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Casa Anfa

Casablanca, une métropole en chantier

Date de publication : 7 janvier 2020 Rubrique : Zoom

Le Plan de Développement du Grand Casablanca lancé en 2014 doit arriver à son terme en 2020. Il est censé opérer un ambitieux rattrapage pour améliorer l’attractivité de la ville et le quotidien de ses habitants. Pilotée par l’État, cette stratégie a abouti à la création de nouvelles infrastructures, mais de nombreux chantiers sont toujours en suspens.

Il y a cinq ans, le Plan de Développement du Grand Casablanca (PDGC) était lancé en grande pompe. Le 26 septembre 2014, en présence de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, dix conventions étaient signées pour une enveloppe de 33,6 milliards de dirhams d’investissement. Objectif : réaliser une série de projets qui devaient permettre à la ville de renforcer son attractivité et d’offrir un cadre de vie agréable à ses habitants en 2020.

Un an auparavant, dans son discours du 11 octobre 2013, le Roi Mohammed VI dressait un constat très sévère de l’état du développement de la capitale économique. « Casablanca est la ville des disparités sociales les plus criantes, où se côtoient les catégories riches et les classes pauvres. C’est la ville des gratte-ciel et des bidonvilles.

C’est le centre de la finance et des affaires, mais aussi de la misère, du chômage et d’autres maux, sans parler des déchets et des ordures qui en ternissent la blancheur et entachent la réputation », déplorait ainsi le Souverain, qui appelait à réaliser un diagnostic et à remédier au « déficit de gouvernance » de la ville.

Le PDGC devait donc opérer un ambitieux rattrapage grâce aux 16 milliards de dirhams alloués à la « mobilité et l’amélioration du transport en commun », 11 milliards de dirhams pour l’« aménagement de la voirie et des infrastructures routières » et « l’amélioration des conditions de circulation », 2 milliards de dirhams pour la « restructuration des quartiers sous-équipés », ou encore 1,8 milliard de dirhams pour la « mise à niveau sociale de la région du Grand Casablanca ».

« Un plan de sauvetage »

Tram Casa« C’est un plan de sauvetage », commente Rachid Haouch, Vice-Président du Conseil National de l’Ordre des Architectes. Il regrette néanmoins qu’il n’ait couvert que cinq années : « Une véritable stratégie porterait sur 50 ans. Regardons du côté du Grand Paris, où une série de projets ont été sélectionnés et ont donné une vision de la métropole sur les prochaines décennies ».

À quelques semaines de l’échéance, la capitale économique est-elle devenue un « hub financier international connecté et inclusif » et « un espace attractif de vie, de prospérité et de divertissement », comme l’annonçait la société de développement local Casa Aménagement dans sa présentation du PDGC ?

La ville a, de fait, connu le lancement d’une série de projets d’infrastructures. Parmi eux, l’inauguration de la ligne 2 du tramway et l’extension de la ligne 1 en janvier dernier, la construction du super-collecteur qui permet de contenir les crues de l’oued Bouskoura ou encore l’aménagement des corniches de Aïn Diab et de la mosquée Hassan II.

D’autres ont été engagés, mais semblent accumuler les retards : la réhabilitation du zoo de Aïn Sebaâ, la construction du parc archéologique Sidi Abderrahmane, la rénovation du stade la Casablancaise (qui jouxte le parc de la Ligue arabe)… Certains sont terminés depuis des mois, mais n’ont pas été inaugurés, sans que les autorités n’indiquent pourquoi : la rénovation du parc de la Ligue arabe, de la place Rachidi, la construction du Grand Théâtre de Casablanca, le réaménagement de la forêt de Bouskoura-Merchich…

Une logique participative

En 2017, Casa Aménagement indiquait que 9 milliards de dirhams, prévus par les conventions du PDGC, avaient été engagés. Depuis, aucun état d’avancement du Plan, qui a été chapeauté par la Wilaya, n’a été publié.

Le PDGC avait pourtant été élaboré dans une logique présentée comme participative. « Au moment où Khalid Safir a été nommé Wali de la Région, il a ouvert des discussions avec la société civile. Il nous a demandé de nous réunir dans un think tank qui deviendrait institutionnel et bénéficierait de son soutien. Il était en effet indispensable d’adopter une démarche collégiale », relate Mustapha Mellouk, figure des médias et de la communication, qui fut un des piliers du think tank.

Les membres du think tank se sont réunis en plusieurs groupes thématiques. « Ce travail a permis d’établir un diagnostic, une vision, des propositions. Il a permis de secouer le cocotier. Le Wali a travaillé sur cette base et a rédigé le Plan de Développement du Grand Casablanca », poursuit Mustapha Mellouk.

Le plan a rassemblé des projets déjà lancés, d’autres qui étaient planifiés, mais pas encore initiés, et certains inédits. L’essentiel du financement annoncé provenait de l’État, le reste étant issu des collectivités territoriales.

L’État au premier plan

La Région et la Commune ont emboîté le pas de l’État et ont adopté leurs propres programmes d’actions. En mars 2017, la Région Casablanca-Settat validait son Plan de Développement Régional (PDR) à l’horizon 2021 qui prévoyait 160 projets pour un total de 115 milliards de dirhams. Il couvre une série de domaines similaires à ceux du PDGC : la mobilité, la réhabilitation urbaine, la santé, la modernisation de l’administration, les services sociaux… Néanmoins, beaucoup semblent rester lettre morte, comme le projet le plus emblématique et le plus coûteux : un réseau express régional (RER).

En février 2018, c’était au tour de la ville de Casablanca d’adopter son plan d’action communal, qui s’étend jusqu’en 2022. Il prévoit la réalisation de 184 projets pour 59 milliards de dirhams d’investissements, dont une partie serait déjà inclue dans le PDGC, selon le site d’information Médias 24.

« Le PDGC doit répondre aux problématiques pour lesquelles la ville seule n’est pas outillée tandis que le plan d’action communal doit répondre aux besoins de proximité. Ce qu’il s’est passé, c’est que la ville a inclus le PDGC au PAC », déplore Houcine Nasrollah, Président de la Commission de l’urbanisme, de l’aménagement du territoire et de l’environnement du Conseil de la Ville de Casablanca, membre de l’Istiqlal (opposition). En somme, les plans élaborés par l’État, la Région et la Commune se succèdent, mais ne semblent pas être mis en cohérence.

D’une manière générale, les collectivités territoriales sont au second plan dans le pilotage de l’aménagement de la capitale économique. « Les organes élus n’ont pas la capacité de fédérer et de coordonner l’action des différents acteurs opérant sur la ville. Ils n’arrivent pas à créer l’opportunité des grands projets structurants et des plans de développement à Casablanca. C’est le pouvoir central qui y parvient car il a une plus grande capacité à mobiliser les acteurs politiques, les acteurs économiques locaux ou encore les acteurs financiers étrangers », décrypte Sanae Aljem, Architecte, Docteur en urbanisme et gouvernance urbaine de l’Institut National d’Aménagement et d’Urbanisme (INAU).

Les dossiers du quotidien

Car, au-delà du PDGC, la plupart des projets structurants de la ville sont menés avec la bénédiction royale, comme l’opération d’aménagement Casa Anfa (qui inclut Casablanca Finance City), la Marina ou encore le projet Wessal Casablanca Port.

Les dossiers à traiter ne manquent pas, pourtant, sur les bureaux des responsables locaux. En particulier ceux qui concernent le quotidien des Casablancais. En octobre dernier, l’établissement de coopération intercommunale (ECI) Al Baida, qui regroupe Casablanca et sa banlieue, a désigné un nouveau délégataire pour les réseaux de bus : l’espagnol Alsa (filiale du britannique National Express). Une décision qui fait suite à la fin du contrat avec M’dina Bus, émaillé de polémiques. Alors qu’il ne resterait qu’environ 200 bus en très mauvais état en circulation, une commande de 700 bus cofinancés par la ville et Alsa doit faire l’objet d’un appel d’offres. Un premier appel d’offres vient pourtant d’être annulé. Selon Houcine Nasrollah, « le budget prévu par la procédure était très en deçà de ce qui est nécessaire. Les responsables ont indiqué que le marché avait été annulé, car les offres étaient excessives, mais c’est la proposition qui était trop basse ».

La situation de la collecte et du traitement des déchets est également en plein bouleversement. En février, la commune a désigné Derichebourg Maroc (ancienne filiale du français Derichebourg, qui a vendu ses parts en octobre) et le libanais Averda pour la collecte. Le dossier de la décharge de Mediouna, dont la gestion est largement critiquée, devra en outre être réglé. Casablanca possède des atouts considérables. Tête de pont économique du Royaume, la Région de Casablanca-Settat concentre près d’un tiers du PIB du pays. L’agglomération de Casablanca est la plus peuplée du Maroc, avec 4,3 millions d’habitants en 2015. À quelques semaines de l’échéance de 2020, la ville reste un vaste chantier. L’ambitieux plan de rattrapage dans lequel elle est lancée, s’il aboutit, pourrait la hisser au rang de véritable métropole internationale auquel elle aspire.

Rémy Pigaglio

Majid Mansour3 questions à Majid Mansour, Professeur HDR* à l’École Nationale d’Architecture de Rabat

Pourquoi avez-vous décidé de promouvoir l’agriculture urbaine ?

L’agriculture urbaine est constituée par toute forme d’agriculture en interaction avec le système urbain. Cela commence par un pot sur un balcon et cela va jusqu’à une exploitation de plusieurs milliers d’hectares. Casablanca est une métropole très dynamique, en pleine extension urbaine. Nous avons constaté qu’il existe un conflit entre la sphère urbaine et la sphère agricole. Les terres agricoles sont devenues une assiette foncière qu’il faut construire.

On le voit bien dans la zone périurbaine où on met tout ce qui est « moche » : l’habitat social, les cimetières, les décharges… Ce sont des zones sous-équipées alors que le centre dispose de tous les services. On ne sait pas vraiment si les gens qui habitent ces zones sont des ruraux ou des urbains. Ils peuvent vivre en appartement, mais se déplacer en charrette. L’essence de notre projet de recherche incarne la volonté d’apaiser ces tensions, de trouver plus de synergies entre la ville et la périphérie. Nous savons très bien que cette dernière sera urbanisée, mais nous devons voir comment nous pouvons garder un morceau de campagne en ville. Cette agriculture doit également être multifonctionnelle en incluant, en plus de la production agricole, une offre de divertissement, des loisirs…

En quoi consistent les deux projets pilotes que vous avez mis en place ?

Le premier fait le lien entre la production biologique et la ville. Ce sont plusieurs petites fermes biologiques à Dar Bouazza que les Casablancais apprécient beaucoup, car ils peuvent s’approvisionner en produits sains. Le deuxième projet est situé dans un quartier informel, à Douar Ouled Ahmed en périphérie de Casablanca, dont les habitants aspirent à une vie de citadins tout en ayant des pratiques sociales de nature agricole en matière de gestion de l’espace. Le projet consiste à traiter les eaux du hammam et à irriguer des parcelles de terre. L’opération a été un grand succès et a généré des bénéfices et de l’activité.

Il s’agit de projets pilotes, mais nous souhaitons que l’agriculture urbaine rentre dans l’agenda urbain et devienne un élément de la planification. Aujourd’hui, le Schéma Directeur d’Aménagement Urbain (SDAU) ne le prévoit pas.

La disparition des terres agricoles en périphérie des villes n’est donc pas inéluctable ?

À cause du prix du foncier et de la spéculation dans le Grand Casablanca, il est difficile de conserver la vocation agricole des terres. Les agriculteurs attendent que l’urbanisation atteigne leurs terres pour les vendre. Donc, il faut engager un processus de négociation et permettre l’urbanisation tout en protégeant le patrimoine agricole. Car les chiffres sont alarmants : le Maroc perd 4 400 hectares de ses meilleures terres agricoles chaque année à cause de l’urbanisation.

Mais il y a une prise de conscience de la part des décideurs. Nous avons fait beaucoup de chemin. Au début du projet, je me souviens que, au milieu des réunions, les responsables se mettaient à sourire quand nous leur exposions ce que nous voulions faire… Lorsque nous leur avons expliqué le principe de l’agriculture multifonctionnelle et que les terres agricoles peuvent par exemple servir de jardin public ou offrir des loisirs, l’idée a fait son chemin.

* Habilitation à Diriger les Recherches

Propos recueillis par Rémy Pigaglio