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Pedro Novo, invité de Conjoncture

Date de publication : 19 décembre 2019 Rubrique : Les Invités de Conjoncture

Pedro Novo, Directeur des Financements Export, Bpifrance

« Faire de l’international et de l’export un projet de transformation et de croissance des entre- prises françaises »

Conjoncture : Quel est votre regard sur le contexte économique international ?

Pedro Novo : Nous vivons une période sensible à plus d’un titre et avons face à nous instabilités régionales et des fumerolles d’alerte dans différentes régions du monde, que ce soit sur des sujets liés à la guerre commerciale ou à la sécurité sur le plan économique comme en termes de conflits militaires. Certains critères et modèles sont bousculés et remis en cause (par exemple, le modèle multilatéral promu depuis près de 30 ans versus une montée en flèche de l’intensité des relations bilatérales). Cela impacte globalement la confiance et la croissance économique mondiale qui connaît un ralentissement général avec un taux autour de 2 % annoncé pour 2020.

 

Par conséquent, cela crée des déséquilibres et des tensions entre différentes régions du monde. Malgré la croissance américaine, le ralentissement de celle-ci au cours des dernières années impacte la dynamique chinoise, qui à son tour provoque des contrecoups sur la zone latino-américaine où l’on assiste à des instabilités géopolitiques interrogeant les modèles démocratiques, de croissance et de partage des richesses.

 

Côté continent africain, la zone dont il est difficile de tirer des conclusions tant elle porte différentes réalités n’affiche pas directement d’impact sur sa capacité industrielle vu l’étroitesse de son tissu. C’est un défaut qui en quelque sorte a modulé les conséquences de la conjoncture mondiale.

 

On ne peut se satisfaire de ce manque de connexions des écosystèmes, mais à minima cet état de fait aura joué une forme d’amortisseur. In fine, ce contexte plus instable et incertain pousse nos entreprises non pas à se renfermer sur elles-mêmes, mais à mieux se préparer et à adapter leurs stratégies tant l’internationalisation des économies est une réalité solide à l’échelle européenne en premier lieu et mondiale pour une partie grandissante parmi nos conquérants. Cette situation les encourage à diversifier les risques et chercher de la croissance en dehors de leur propre pays.

Dans quelle mesure cela peut-il impacter les entreprises françaises exportatrices ?

La France a toujours mieux résisté que les autres dans les périodes de forte crise économique. Cela s’est vu dans la crise de 2008 à 2012 : le pays a, malgré tout, moins souffert que d’autres pays du monde ou d’Europe. En effet, fort de ses amortisseurs sociaux, et économiques, pour lesquels Bpifrance a joué un rôle structurant dans le paysage bancaire et entrepreneurial, la France supporte généralement mieux les périodes de contraction. En miroir, il faut reconnaître que ces mêmes amortisseurs rendent nos entrepreneurs et notre économie moins agiles et rapides sur les périodes d’accélération et de croissance mondiale.

Dans ce contexte-là, Bpifrance pousse ses clients à diversifier davantage leurs risques notamment au travers de deux leviers. Le premier consiste à investir massivement dans l’innovation en cultivant par exemple le lien entre recherche et entrepreneuriat au travers de ce que nous avons baptisé le plan deeptech. Nous avons en effet déployé une action dans tous les territoires d’expression de la recherche et laboratoires de France continentale ou d’Outre-Mer de manière à encourager les projets de rupture technologique que l’on appelle la deeptech pour faire émerger des technologies en mesure de prendre le lead mondial dans leur segment respectif. Cela revient à apporter le meilleur de l’innovation française « profonde » à nos entrepreneurs pour la diffuser mondialement.

Au-delà de l’innovation, le deuxième levier est la capacité de nos entreprises à se projeter à l’international et, à ce niveau, les signaux sont très bons. L’ensemble des réformes qui ont été mises en œuvre en matière d’accompagnement et de financement à l’export et à l’internationalisation incite les sociétés à aller chercher davantage de relais de croissance à l’international via des opérations d’acquisition, d’implantation ou de commerce tout simplement pour diversifier leurs risques.

Globalement, une forme de prise de conscience de la nécessaire professionnalisation de la démarche s’est imposée. On ne peut pas s’improviser comme une entreprise travaillant à l’international ou à l’export. Cela suppose, bien sûr, beaucoup de préparation, d’encadrement et d’accompagnement financier, mais également stratégique sur la vision de l’entreprise à moyen terme ainsi que sur les enjeux de transformation auxquels elle sera confrontée au cours de la mise en œuvre de sa stratégie d’internationalisation.

Quelles ont été les retombées de la nouvelle stratégie de la France à l’export ?

Le premier bilan, et c’est une très belle réussite à cette date, c’est que les énergies se sont mises en ordre de marche pour construire une vision, une ambition et un plan stratégique communs. La Team France Export qui réunit les Régions, les Chambres de Commerce, Business France, les services de l’État et le banquier du commerce extérieur qu’est Bpifrance traduit cette coordination et la simplification attendue de la part des entrepreneurs. Aujourd’hui, toutes les Régions ont leur Team France Export et jamais autant de moyens n’ont été consacrés au financement international des entreprises françaises.

L’ensemble des dispositifs que nous avons repris (les garanties publiques que nous gérons pour le compte de l’État français) est en très forte croissance. L’assurance-crédit progresse par exemple de 20 % cette année, c’est un chiffre historique dont l’essentiel de la progression est porté par des primo-utilisateurs PME et ETI. L’assurance prospection augmente quant à elle de 12 % après avoir connu une hausse de 20 % atteignant la limite des budgets qui ont été consentis dans ce domaine par l’État français. C’est 327 M€ en 2019 de projets financés par cet outil iconique du visage de l’export à la française.

Le transfert des garanties publiques de Coface à Bpifrance en janvier 2017 est en effet un grand succès dont l’ingrédient secret repose sur deux éléments. Le premier a été de capitaliser sur la puissance du réseau domestique de Bpifrance au travers de nos 48 implantations régionales pour ramener cette ingénierie trop confidentielle et centralisée dans tous les territoires, le deuxième est notre obsession de l’accompagnement cranté avec les moyens de financement. Nous ne considérons plus l’outil de financement sans nous poser la question de l’accompagnement et, inversement, ne regardons pas l’accompagnement sans prendre en compte le financement. Ce lien est vital et il s’agit d’une condition de succès inaliénable. Nos synthétisons cette promesse.

Justement, comment Bpifrance accompagne-t-elle concrètement les entreprises à l’export ?

En tant que banque publique de l’export, Bpifrance offre des outils qui répondent aux besoins précis des entreprises, mais plus généralement, nous proposons une ingénierie financière globale qui permet à l’entreprise de vivre une véritable transformation au travers de sa globalisation. Réussir à l’international est coûteux et prend du temps avant d’obtenir un rendement sur la démarche d’internationalisation à l’export : du temps pour négocier, pour fabriquer, mais aussi pour livrer… Cela implique que l’entreprise s’entoure de prestataires extérieurs, parfois de juristes, de comptables… et tout cela demande de l’argent et de la patience. En d’autres termes, cela requiert un panier de ressources financières patientes.

Donc, Bpifrance propose un panel de moyens financiers allant des fonds propres qui vont permettre d’ouvrir et renforcer le capital de l’entreprise l’aidant ainsi à renforcer son bilan et offrant en levier une nouvelle dimension en termes de capacité financière pour adresser de nouveaux marchés. Cela se traduit parfois par la nécessité d’opérer une croissance externe dans le pays visé par exemple permettant ainsi de devenir un acteur local. Prenons l’exemple d’une entreprise française qui souhaiterait se lancer sur le marché marocain, nous l’incitons vivement à devenir marocaine via une implantation, une joint-venture ou une acquisition ce qui la rendra plus efficace et facilitera son déploiement industriel et commercial avec ses clients comme avec les autorités. Dans ce contexte, nous pouvons co-investir à ses côtés dans une participation stratégique à l’international sans pour autant exiger de l’entreprise qu’elle ouvre directement le capital de sa maison-mère. C’est le Fonds Build Up International qui reste une innovation portée par Bpifrance depuis un an.

En complément, nous disposons d’outils de finan­cement directs comme le prêt croissance internationale consenti sur une durée de sept ans, dont deux ans de différé en capital, sans garantie. Fort de notre mission d’entraînement de l’écosystème financier privé, quand nous accordons un euro en prêt croissance internationale, nous mobilisons toujours un euro d’investissement privé venant d’une banque ou d’un investisseur à nos côtés. C’est le produit le plus utilisé : chaque année, 1000 entreprises en bénéficient et nous en octroyons à hauteur de 600 millions d’euros. Au total, en comptant les 600 millions d’euros d’investissements privés en effet de levier, cela représente un montant de 1,5 milliard d’euros de projets d’internationalisation des entreprises françaises soutenus au travers de cet outil.

Autre mécanisme peu connu et pourtant redoutablement efficace, la garantie des projets internationaux (GPI) permet à l’entreprise française qui investit dans sa filiale à l’étranger (en capital ou en compte courant) de récupérer 50 % de sa mise dans la limite de 1,5 million d’euros de risque en cas d’échec économique de cette dernière.

Nous avons également lancé il y a 3 ans, le crédit export destiné aux PME, aux ETI et aux grands comptes ne trouvant pas de solution sur de petites transactions. Il s’agit d’une ingénierie financière permettant d’apporter une solution de financement de leurs ventes à l’international lorsque leur client n’a pas la possibilité de trouver ce financement localement, par exemple dans les pays émergents. Cela est très utilisé en Afrique subsaharienne, cela l’est moins dans les pays comme le Maroc où la densité bancaire est importante. Nous offrons ainsi des solutions de crédit export à partir d’un million d’euros jusqu’à 75 millions d’euros en syndication pour pouvoir financer les contrats commerciaux d’entreprises françaises avec des acteurs étrangers. En trois ans, nous avons engagé 700 M€ en soutien de contrat commerciaux français. Pour terminer, mais nous l’avons déjà évoqué en partie, nous gérons pour le compte de l’État français le dispositif des garanties publiques.

Nous avons traduit cet ensemble dans notre organisation avec une Direction Exécutive consacrée à l’Export chez Bpifrance réunissant l’accompagnement, le financement et l’assurance.

Est-ce que les entreprises françaises perçoivent le Maroc comme un hub vers le marché africain ?

Cela est de plus et en plus souvent le cas et pour diverses raisons. D’abord, les coûts d’implantation, la langue, la culture, le cadre légal sont des éléments favorables à l’implantation des entreprises françaises notamment avec les zones franches qui sont des incitatifs très forts. Deuxièmement, l’écosystème bancaire et financier y est très développé, que ce soit dans le cadre d’une implantation au Maroc ou en relais sur l’ensemble du continent. Enfin, c’est un marché de destination. Industriellement, le Maroc est un bassin d’innovation, de recherche et développement de plus en plus important. Tout un écosystème se structure autour, ce qui est extrême­ment attractif pour nos entreprises qui deviennent marocaines par la force des choses en produisant localement une large partie de leurs outils, de leurs marchandises et de leurs technologies. Pour toutes ces raisons, beaucoup de nos entreprises font du Maroc une priorité.

Avec le dernier projet de Loi de Finances, le statut des zones franches au Maroc sera un peu moins intéressant pour les entreprises étrangères. Selon vous, cela aura-t-il un impact ?

Vous savez, certains entrepreneurs disent de la France qu’elle est un paradis fiscal grâce à son crédit impôt recherche. Pour autant, au-delà du seul intérêt de la zone franche qui n’est qu’un élément parmi d’autres, je pense que l’écosystème est globalement assez solide pour accueillir ces entreprises. C’est un incitatif de plus, cela est sûr, mais cela n’est pas la seule clé de lecture. Il y a une main d’œuvre bien formée et accessible à des prix très compétitifs pour les entre­prises et le travail opérationnel effectué en vue de la montée du middle management. Citons également la réserve foncière, située ou non en zone franche, disponible pour construire usines et unités industrielles. Les grands groupes ne s’y sont pas trompés. Leurs sous-traitants sont de plus en plus encouragés à s’implanter localement pour se rapprocher des sites de production. Encore une fois, le Maroc est une base arrière importante pour l’ensemble du sous-continent, dotée de connexions aériennes avec notamment l’Afrique de l’Ouest qui est une zone d’expression naturelle pour nos entreprises, mais aussi avec l’Afrique de l’Est qui se développe de plus en plus.

Quels sont les axes stratégiques de Bpifrance dans les années à venir ?

Simplicité et proximité, notre stratégie vise tout d’abord à asseoir la position de Bpifrance comme la banque publique du commerce extérieur français, et ce, à travers le renforcement de notre activité dans les régions et la décentralisation de nos métiers pour rapprocher les entreprises de cette ingénierie financière qui est encore une fois « trop parisienne » et aux process encore jugés trop complexes. Notre objectif est ensuite d’asseoir notre position sur l’international grâce à nos collaborateurs implantés dans différentes zones stratégiques. Nous disposons à cet effet de trois implantations en Afrique au Kenya, en Côte d’Ivoire et au Sénégal en 2020.

À travers l’accompagnement et le financement, il faut convaincre davantage de la nécessité de transformer durablement les entreprises qui se projettent à l’international et de faire de l’international et de l’export non pas un accident ou une opportunité, mais un projet de transformation profond et de croissance des entreprises françaises.

Nous célébrons chaque année les entrepreneurs français et internationaux lors d’un événement baptisé Bpifrance Inno Génération (BIG). Le 10 octobre dernier, nous avons réuni 52 000 entrepreneurs français et internationaux. La prochaine édition aura le 1er octobre 2020 et ce sera l’opportunité de partager les témoignages de réussite et les projets qui unissent le Maroc et la France.

Bpifrance est un réseau social d’entrepreneurs avec une banque au-dessus. En ce sens, notre réussite sera celle de ce réseau social qui aura su prendre une dimension internationale que nous célèbrerons à cette occasion.