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L’économie marocaine face au défi de la croissance

Date de publication : 27 décembre 2019 Rubrique : Regards d'experts

Mfadel El Halaissi

M’fadel El Halaissi, Directeur Général Délégué BMCE BANK Of Africa, Économiste

 

 

 

La problématique de la croissance économique se pose en principe dans un schéma pluridimensionnel, car plusieurs facteurs constituent le sous-jacent et la dynamo de la réalisation du niveau de croissance économique souhaité. Les défis entravant sa réalisation sont nombreux, avec une relative disparité en termes de force et d’acuité.

Or, c’est volontairement au singulier que j’entends mettre en relief le facteur déterminant pour l’amorce d’un nouveau cycle de croissance de l’économie marocaine actuelle. Il s’agit bien de l’emploi, rien que de l’emploi et toujours de l’emploi. En quoi cette variable est-elle si essentielle dans l’équation de la croissance de l’économie marocaine ? Et pourquoi est-elle si incontournable dans toute décision de politique économique, aujourd’hui plus que jamais ?

Pour tenter d’apporter une réponse à cette question, on est obligé d’abord de dresser un constat de la situation et des origines des contraintes qui font obstacle à la croissance dans la majorité des pays à économies de marché, pour ensuite revenir vers le cas du Maroc.

La loi des cycles économiques

En effet, toutes les doctrines de la pensée économique s’accordent à dire que l’économie de marché est en principe soumise à des « lois de cycles » au regard de la croissance. Les physiocrates, les classiques, les néo-classiques, les keynésiens, les monétaristes…, soulignent l’invariabilité de ce constat. La croissance économique ne peut être continue et pérenne, car elle est par essence discontinue. Cette irrégularité s’exprime en cycles économiques, court, moyen et long terme (le mineur de Kitchin, le moyen de Juglar et le long de Kondratieff). Or, la crise mondiale actuelle, larvée et trainante, ne cadre pas avec les concepts et modèles de doctrines économiques avancées jusqu’à présent. C’est une crise atypique certes, mais totalement entretenue par ses propres acteurs et agents économiques décideurs, et dont les conséquences néfastes sont disséminées à travers l’ensemble des économies du monde, propulsées à grande vitesse par les effets pervers de la globalisation. Le constat est amer. L’économie de marché s’autodétruit, le capitalisme se suicide*.

Trois facteurs alimentent le blocage et le repli de la croissance du système économique dit de marché.

  • Le premier facteur que je qualifie de « rançon de la gloire » ou d’effet pervers de la position trop confortable occupée par le système économique dominant dans sa bataille contre le système économique socialo-communiste.
    Le capitalisme gardait tous ses mécanismes de défense en éveil durant cette guerre idéologique entre les deux systèmes économiques. Une période s’étendant de la révolution russe en octobre 1917 à la chute du mur de Berlin en décembre 1989. La situation monopolistique de l’idéologie libérale et du système économique capitalistique a conduit ce dernier à adopter des comportements irrationnels empreints d’arrogance, de vanité, d’orgueil, de triomphalisme teinté, d’ivresse de la victoire.
    À ceci, s’ajoute un certain immobilisme de la part des mouvements sociaux revendicatifs au sein des agents économiques de ces sociétés en état de choc, suite à la défaite du système économique socialiste. L’espoir et le rêve d’une partie des travailleurs et salariés se sont brisés sous les décombres du mur de Berlin. Les mouvements sociaux étaient jadis un important régulateur des dérives du système capitaliste, aujourd’hui, ils se sont éteints.
    Les globules blancs du système immunitaire de l’économie de marché se sont ainsi affaiblis par endormissement.
  • Le 2e facteur du blocage des mécanismes du système capitaliste a été accentué par l’avènement d’une doctrine libérale à outrance qui a commencé son incubation après la crise du premier choc pétrolier de 1974 pour envahir les convictions collectives (d’un grand membre de décideurs politiques tels que Magaret Thatcher ou Ronald Reagan) et devenir la voie unique pour sortir de la crise !
    Le « laisser-faire, laisser aller » est désormais une mode dans la gouvernance des économies de marché, débouchant sur une inflation de privatisation et une marginalisation fulgurante des « acteurs régulateurs » du marché dans la société (syndicats, partis politiques dits de gauche). L’État interventionniste se retire de plus en plus. Les acteurs « autorégulateurs » du système sont ainsi mis sous tutelle et lourdement affaiblis.
  • Le 3e facteur du blocage de la machine du système économique du capitalisme revient à ces multiples annonces prophétiques et décisions suicidaires de restrictions budgétaires, de politiques d’austérité tous azimuts. Ce langage et ces actes de décisions de politique économique ont fait recette dans quasiment toutes les économies. La confusion de l’agent économique « ménage » dans la gestion de son budget familial avec celui de l’agent économique « État » a été banalisée, légitimée, voire souhaitée.

Nous devons gérer les affaires de l’État comme nous gérons les dépenses de notre salaire, disait un politicien. Quelle erreur ! L’économie publique ne se gère pas selon les principes d’un ménage. D’aucuns se demandent comment alors ces facteurs entravent la croissance économique dans les économies de marché. La réponse à cette question nous conduit à dire que le moteur de la croissance économique, c’est la consommation.

Le modèle économique du système capitaliste se nourrit, pour sa croissance, essentiellement de la consommation. Tant que celle-ci est en constante augmentation, la croissance se poursuit et, dès qu’elle faiblit et décline, la croissance stagne.

Or, les trois facteurs cités ci-dessus sont le corollaire et le vecteur de la compression de la consommation, de l’exacerbation des inégalités des revenus et de l’élargissement des fractures sociales. Les schémas nationaux sont très vite – grâce aux mécanismes de la mondialisation des économies – repris à l’échelle universelle !

L’étau se resserre davantage sur le fonctionnement du capitalisme, ce faisant celui-ci se suicide (1), il se meurt !

Le Maroc également touché

L’économie marocaine n’a pas échappé aux effets de contagion de ces facteurs de blocage ayant prévalu dans le reste du monde, et ce, en dépit de ses forces de résiliences, de ses atouts et de ses spécificités. La mondialisation des économies diffuse à plus grande vitesse ses avantages et ses inconvénients sur l’ensemble des pays, y compris sur ceux qui tentent vainement d’imposer une politique protectionniste. Les voies de la globalisation des économies du monde sont désormais incontrôlables.

Le Maroc, qui a toujours fait le choix en faveur de l’économie de marché, a réalisé des performances inégalées au regard des pays à économie similaire. Son taux de croissance moyen variait selon trois cycles approximativement de l’indépendance aux années 80, puis aux années de crise financière de 2008, et enfin à ce jour.

Pendant longtemps, la corrélation du taux de croissance était étroitement liée à la production agricole et à la pluviométrie. Or, contrairement à ce qui été avancé, ce n’est pas l’augmentation de la production agricole, et notamment céréalière, qui impacte directement le taux de croissance de l’économie, mais la hausse de la consommation induite par la paysannerie marocaine sous les effets de la bonne pluviométrie.

Évolution du taux de croissance et de la consommation interne 2009-2015

Source HCP

2009 2010 2011 2012 2013 2014 2015 2016 2017 2018 2019(p)
Croissance 4.8 % 3.6 % 5 % 2.7 % 4.7 % 2.6 % 4.5 % 1.2 % 4.2 % 3 % 2.7 %
Consommation 6.8 % 4.6 % 6.6 % 6.0 % 5.3 % 3.6 % 2.6 % 3.5 % 3.8 % 4.2 % -

L’économie de marché est tributaire de la hausse de la consommation. Il est très rare et aléatoire qu’un investissement soit réalisé dans l’objectif de créer une demande effective, mais il est quasiment automatique et certain de répondre à une augmentation de la consommation par un investissement.

Ce postulat souligne que la consommation est le cœur du capitalisme, le reste des agrégats macro-économiques (investissement, épargne, déficit budgétaire, fluctuation de la valeur monétaire, balance commerciale…) sont certes importants, voire vitaux pour une économie, mais demeurent dépendant de l’accélérateur de la croissance, la consommation.

Soutenir la consommation et la croissance par la création d’emploi

Celle-ci s’exprime à travers la rubrique de la demande effective au sens keynésien du terme, donc, du pouvoir d’achat, donc de l’emploi. Depuis plusieurs années, l’économie marocaine peine à réaliser un taux de croissance moyen supérieur ou égal à 5 % alors que bon nombre d’indicateurs macro-économiques, le place largement dans la catégorie des pays à économie émergente (inflation maîtrisée, monnaie stabilisée, déficit budgétaire contrôlé, épargne et investissements soutenus à hauteur du 1/3 du PIB…).

En revanche, le niveau de la consommation nationale est relativement en baisse depuis les cinq dernières années en grande partie à cause du faible niveau d’emploi créé chaque année. Une économie qui génère à peine 50 000 emplois par an, pour un marché qui offre 250 000 demandes d’emploi, affaiblit fatalement la consommation et, par voie de conséquence, étouffe inéluctablement la croissance.

Il y a grande urgence à rompre avec cette règle et à inverser la tendance, en visant la création de 250 000 emplois par an. Cet objectif ne peut être atteint, si le pouvoir public ne structure pas toute sa stratégie de politique économique en priorisant l’emploi avant toute autre considération.

Les dépenses publiques en faveur de la création d’emplois doivent être appréhendées dans une logique d’investissement. Il existe toujours un retour sur investissement et une rentabilité attendue. Le coût lié à la création d’emploi génère des recettes immédiates au budget de l’État (impôts sur les revenus, TVA…) et produit à terme des recettes liées aux autres produits d’impôt et taxes ainsi qu’à la prime de la croissance induite par la hausse de la consommation.

Cependant, le pouvoir public ne peut pas à lui seul concrétiser cet objectif, mais doit l’amorcer (éducation et santé). L’essentiel sera réalisé par le secteur privé. L’État crée l’étincelle, le privé allume la flamme…

Certes, plusieurs mesures ont été prises pour encourager l’emploi, avec plus ou moins d’efficacité, mais aujourd’hui notre économie ne peut se contenter de certaines mesures d’accompagnement ou d’incitation à la création d’emploi. Elle a besoin d’un électrochoc, d’un véritable « plan Marshall » pour renverser la tendance de manière structurelle, de manière à créer un million d’emplois pour les quatre prochaines années.

La croissance de la consommation interne impliquera inéluctablement des investissements avec de nouveaux emplois ainsi qu’un meilleur taux de croissance. Le processus économique entrera dans son cercle vertueux pour un cycle plus ou moins long, qui dépendra toujours du soutien apporté à la consommation, selon le degré des facteurs régulateurs inhérents à l’économie de marché.

Les employeurs (capitalistes) ignorent souvent que leur intérêt n’est pas toujours lié à la maximisation des profits, mais plutôt au maintien de cet équilibre fragile et très difficilement accessible qu’il faut trouver et entretenir entre les bénéfices et les salaires qui maintiendraient un niveau de consommation soutenu pour la croissance.

« L’État gendarme » doit veiller à la régulation des dérives du système capitaliste sur les aspects liés à la répartition des revenus en vue d’atténuer les inégalités sociales, et, d’autre part, de maintenir le niveau souhaité de la consommation pour permettre la croissance.

 

 

Cf : Le suicide du capitalisme, Christine Kerdellant Editions Robert LAFFONT 2018.

 

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