Le site d'information de la CFCIM
MOUNIR FERRAM

Interview de Mounir Ferram

Date de publication : 8 octobre 2019 Rubrique : Zoom

Le Maroc ne tire pas profit de ses ressources humaines

Interview de Mounir Ferram, Directeur du Pôle Enseignement et Formation Chambre Française de Commerce et d’Industrie du Maroc.

Les Soft Skills sont la clé pour intégrer le monde professionnel en toute sérénité. Grande lacune des nouveaux diplômés, ces compétences sont très prisées par les entreprises. Aptitudes relationnelles, travail en équipe et partage des connaissances sont autant d’atouts qui font la différence.

Conjoncture : Quelles sont les softs skills que recherchent les entreprises chez les diplômés marocains ?

 

Mounir Ferram : Les soft skills renvoient aux attitudes et traits de caractère. Ils se relient le plus souvent à l’intelligence émotionnelle et s’apprécient en fonction de la capacité comportementale d’une personne à affronter une ou différentes situations données.

Les softs skills s’opposent en cela aux hard skills qui font référence au savoir-faire. En l’occurrence, toutes les connaissances et compétences acquises en recourant à des formations, à des savoirs et des compétences techniques.

La complexité des marchés, leur évolutivité et leur constante mutation, l’imprévisibilité économique devenant chronique, requièrent l’appui sur des ressorts incontournables à l’instar de l’agilité, la résilience, l’adaptation au changement.

En matière économique, le Maroc a fait le choix du libéralisme et de l’ouverture sur le marché international. Par conséquent, ses entreprises n’échappent pas à la nécessité de se doter d’un capital humain performant dont la composante soft skills est décisive à savoir : les aptitudes relationnelles, le travail en équipe, le partage des connaissances, faire émerger une dynamique d’équipe ainsi qu’une contribution active pour atteindre les objectifs de croissance et de développement.

Quels coûts engendrent le manque ou l’absence de ces softs skills pour nos entreprises marocaines ?

La nécessite d’assurer une croissance économique forte et durable s’impose à nos entreprises. D’emblée la maitrise des mécanismes de cette croissance, de ses déterminants et de ses sources est essentielle. Elle ne peut s’acquérir sans une performance systémique centrée sur l’humain avec ses capacités d’adaptation, d’innovation et de génération de valeurs. Le non-recours aux soft skills engendre un coût néfaste pour les entreprises marocaines en termes de capacités d’évoluer et de performer. Différents constats convergent vers ce fait regrettable. En effet, « 89 % des échecs en recrutement sont dus aux comportements contre-productifs, au manque d’intelligence émotionnelle, de motivation, de leadership, et seulement 11 % sont dus à un déficit de compétences techniques. »

Comment faire en sorte que les lauréats du système marocain assimilent ces softs skills et à quel moment du cursus scolaire ?

Les soft skills englobent des qualités relationnelles fondamentales : la capacité à travailler en équipe, le sens des responsabilités, la créativité et l’autonomie… Ils sont d’un apport transversal et continu. Ils doivent donc s’acquérir dès l’école et sont indispensables pour réussir dans un marché dynamique, fortement concurrentiel et en perpétuelle transmutation.

Quel est votre regard sur la réforme de l’enseignement en cours ? (Apprentissage du français dès la première année, les matières scientifiques enseignées en langues étrangères, le préscolaire)

La qualité de l’enseignement est l’un des principaux défis auxquels sont confrontés nombre de pays dans le monde, et le Maroc est fortement concerné. Depuis l’Indépendance, le système éducatif marocain a été sujet à plusieurs réformes, impliquant des moyens et des efforts considérables. À mon sens, la réforme de l’enseignement n’est pas dissociée de l’orientation que l’on souhaite donner au développement : un projet de société. Si l’on veut que l’enseignement parvienne à être un levier d’épanouissement socio-économique, il faut élaborer une vision attrayante, mobilisatrice et mettre en synergie solidaire, citoyenne, les acteurs concernés par cette vision. Suivront, ensuite, les politiques de mise en œuvre dans une logique intégrée et ouverte sur le monde.

Bien entendu, les mesures évoquées tendent de répondre aux objectifs d’équité, de qualité et de modernisation : langues étrangères, le numérique comme moyen d’apprentissage… Toutefois, nous vivons une véritable transformation socio-économique et de nouvelles technologies apparaissent et reconfigurent continuellement nos marchés. Le big data ou l’intelligence artificielle générent de nouveaux usages auprès des clients et des entreprises de même que de nouveaux métiers. Ainsi, 50 % des emplois pourraient être impactés par le digital, 20 % de ceux actuels pourraient disparaître sous l’effet de la transformation technologique et 85 % de ceux de 2030 n’ont pas encore été inventés.

Les acteurs économiques doivent sans cesse se remettre en question, faire preuve de résilience d’agilité, l’école ne fera pas exception. Il est crucial pour le Maroc de renforcer l’engagement de ses ressources humaines face à ces mutations, d’anticiper leurs évolutions par des dispositifs pertinents et agiles : formation continue, observatoire des nouveaux métiers…

À votre avis, le Maroc peut-il réussir son pari pour l’enseignement à l’horizon 2030 ?

À vrai dire le Maroc ne tire pas un grand bénéfice de ses ressources humaines et de leurs potentialités. Réussir ce pari ne pourra que consolider davantage son essor socio-économique. Tout est possible ! La fatalité est l’excuse des âmes sans volonté.

Propos recueillis par Salima Marzak