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Moncef Belkhayat

Interview de Moncef Belkhayat

Date de publication : 8 octobre 2019 Rubrique : Zoom

« Il est primordial de rendre aux enseignants la place qu’ils méritent dans l’économie et la société »

Moncef Belkhayat, Homme d’affaires, ancien Ministre de la Jeunesse et des Sports et Vice-Président de la Région de Casablanca-Settat.

Du point de vue des recruteurs, quelles sont, selon vous, les principales lacunes des lauréats du système d’enseignement marocain ?
Au Maroc, avant de procéder à un recrutement, nous menons généralement une longue réflexion. D’abord parce que, dans le cas où le candidat ne donne pas satisfaction, le licencier coûterait très cher à l’entrepreneur marocain. Il y a ensuite le problème de la fiscalité, à savoir celui de la différence entre le salaire brut et le net. À ce propos, nous sommes peut-être l’un des pays les plus taxés dans le monde. Une fois qu’on a décidé de recruter, on se heurte en plus à la difficulté de trouver des compétences, surtout sur certains métiers où la concurrence n’est plus face à des entreprises marocaines, mais avec celles d’Europe, d’Amérique du Nord et même du Moyen-Orient. Car beaucoup de jeunes décident aujourd’hui d’immigrer. Ces problèmes, nous les rencontrons essentiellement dans le secteur des IT et pour recruter des managers spécialisés. En plus de la rareté de la ressource, nous avons un dernier défi, celui de la maitrise des langues. On peut trouver des jeunes qui maitrisent leur métier, mais qui ont des soucis de communication et, par conséquent, des soucis de productivité.

Pourquoi le système d’enseignement marocain ne remplit-il pas, aujourd’hui, complètement sa mission ?

La vraie question est : pourquoi cette faillite du système marocain ? Il s’est tout simplement désintégré. Il y a débord des matières qui sont enseignées en arabe. Une fois à l’université, l’étudiant doit se réadapter pour étudier en français, notamment les matières scientifiques. Pour ceux ayant choisi les filières littéraires, leur vie scolaire entière sera en langue arabe. À leur sortie de l’université, ils regagnent le groupe de jeunes victimes d’inadéquation entre la formation et le marché du travail.

Par ailleurs, il y avait un problème dans le préscolaire puisque les enfants n’étaient admis à l’école qu’à partir de sept ans. Si un enfant n’est pas éduqué aux notions de civisme entre trois et six ans, cela est très compliqué de lui donner un cadre une fois qu’il arrive à l’école. L’enseignant n’étant pas respecté par ces élèves qui n’ont pas eu de sensibilisation au civisme, a décroché et s’est désintéressé. D’où cette désintégration du système éducatif. Il faut maintenant le reconstruire. Le Ministre actuel fait de l’excellent travail sur le préscolaire. On se dirige vers un ensemble cohérent, avec une stratégie où un enfant de quatre ans intègre l’école et y reste jusqu’à 14 ans pour ensuite choisir entre un cursus bac-université ou une formation professionnelle avec des professeurs engagés, motivés et de bon niveau.

Ne faut-il pas un plan d’action pour y remédier ?

Quand vous réformez un secteur, vous le faites de manière globale. Dans l’éducation, poste budgétivore qui pèse près de 55 milliards de dirhams sur le budget de l’État, la vraie problématique est de trouver les bons enseignants. Le Ministère doit mettre en place un vrai plan d’urgence et une vraie stratégie d’urgence pour former les formateurs.

Je suis de ceux qui préconisent, et je n’ai pas de honte par rapport à cela, que quand on manque de formateurs, il ne faut pas hésiter à en faire venir de l’étranger afin de former les premiers groupes de formateurs qui, à leur tour, formeront d’autres enseignants marocains.

Il faut initier ce cycle, notamment pour les langues, car nous avons décidé d’ouvrir l’enseignement dans ce sens et que nous avons une économie et des filières ouvertes sur le reste du monde.

Aussi, quand on fait un métier, on le fait par passion. C’est pourquoi le plus important est de valoriser le métier d’enseignant et de professeur, le rendre attractif. Dans cette optique, il est important de déployer toute une stratégie dont les points clés sont la rémunération, la motivation et l’environnement de travail. Rendre au professeur et à l’enseignant la place qu’ils méritent dans l’économie et la société est primordial. Je pense que lapriorité actuelle estcelle de préparer les prochaines générations de formateurs de demain. Il faut laisser les équipes en place et opérationnaliser ces décisions stratégiques. Les résultats, eux, ne seront pas visibles avant 6 ou 7 ans.

Par ailleurs, en ce qui concerne les nombreux jeunes en recherche d’emploi, une partie peut être sauvée grâce à la formation professionnelle. Le reste doit avoir accès à des formations spécifiques pour l’aider à s’insérer dans la société et l’économie du pays .

Ma conclusion ? Il faut un choc économique au Maroc afin qu’il retrouve les 6 à 8 % de croissance permettant à son économie d’absorber les nouveaux arrivants sur le marché du travail. Ce choc nous ferait gagner du temps.

Que pensez-vous du projet d’intégration des langues étrangères dans l’enseignement ?

Le cursus de scolarisation des enfants leur permet d’avoir une formation généraliste jusqu’à l’âge de 14 ans. Au-delà, il y en a qui optent pour le cursus bac-université. D’autres pour la formation professionnelle afin d’apprendre un métier. 90 % des métiers d’aujourd’hui vont changer dans 20 ou 30 ans. Il faut anticiper ces évolutions et y préparer nos enfants. C’est pourquoi je pense que notre Ministre actuel de l’éducation nationale fait du bon travail, dans la continuité du chantier initié par Mohamed Hassad avant lui. Sa mission consiste à rétablir la pratique des langues étrangères au sein du cursus scolaire. Bien sûr, nos langues nationales sont l’arabe et l’amazigh. Nos enfants doivent donc les apprendre. Mais je crois que, pourles matières techniques, les langues étrangères permettent de mieuxles outiller face aux métiers de demain.

De plus, l’économie marocaine est ouverte sur le monde extérieur. Tourisme, programmes sectoriels, automobile, aéronautique et offshoring sont par exemple des secteurs sur lesquels le Maroc a misé et qui deviennent des succès. Tous ces métiers nécessitent une maitrise des langues étrangères. Il y a également lieu d’inclure une grosse dose d’informatique et de digital au sein du cursus scolaire.

Dans ce cas, comment devrait être organisé l’enseignement au Maroc ?

À partir de 14 ou 15 ans, nous devons être capables de faire un choix. Enseignants, écoles, parents et élèves doivent se pencher sur ce qu’il faut faire pour la suite des études. Soit opter pour un baccalauréatet des études universitaires dans des filières où le besoin se fait sentir, ou la formation professionnelle pour être suffisamment outillé et accompagner le développement de l’économie marocaine.

Propos recueillis par Salima Marzak