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L’AFD se penche sur les défis de l’émergence économique du Maroc 

Date de publication : 27 décembre 2019 Rubrique : Echos Maroc

La note récemment publiée par l’AFD, intitulée « Émergence économique et développement durable et inclusif du Maroc » examine le modèle adopté par le Royaume pour devenir un pays émergent. Si les stratégies mises en place ont permis quelques avancées, elles n’ont pas réussi à transformer l’économie.

Le Maroc, depuis une quarantaine d’années, a multiplié les stratégies pour, simultanément, rejoindre le club des pays émergents et tenter de réduire la pauvreté. L’Agence française de développement (AFD), dans une note de sa collection « Macroéconomie et développement », s’est penchée sur ce double défi. La publication « Émergence économique et développement durable et inclusif du Maroc » présente les résultats de ces stratégies et les enjeux pour l’avenir, alors que Sa Majesté le Roi Mohammed VI a lancé une réflexion sur le nouveau modèle de développement du pays.

Bertrand Savoye, l’auteur du document, rappelle ainsi que l’« ambition de l’émergence a été confortée à partir du milieu de la décennie 2000 par l’amélioration des performances de l’économie marocaine ». La croissance économique du Royaume atteignait alors 5 %, un chiffre en nette accélération par rapport aux années 1990. Cela « permettait d’envisager d’atteindre le seuil de 6 % (soit, pour le Maroc, près de 5 % de croissance du PIB par habitant), souvent cité comme caractéristique des pays d’émergence ». Pourtant, à partir de 2012, le trend de croissance n’est plus que de 3,2 %.

Réduction de la pauvreté, stabilité des inégalités

L’auteur avance certaines hypothèses pouvant expliquer ce ralentissement, notamment la détérioration de la compétitivité prix ou encore la diminution de l’investissement. De plus, avec « le recul d’une décennie, on peut se demander si l’accélération de la croissance observée dans la deuxième moitié des années 2000 ne résulte pas en grande partie d’un boom impressionnant du crédit (avec un taux en glissement annuel de 24 % de 2007 à 2009 et des pics à 32 % enregistrés certains mois) », estime Bertrand Savoye.

Malgré tout, les progrès réalisés par l’économie marocaine dans les années 2000 ont permis de réduire considérablement la pauvreté, même si les inégalités sont restées stables. Mais, en parallèle, la situation de l’emploi ne s’est pas améliorée. En effet, si le chômage est passé de 22,9 % à 9,3 % entre 1995 et 2016, cette diminution « a été neutralisée par la baisse de 7 points du taux de population active, passant de 52 % à 45 % en 2016 ».

Ces résultats ne correspondent donc pas à la « transformation structurelle » de l’économie opérée par les pays qui ont atteint l’émergence (notamment ceux d’Asie du Sud-Est). Celle-ci consiste à voir les emplois des secteurs à fort contenu technologique et à niveau de production élevé supplanter ceux des secteurs dits traditionnels.

« Désindustrialisation précoce »

Pour parvenir à transformer son économie, Maroc a mis en place, à partir des années 2000, des stratégies sectorielles industrielles (Plan national d’émergence industrielle), puis une stratégie transversale avec le Plan d’accélération industrielle lancé en 2014. Si la part des industries à forte valeur ajoutée a effectivement progressé (automobile, aéronautique…), la « plupart des études consacrées à l’évolution de la structure sectorielle s’accordent pour l’estimer trop lente, compte tenu d’une diminution jugée insuffisante du poids de l’agriculture dans le PIB et de la stabilité du secteur industriel », explique l’auteur.

En outre, plusieurs paramètres remettent en question le modèle d’émergence des pays d’Asie du Sud-Est et devraient inciter le Maroc à la prudence. Un phénomène de « désindustrialisation précoce » est constaté dans certains pays d’Afrique subsaharienne, d’Amérique latine ou d’Asie (Inde) qui connaissent pourtant des taux de croissance importants.

Bertrand Savoye souligne que, si l’augmentation de la productivité (induite par la montée en puissance des secteurs à forte valeur ajoutée) et l’amélioration du taux d’emploi allaient auparavant de pair, ce n’est plus si évident aujourd’hui. En somme, « la question cruciale au Maroc est bien celle de concilier une transformation structurelle de l’économie avec une évolution favorable de l’emploi ».

Répondre aux enjeux d’emploi

L’auteur juge qu’« une politique volontariste en faveur des secteurs industriels les plus productifs au détriment du poids relatif de secteurs plus “traditionnels” tels que le BTP, le commerce ou les services aux particuliers, peut procurer des avantages sur le long terme, mais elle risque à court terme d’accentuer encore les déséquilibres sur le marché du travail. »

Bertrand Savoye conclut que si « l’objectif de l’émergence économique du Maroc est fixé depuis le début des années 2000, cette question ne peut plus s’aborder de la même manière actuellement ». Comme le processus de transformation structurelle ne semble plus répondre aussi bien aux enjeux de l’emploi, cela suppose donc « d’arbitrer entre deux impératifs, au moins de les hiérarchiser : moderniser l’économie et rechercher des gains de productivité ou offrir des débouchés pour l’ensemble des personnes qui risquent d’être exclues du marché du travail ».

Rémy Pigaglio