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Philippe Ratto Emmanuel Colin

RATP Dev : interview de Philippe Ratto et d’Emmanuel Colin

Date de publication : 7 janvier 2020 Rubrique : Zoom

« Au-delà du succès commercial, le tramway de Casablanca est un bel exemple de mixité sociale »

Interview de Philippe Ratto, Directeur général de RATP Dev Casablanca et d’Emmanuel Colin, Directeur services aux clients de RATP Dev Casablanca

 

Conjoncture : RATP Dev vient d’annoncer un record de fréquentation moyenne du tramway, avec 220 000 passagers chaque jour. Comment l’expliquer ?

Emmanuel Colin : D’abord, avec le lancement de la deuxième ligne en janvier dernier, le réseau offre aux Casablancais davantage de destinations. La deuxième raison, qui relève plus du ressenti et qui n’a pas encore été mesurée scientifiquement, est l’effet conjoncturel. L’ONCF a annoncé que la fréquentation de la gare de Casa-Port, notamment, avait augmenté et nous avons, de notre côté, constaté une forte augmentation de la fréquentation de la ligne 1 sur l’axe Place des Nations unies-Abdelmoumen, où se concentrent des activités tertiaires. Il est possible d’en déduire que beaucoup de gens qui habitent hors de Casablanca viennent travailler en ville et empruntent le train et le tramway.

Il y a aussi la qualité de service du tramway, qui possède plusieurs points forts. D’abord, la sécurité : nous n’avons jamais eu de blessés parmi nos voyageurs, ni aucune agression à bord du tramway. D’ailleurs, les femmes constituent 60 % de notre clientèle, car elles se sentent en sécurité par rapport aux autres moyens de transport. Autre qualité : le temps de parcours est plus ou moins garanti, sauf en cas d’incident évidemment. Alors qu’en voiture ou en bus, les bouchons, les accidents compliquent le trajet. Enfin, il y a les tarifs attractifs car, avec les formules d’abonnement, les gens peuvent voyager à coût limité.

Comment s’est passé le lancement de la deuxième ligne en janvier dernier ?

Philippe Ratto : C’est impactant pour le réseau. À la fois, cette nouvelle ligne développe les possibilités de se déplacer, mais elle modifie aussi les habitudes des voyageurs. On l’a vu sur la ligne qui va à Aïn Diab [qui est devenue un tronçon de la ligne 2 après avoir été une branche de la ligne 1, NDLR], les gens doivent désormais prendre une correspondance. Cela a provoqué quelques conflits avec les voyageurs, d’ailleurs…

Philippe Ratto : Malgré les efforts et les moyens déployés avec [la Société de Développement Local] Casa Transport, les Casablancais ont pris conscience du changement au moment du lancement de la deuxième ligne. Mais nous constatons qu’ils ont pris de nouvelles habitudes car la fréquentation progresse. À périmètre constant, sur la ligne 1, nous avons connu des hausses de 20 % de la fréquentation en septembre et en octobre par rapport à 2018. Cela prouve le succès commercial de ce réseau.

N’y a-t-il pas un risque de saturation du réseau ?

Emmanuel Colin : Comme dans toutes les métropoles du monde, ce risque existe. Aux heures de pointe, il est difficile de trouver une place assise.

Philippe Ratto : Plus de 50 % de la fréquentation a lieu en heures de pointe. Donc, sur cinq heures de la journée. Nous essayons de gérer ce phénomène en adaptant les moyens et les fréquences.

Emmanuel Colin : On ne le dit peut-être pas assez souvent mais, au-delà du succès commercial, le tramway de Casablanca est aussi un bel exemple en termes de mixité sociale. Il existe un respect entre les gens dans ce tramway que j’ai rarement vu ailleurs dans le monde.

Comment l’expliquer ?

Philippe Ratto : Dès le départ, les autorités ont souhaité mettre en place un réseau de tramway de qualité, avec des stations surveillées par des agents de station, de grandes rames et le choix d’une première ligne longue dès son lancement.

Emmanuel Colin : Le réseau compte une présence humaine à chaque station et plus de 700 caméras. Le sentiment de sécurité est très fort et, contrairement à d’autres modes de transport de l’agglomération, le matériel est neuf et de qualité. Il a été respecté dès le début par les Casablancais.

Comment réagissez-vous face aux accidents ?

Philippe Ratto : Les conditions d’exploitation sont de plus en plus difficiles à Casablanca. Le nombre d’accidents a doublé cette année. C’est probablement en partie lié au fait que nous traversons de nouveaux quartiers avec la ligne 2, donc qu’il faut du temps pour que des habitudes de vigilance se mettent en place. C’est la principale cause de perturbation du trafic du tramway. Pour y faire face, nous réalisons un gros travail de sensibilisation avec les autorités et nous encourageons nos conducteurs à être toujours plus vigilants, sachant qu’ils bénéficient également de modules de formation réguliers en la matière.

Casablanca doit bientôt disposer de deux autres lignes de tramway et de deux lignes de bus à haut niveau de service. RATP Dev en sera-t-elle aussi l’opérateur ?

Philippe Ratto : Oui, elles font partie du contrat signé en 2017 avec Casa Transport, qui s’étend jusqu’en 2022. Nous ne disposons pas encore de calendrier pour l’ouverture de ces lignes, mais elles seront créées d’ici à 2022-2023.

Par ailleurs, un nouveau délégataire a été choisi pour le réseau de bus : l’espagnol Alsa. Les réseaux de tramway et de bus seront-ils bientôt intégrés ?

Philippe Ratto : C’est un peu tôt pour en parler. Mais dans quelques mois, nous aurons certainement une vraie logique de réseau à Casablanca, avec une complémentarité et une interopérabilité entre les tramways et les bus. Tout cela est piloté par Casa Transport en collaboration avec les autorités de la ville.

Qu’a apporté le tramway aux quartiers qu’il traverse ?

Emmanuel Colin : Pour moi, le tramway a plusieurs vocations. D’abord une vocation de service : les gens peuvent se déplacer en fonction de leurs besoins et ensuite, il permet de désenclaver des quartiers de Casablanca. Je vais prendre un exemple simple. Les habitants de Sidi Moumen ou Sidi Bernoussi allaient rarement à la plage, car le trajet leur coûtait très cher. Avec le tramway, ils peuvent s’y rendre pour six dirhams par personne.

Le tramway a-t-il aussi renforcé l’attractivité des quartiers traversés ?

Emmanuel Colin : Si l’on prend l’exemple de la zone située autour du centre de maintenance de Sidi Moumen [où se trouve le siège de RATP Dev Casablanca et où passe la ligne 1], il n’y avait quasiment aucun habitat autour il y a quelques années. Depuis, cela s’est construit à vitesse grand V car, avec le tramway, les gens peuvent se déplacer facilement, donc ils s’installent dans des quartiers traversés par le tramway et où le foncier est moins cher.

En termes d’attractivité commerciale, cela n’a pas été mesuré scientifiquement, mais nous constatons que les centres d’affaires ou commerciaux (centre-ville, Tachfine…) sont des points de destination majeurs.

 

Propos recueillis par Rémy Pigaglio

 

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