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Olivier Cadic

Olivier Cadic, invité de Conjoncture

Date de publication : 14 octobre 2019 Rubrique : Les Invités de Conjoncture

« Le développement de nos entreprises est un vrai challenge »

Entretien avec Olivier Cadic, Sénateur représentant les Français établis hors de France

Conjoncture :Quels sont les enjeux qui concernent la communauté des Français expatriés et quels sont les chantiers sur lesquels vous travaillez actuellement ?

Olivier Cadic : À chaque fois que je me déplace dans un pays étranger, je travaille sur quatre orientations. La première concerne toute la dimension liée aux affaires consulaires et à la sécurité des Français de l’étranger. Souvent, quand ces familles s’installent à l’étranger, l’une de leurs premières préoccupations est l’enseignement de leurs enfants. La deuxième englobe tout ce qui a trait à l’éducation, à l’apprentissage de la langue française et à la francophonie. La troisième porte sur la diplomatie économique. Je travaille ainsi à soutenir le développement international des entreprises françaises. Enfin, la quatrième orientation est en lien avec la diplomatie parlementaire. Cela consiste à rencontrer mes homologues dans les parlements à l’étranger, les représentants des gouvernements ou éventuellement les autorités locales.

En fait, mon action sera différente selon les pays, car chaque pays n’a pas les mêmes problématiques. Au Maroc, nous avons tout de suite constaté que l’un des principaux problèmes était le contrat de travail des étrangers. En effet, quand les salariés français, ou européens d’ailleurs, voyaient leur visa ne pas être renouvelé, ils devaient quitter le pays et perdaient leurs indemnités de licenciement, n’effectuaient pas de préavis, ne pouvaient pas récupérer l’argent qu’ils avaient avancé pour l’école ou le loyer et se retrouvaient ainsi dans des situations très complexes. Depuis cinq ans, j’ai travaillé en soutien à l’action de la CFCIM pour faire évoluer cela.

Quel est votre regard sur la stratégie du commerce extérieur de la France ? Peut-on dresser un bilan ?

La stratégie export vise, normalement, à inverser la balance du commerce extérieur qui est terriblement déficitaire en France. Un certain nombre d’actions a donc été entrepris. Ce sont des actions qui ont du sens, avec une optique de simplification comme le guichet unique. Développer le nombre d’entreprises à l’export, c’est le vœu affiché par le Gouvernement, mais, quand le premier bilan a été dressé en début d’année, nous avons constaté que l’on était encore très loin du nombre d’entreprises exportatrices que l’on a connu dans les années 90. Je pense que le problème doit être posé différemment. Il faut revenir sur les indicateurs de la balance commerciale et savoir ce que l’on cherche réellement à faire. Là, je ne comprends pas la corrélation entre les décisions qui ont été prises par le Gouvernement et leur impact réel sur la balance commerciale. Ce n’est pas parce que je mets en place un guichet unique que ma balance commerciale va se rééquilibrer. Cela voudrait dire que si notre balance commerciale est déficitaire, cela serait seulement dû à notre organisation. Or, cela est dû avant tout à notre manque de compétitivité, aux charges et aux impôts qui pèsent sur les entreprises. Donc, une société qui souhaite se développer à l’international, plutôt que d’exporter depuis la France, va le faire depuis un autre pays.

Par ailleurs, je pense qu’il existe aujourd’hui trop de réseaux et d’interlocuteurs à l’étranger : les Chambres Françaises de Commerce et d’Industrie, Business France, Bpifrance… qui parfois se font concurrence. À l’image de l’Allemagne, je pense qu’il faudrait instaurer un seul système.

Autre sujet important, la French Tech. Cette dernière doit être intégrée au niveau des Chambres de commerce, car cela fait partie du business. Il ne faut pas commencer à créer un réseau à part qui aurait son propre fonctionnement. Encore une fois, il doit y avoir de la cohésion dans tout cela. C’est ma vision : un réseau unique.

Vous parlez de la French Tech qui se développe. Quels sont justement les secteurs les plus dynamiques à l’export et comment peut-on les aider à rayonner un peu plus à l’international ?

Ces secteurs rayonnent déjà à l’international, je ne vois pas de vrai sujet là-dessus. D’habitude, on considère que la France ne sait pas se vendre, je trouve pourtant qu’elle s’est plutôt bien vendue dans ce domaine depuis quelques années et qu’elle a réussi à faire en sorte de ne plus être uniquement associée aux produits du terroir, à la mode ou aux parfums/cosmétique. L’idée que la France est, en fait, un pays de tech s’est imposée et à juste titre, car nous avons beaucoup d’innovateurs et d’intelligence dans ce domaine.

Aujourd’hui, la problématique à laquelle nous sommes confrontés est d’accompagner le développement de nos entreprises. Jusqu’à présent, nous avons été plus « start » que « up ». La question du développement de nos entreprises est un vrai challenge. Le fait qu’elles puissent grandir par elles-mêmes et rester des entreprises françaises, européennes, sans avoir pour unique destin d’être rachetées par les Américains ou par d’autres. La réponse est là aussi complexe.

Dans mon rapport « Pour une France libre d’entreprendre » que j’ai publié l’an dernier, je préconise de revoir la fiscalité sur l’épargne pour qu’à l’image du Royaume-Uni et des États-Unis, il y ait beaucoup plus d’argent disponible pour financer le développement des entreprises.

C’est une vision qui est, je dirais, plus libérale que ce que nous observons aujourd’hui en France. Je vis au Royaume-Uni et je vois la facilité avec laquelle on peut avoir accès aux capitaux pour développer son entreprise. Ceci étant, les choses s’améliorent en France depuis quelques années, nous devons le souligner. Est-ce que cela sera suffisant ? L’avenir le dira. Je pense qu’il faut y mettre davantage d’énergie et que nous devons continuer d’améliorer le système fiscal. Mais, pour l’instant, ce n’est pas encore à l’ordre du jour et c’est ce que j’ai fait apparaître dans mon rapport.

Comment voyez-vous l’évolution des relations entre le Maroc et la France notamment sur le plan économique ?

En tant que parlementaire, j’ai envie de dire que les relations entre la France et le Maroc sont idéales. C’est assez intéressant de noter qu’au Sénat, le Groupe d’amitié France-Maroc est le plus important. Je pense que cela est quand même un indicateur. Un deuxième indicateur, en ce qui me concerne, le Maroc est le pays où je me suis le plus déplacé en dehors de l’Union européenne depuis le début de mon mandat. C’est la onzième fois que je viens. Et quand je m’y déplace, ce n’est pas pour aller uniquement à Casablanca, mais aussi à Agadir, à Marrakech, à Tanger, à Fès et à Meknès…

J’ai pu voir réellement le pays sous ses différents aspects et j’ai visité beaucoup d’entreprises dans le domaine agricole, dans le secteur de la pêche… Je pense que l’on vit une lune de miel et qu’il faut continuer à travailler dans cette voie. Nous avons encore beaucoup de projets et tellement de choses à accomplir pour améliorer cette relation.

« L’idée que la France est, en fait, un pays de tech s’est imposée et à juste titre, car nous avons beaucoup d’innovateurs et d’intelligence dans ce domaine. »

Au Maroc, beaucoup de familles trouvent que les frais de scolarité appliqués par l’Agence pour l’Enseignement Français à l’Étranger (AEFE) sont trop élevés : qu’en pensez-vous ?

Le problème est de savoir par rapport à quels critères cela est trop élevé. Est-ce que les personnes qui travaillent dans l’école sont trop payées ? Les frais de scolarité permettent de rémunérer les enseignants, les infrastructures… Qui doit payer cela ? Est-ce aux parents d’élèves ou est-ce à quelqu’un d’autre ? Est-ce que le contribuable français va accepter de payer pour un service qu’il ne va pas consommer ? Le budget de la France n’est pas extensible et nous-mêmes, en France, sommes confrontés à certaines limites. On reproche à l’école française d’être trop chère, mais elle est deux à trois fois moins chère que les écoles anglo-saxonnes. Et quand on sort d’une école française, on n’est pas moins bien formé que dans une école anglo-saxonne. Malheureusement, cela reste toujours trop cher pour certains.

Il serait possible d’imaginer un réseau low cost encore moins cher, accessible à davantage de personnes, et qui ne soit pas financé par le contribuable français. Nous pouvons également réfléchir à d’autres pistes, par exemple un système qui a été mis en place aux États-Unis. Dans les écoles, les parents qui ont les moyens financent des bourses pour les enfants les moins favorisés sans savoir quels en seront les bénéficiaires. Selon moi, ce sont des pistes à explorer pour identifier des solutions vraiment pérennes.

Par ailleurs, tout le monde n’est pas destiné à intégrer un cursus universitaire. On peut très bien réussir sa vie en étant coiffeur, chef cuisinier, serveur, mécanicien automobile, tourneur-fraiseur… Nous avons besoin de tous ces métiers. Il faut aussi expliquer aux parents qu’ils doivent laisser l’enfant trouver sa voie. Nous n’avons pas une offre de formation professionnelle assez diversifiée et cela représente également un enjeu.