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Ecole

Enseignement, les raisons d’un échec

Date de publication : 8 octobre 2019 Rubrique : Zoom

Urgence de la généralisation de la scolarisation, marocanisation des effectifs d’enseignants et arabisation improvisée. Le système éducatif marocain a subi, depuis l’indépendance du Maroc, des changements radicaux qui n’ont pas eu l’effet souhaité. Aujourd’hui ce système produit une grande quantité de diplômés incapables de s’intégrer dans le tissu économique du pays ou de suivre l’évolution des entreprises marocaines.

Chaque année, 240 000 jeunes arrivent sur le marché de l’emploi. Ils sont répartis en trois groupes d’effectifs équivalents, soit 80 000 personnes. Le premier groupe quitte le Maroc à la recherche d’un travail ou pour compléter ses études. Le deuxième décroche un poste dans son pays natal. Le troisième ne trouve pas d’emploi. « Ce dernier groupe souffre d’une inadéquation entre la formation qu’il a suivie et les exigences du marché de l’emploi », précise Moncef Belkhayat, homme d’affaires, ancien Ministre et vice-président de la région de Casablanca-Settat.

Des réformes menées dans l’urgence

Pourquoi le système de l’enseignement marocain peine-t-il à produire des diplômés prêts s’insérer dans le tissu économique du pays ? Retour en 1956 : le Maroc comptait 200 étudiants universitaires, une centaine de bacheliers et environ 200 professeurs du secondaire pour une population de 11 millions d’habitants. « Il fallait donc reconstruire le pays, avec seulement cette part minime de la population qui était à l’université, et qui comprenait deux femmes seulement », a rappelé Saaïd Amzazi, Ministre de l’Éducation Nationale, de la Formation Professionnelle, de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique lors de son intervention à la 4eédition du Morocco Today Forum. L’événement avait été organisé en juillet dernier par le groupe Le Matin sur le thème « Économie du Savoir et nouveau modèle de développement, l’opportunité de l’intangible ».

Soixante ans plus tard, le taux de scolarisation est de plus de 99 % dans le primaire. Avant d’y arriver, le système éducatif marocain a fait face à trois contraintes majeures. La première était l’urgence de généraliser la scolarisation dont le taux se situait alors autour de 20 % pour le primaire. La deuxième difficulté fut la marocanisation des effectifs d’enseignants, car seul un professeur sur deux était marocain dans le primaire et 1 sur 10 dans le secondaire.

« Pour remplacer les ressortissants étrangers dans l’éducation, il fallait donc former, forcément à la va-vite, des enseignants marocains. Cette marocanisation des effectifs d’enseignants s’est faite, il faut bien le reconnaître, dans l’urgence et au détriment de la qualité de formation » , admet Saaïd Amzazi. La troisième contrainte fut l’arabisation de notre système éducatif, qui a produit sa première génération de bacheliers en 1989. « Du jour au lendemain, des enseignants formés en français et qui dispensaient leurs cours en français ont dû, encore une fois dans la précipitation, passer d’un enseignement des maths, de la physique, de la chimie et des sciences naturelles en arabe, avec des manuels en arabe, et emmagasiner tout un nouveau lexique de termes techniques en arabe, élaboré dans la précipitation la plus totale », précise le Ministre.

Une fracture profonde au sein du système éducatif

C’était le début de la fin : le Maroc assistait à la naissance d’une fracture sociale au sein de son système éducatif. « Au Maroc, la société urbaine compte deux groupes qui coexistent. Le premier est multilingue. C’est la classe moyenne qui a la possibilité, avec la couverture sociale d’avoir accès à des services de l’État plutôt d’ordre privé. Aller en clinique, voyager, accéder à l’école privée. Cette frange représente environ 20 % de la population urbaine. Le deuxième groupe appartient aux classes moyennes inférieures C et D qui n’ont pas accès à ces services par manque de moyens », précise Moncef Belkhayat. Les élèves aisés se sont donc naturellement tournés vers les écoles étrangères ou privées. Les moins fortunés, eux, ont fait face à une marocanisation trop rapide et à une arabisation improvisée dénuée de stratégie. « Certains ont parlé d’ailleurs d’une réforme “inachevée”, car celle-ci n’a pas pu être étendue à l’enseignement supérieur », rappelle de son côté Saaïd Amzazi. Cette massification a pesé sur les universités marocaines.

Des répercussions sur l’enseignement supérieur et l’employabilité des jeunes

Selon le dernier rapport de la Banque mondiale sur le sujet, les universités publiques marocaines subissent une pression due à la massification de l’enseignement. La qualité de leurs prestations et la quantité d’étudiants qu’elles peuvent absorber ne correspondent pas aux objectifs fixés. « Seulement 20 % des filières universitaires répondent aux besoins actuels du marché », explique Moncef Belkhayat.

Des métiers comme le tourisme, l’offshoring, l’automobile, l’aéronautique, les ports, la logistique ou encore la distribution peinent à trouver des candidats et les universités ne s’y sont toujours pas adaptées. Au contraire, d’autres filières ont des effectifs en surnombre, mais ne répondent pas forcément aux défis que le Maroc souhaite relever. « Le modèle économique du Maroc est fondé sur le renforcement de l’infrastructure. Nous avons des filières d’avenir pour l’essentiel déjà existantes, sur lesquelles il faut miser avant la fin des grands chantiers d’infrastructures », nous explique Mehdi El Yousfi, Directeur Général du cabinet Diorh. Selon ce professionnel de la formation continue, l’enseignement supérieur doit être fondamentalement renforcé dans les technologies de l’information (informatique, web, infrastructures informatiques…).

Préparer les écoliers aux métiers du futur

Alors, comment se préparer aux nouveaux métiers qui seront créés dans les prochaines décennies sachant que l’enseignement marocain ne peut pas suivre les tendances actuelles ? C’est un vœu pieux selon Mehdi El Yousfi qui recommande plutôt la formation continue et professionnelle. La première pour rester à jour face aux dernières avancées technologiques, la deuxième pour permettre à ceux qui le souhaitent de réussir leur virage professionnel. L’université, quant à elle, devrait se focaliser sur la production de diplômés capables d’intégrer rapidement la vie active, armés de soft skills qui s’ajoutent à leur bagage technique.

L’enseignement secondaire est également pointé du doigt, ne serait-ce que pour le manque de visibilité et d’orientation dont souffrent les étudiants. Le primaire, pour sa part, ne prépare pas les écoliers à l’étape d’après. Quant au préscolaire, l’offre n’est pas du tout suffisante. Sous d’autres cieux, l’enfant est pris en charge depuis son plus jeune âge. Dans les pays scandinaves, les jeunes suivent un cursus de scolarisation qui leur permet d’avoir une formation généraliste jusqu’à 14 ans. Au-delà, certains décident d’opter pour un bac qui leur donne accès à l’université. D’autres choisissent la formation professionnelle pour apprendre un métier et accompagner le développement économique de leur pays.

Le privé, partenaire ou rival ?

À toutes les étapes de la vie scolaire, le privé peut être un véritable partenaire de la stratégie publique. « Je pense que le succès de l’école privée n’est pas un phénomène de mode. L’école privée obtient des résultats. Il n’y a qu’à voir les taux de réussites aux examens nationaux que les écoles privées obtiennent, souvent supérieurs à 95 % au bac, avec en grande partie avec mention », indique Moncef Belkhayat. Cela est possible en partie parce que ces écoles fournissent un enseignement bilingue, voire trilingue, et contribuent à développer des aptitudes et connaissances permettant aux étudiants de mieux attaquer la vie universitaire, de maximiser leurs chances de réussir leur carrière professionnelle et leur insertion sociale.

Malgré cela, l’école privée est souvent pointée du doigt pour la cherté des cursus qu’elle offre. La Banque mondiale a d’ailleurs souligné dans son dernier rapport que la facturation moyenne dans l’enseignement supérieur se situait aux alentours de 70 000 dirhams par an sans compter les frais de logement et autres charges journalières, pour un cursus de quatre ans. Seule l’élite marocaine peut se permettre ces frais dissuasifs pour les autres catégories sociales. Autre élément pointé du doigt par la Banque mondiale, l’absence d’indicateurs de qualité de l’enseignement. D’où le discrédit qui s’est abattu sur les établissements privés ces dernières années.

ProfesseurEnseignant, un métier en danger

Selon l’enquête IPSE conduite par l’ONDH en 2017, une grande majorité des enseignants du primaire ne disposent pas des compétences nécessaires pour remplir leur mission. À l’origine de ce phénomène, la faiblesse du niveau des candidats attirés par l’enseignement. Plus de 60 % de ceux recrutés avec le statut contractuel ont décroché leur bac sans mention. Près de 75 % d’entre eux ont même redoublé au moins une fois pendant leurs études. Alors que dans des pays développés, les professeurs sont choisis parmi l’élite des bacheliers, devenir enseignant au Maroc est la dernière alternative de ceux qui n’ont pas pu faire mieux. Il n’est d’ailleurs pas surprenant que le métier ne soit pas attractif. Il suffit de voir le système de rémunération et de promotion actuel. Un enseignant débutant démarre sa carrière avec un salaire mensuel de 5 000 dirhams qui atteindra 6 500 dirhams après 10 ans pour plafonner à 10 000 dirhams en fin de parcours. Pour séduire, la profession doit être revalorisée, avec des plans d’évolution bien étudiés et une grille salariale au diapason du niveau de vie actuel. Ce n’est que de cette façon que l’objectif d’y attirer 20 000 « super » bacheliers par an sera rempli.

Salima Marzak