore figée et que nous transmettons à travers des artistes, des chercheurs, des architectes…

Sabrina Kamili : Ce n’est pas un travail d’historien. C’est une approche presque poétique de la mémoire.

Vous accordez donc une attention particulière aux quartiers périphériques ?

Sabrina Kamili : Oui, même si ce n’est pas de manière exclusive. Beaucoup de choses s’y passent. Les institutions publiques doivent se demander comment faire émerger la richesse de tous ces espaces. Même si nous sommes en contact constant avec elles, elles devraient profiter davantage de la présence de ce genre de projets quand elles lancent des programmes d’aménagement urbain, car elles ne peuvent pas faire l’économie de la concertation.

Il est important d’avoir de grands projets dans le domaine culturel, comme celui du Grand Théâtre de Casablanca. Les institutions mettent en avant des concepts comme l’attractivité de la ville, les retombées économiques… Mais il faut aussi se demander comment diffuser la culture auprès de la population, avec une vision inclusive.

Vous faites dialoguer l’art et la ville. De quelle manière ?

Sabrina Kamili : Nous n’avons pas le monopole de cette démarche. Mais nous avons voulu inclure, sur la base d’une proposition artistique, une phase importante de recherche. Nos projets sont donc portés par des artistes qui vont travailler de concert avec des anthropologues, des architectes… Nous voulons créer des interfaces de dialogue, des espaces de réflexion et de rencontre.

Nous nous sommes rendu compte que ces gens se rencontraient peu. Nous voulons aussi inclure les responsables publics, les représentants du privé. Et, quand cet espace de rencontre existe, des initiatives émergent.

Comment donner une place plus centrale à la culture à Casablanca ?

Mohamed Fariji : Elle occupe déjà une place certaine, mais elle dépend en général d’une impulsion qui vient du haut. En fait, Casablanca n’a pas de plan d’action culturel. Selon moi, pour initier une dynamique, il faudrait créer un moment artistique récurrent, pour que la culture ne soit pas réduite à des événements qui apparaissent et disparaissent. Ce rendez-vous annuel créerait une forme de pérennité et s’inscrirait dans une réflexion plus vaste. Cela pourrait d’ailleurs se faire autour du nouveau Grand Théâtre de Casablanca.

À travers plusieurs de nos programmes, nous faisons en sorte que l’art soit force de propositions pour la ville, qu’il entre dans la négociation pour que des idées intègrent les plans de réaménagement de la ville. Avec le Musée collectif, mais aussi avec nos autres projets : l’Aquarium qui réhabilite des lieux abandonnés, les Invisibles qui réactive des œuvres oubliées, Madrassa qui forme des professionnels de la culture…

Sabrina Kamili : Les structures culturelles sont très frustrées dans leur rapport avec les institutions. À cause du manque de soutien financier, du fait ne pas pouvoir accéder à certains espaces… Il n’empêche qu’il existe une vivacité incroyable au niveau de la création. Il faudrait plus de coordination, et cela passe notamment par la mise en place d’une politique culturelle à l’échelle de la ville. Les retombées économiques du secteur culturel pourraient d’ailleurs être colossales.

Propos recueillis par Rémy Pigaglio

Atelier de l’Observatoire

2073
articles publiés