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Tarik Harroud

Interview de Tarik Harroud, Architecte, Enseignant-chercheur à l’Institut National d’Aménagement et d’Urbanisme

Date de publication : 7 janvier 2020 Rubrique : Zoom

« La finalité de la ville nouvelle de Zenata est liée à l’attractivité de Casablanca »

Interview de Tarik Harroud, Architecte, Enseignant-chercheur à l’Institut National d’Aménagement et d’Urbanisme

Conjoncture : La future ville de Zenata est présentée comme un modèle d’éco-cité. Qu’en est-il ?

Tarik Harroud : Au départ, le Schéma Directeur d’Aménagement Urbain (SDAU) ne parlait pas d’éco-cité. Il évoquait simplement une opération d’aménagement. Au fur et à mesure que le projet a avancé, les décideurs ont estimé que la durabilité était intéressante pour le positionnement de Casablanca. Mais je ne sais pas si cette décision a été prise après la réalisation des premières études, sur pression des bailleurs de fonds ou sur des considérations commerciales… Je viens de démarrer des travaux pour définir à quel niveau de durabilité se situe le projet. Car le caractère durable n’est pas déterminé uniquement par la verdure, il faut aussi tenir compte du social, de la gouvernance…

Pourquoi avoir décidé d’implanter la future ville à cet endroit ?

Le lieu a été choisi, car il abrite d’énormes réserves foncières publiques. Sa position est également intéressante, car elle se situe à la périphérie immédiate de Casablanca, à la fois accessible par route et par chemin de fer. Cela résout déjà un problème récurrent des villes nouvelles dans le monde entier : l’accessibilité et la proximité. L’opération, initiée par le Roi, se caractérise par deux spécificités. Au Maroc, les classes dirigeantes considèrent que certaines opérations urbaines ont un intérêt stratégique, économique, social… Quand c’est le cas, elles sont confiées à la CDG, à l’exemple de Zenata.

La deuxième spécificité, c’est la forte implication de la France via l’Agence Française de Développement (AFD). Je ne sais pas pour quelle raison exactement, mais cela explique la réussite de ce projet, car de nombreuses études ont été lancées. C’est l’une des différences avec les villes nouvelles créées par le Ministère de l’Habitat, qui répondent à un besoin urgent de logements et qui font l’objet de peu d’études. La finalité de Zenata est autre : elle est liée à l’attractivité de Casablanca.

Est-ce pour cela que l’opération met du temps à prendre forme ?

Oui. La démarche est intéressante, car l’aménageur a considéré que le logement n’était pas la priorité. Les responsables ont favorisé la partie commerciale, c’est pour cela qu’Ikea s’y est implanté. On crée de l’emploi, de l’animation, de l’activité, et ensuite le logement, qui cible pour le moment les classes moyennes supérieures. Mais le délai est aussi dû à la question du relogement des précédents occupants des terrains (bidonvillois et locataires des cabanons).

De l’autre côté de Casablanca, la ville nouvelle Madinat Errahma vise à l’inverse les classes populaires. Comment a-t-elle été créée ?

Elle se trouve dans une commune rurale qui est devenue urbaine : Dar Bouazza. Située non loin de Casablanca, beaucoup de terrains y sont disponibles. Elle s’est construite sur la base de dérogations d’urbanisme. Dans les années 2000, une série d’opérations de logements sociaux y a notamment été lancée, mais ces dernières ont été réalisées sans aucun plan global cohérent.

La viabilisation des terrains (électricité, eau potable, assainissement) a commencé à être un problème à mesure que la population augmentait. L’Agence Urbaine de Casablanca a alors pris l’initiative de demander à tous les promoteurs qui ont bénéficié de dérogations d’urbanisme de se fédérer en groupement d’intérêt économique. Ils devaient cotiser pour créer l’infrastructure. Donc, au fur et à mesure, Medinat Errahma a été qualifiée de ville nouvelle, mais c’est une ville nouvelle « à l’envers ».

Quelles sont les autres villes nouvelles implantées dans le Grand Casablanca ?

Ce qui est intéressant à Casablanca, c’est que le paysage des villes nouvelles est très contrasté. Certaines opérations sont réalisées suivant des standards internationaux (comme Zenata). D’autres sont planifiées par le Ministère de l’Aménagement du Territoire National, de l’Urbanisme, de l’Habitat et de la Politique de la Ville afin de répondre au besoin en logements et d’éradiquer les bidonvilles et l’habitat insalubre. Comme le prix au mètre carré dans les villes est très cher et que les réserves foncières publiques ont été épuisées, des terrains ont été trouvés dans des communes rurales où de grandes assiettes foncières sont encore disponibles. Ces projets sont en général réalisés avec peu d’études.

À Casablanca, on retrouve aussi beaucoup de « villes nouvelles » créées à l’initiative du privé, comme la Ville Verte de Bouskoura. Les promoteurs répondent, dans ce cas-là, à la volonté des Casablancais de se rapprocher de la nature. Ces projets concernent avant tout les classes moyennes et aisées.

Propos recueillis par Rémy Pigaglio