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Mehdi Laraki

Entretien avec Mehdi Laraki

Date de publication : 3 septembre 2019 Rubrique : Zoom

« Il faut créer un véritable écosystème autour du produit culturel »

Entretien avec Mehdi Laraki, Président de l’Association Marocaine des Entrepreneurs Privés du Spectacle et des Arts Vivants (Amesvi), qui fait le point sur les entreprises de spectacles, les perspectives du secteur ainsi que sur la place du sponsoring dans l’entrepreneuriat culturel. 

Conjoncture : Pouvez-vous définir ce que sont les entreprises privées du spectacle et des arts vivants ?

Mehdi Laraki : Ce sont toutes les entreprises qui interviennent dans l’ensemble des métiers du spectacle vivant, que ce soit en termes de diffusion, d’organisation ou de production. L’Amesvi couvre ainsi une panoplie d’activités comme la production de pièces de théâtre internationales et marocaines (Les Théâtrales) et de one man show, l’organisation de festivals thématiques (Jazzablanca, Marocains Rigolos du Monde…), la formation, à travers le Studio des Arts vivants. L’association concerne également l’organisation d’événements ponctuels de formation, la promotion des talents (Concours de jeunes talents marocains le Morocco Music Awards, concours de pièces de théâtre marocaines, Al Masrah Al Comedi), l’animation culturelle pour enfants (spectacles, comédies musicales et théâtre pour enfants) ainsi que l’organisation du premier Salon de la musique au Maroc dédié aux professionnels africains, Visa For Music. Notre objectif est de proposer un contenu culturel pour tout public, jeunes ou adultes, gratuit ou payant, au Maroc ou à l’étranger.

Quels sont vos objectifs à court et à moyen terme ?

Créée début 2018, notre association réunit les principaux acteurs de l’industrie culturelle marocaine avec pour objectif majeur de faire progresser le secteur. Elle a parmi ses priorités de représenter l’ensemble de la profession afin de faire entendre sa voix auprès des pouvoirs publics et instances concernées mais aussi de faire valoir son poids dans l’économie et le paysage culturel national. Pour rappel, l’Amesvi a aujourd’hui à son actif plus de 1 500 spectacles pour tous publics organisés sur les deux dernières décennies.

En dépit de sa jeune expérience, l’association adhère déjà à la Fédération des Industries Culturelles et Créatives de la CGEM et prévoit de prendre pleinement part aux différents échanges dans tous les sphères et métiers qui gravitent autour du monde des arts et du spectacle. Notre ambition est d’offrir un cadre solide et propice à l’essor des industries culturelles marocaines. Et pour cela, nous comptons instaurer une meilleure réglementation au sein de ce marché, en vue d’en professionnaliser les pratiques, de créer plus d’emplois et enfin de participer au développement humain et à l’attractivité territoriale.

Par ailleurs, l’Amesvi servira de plateforme d’échange et de formation pour tous les acteurs de la filière, ainsi que d’interface entre les producteurs, les pouvoirs publics et les artistes, en constituant une force de proposition auprès des différents ministères et tous les organismes liés de près ou de loin à la culture.  Enfin, l’association a la volonté à moyen terme de contribuer pleinement au développement des arts et du spectacle dans toutes les régions du Maroc. Forte de l’expertise reconnue de ses membres, l’association souhaite faire progresser l’offre culturelle du pays et « doper » la capacité des producteurs.

Comment faire pour que la culture soit génératrice de revenus pour l’entrepreneur culturel au Maroc ?

C’est une très bonne question ! Beaucoup d’entre nous arrivent dans ce métier davantage par passion que pour les perspectives financières du secteur. Nous avons à cœur de partager cette passion et rendre la culture, dans sa composante art vivant, accessible au plus grand nombre.

Pour en revenir au sujet de l’équilibre financier, il faudrait comprendre l’économie globale d’un projet culturel. Certains aspects sont liés à la production, d’autres à la communication ou à la logistique. L’entrepreneur culturel doit jongler entre ces multiples volets tout en essayant d’apporter une offre de qualité et à un prix abordable, et idéalement rémunérer ses efforts. Sous d’autres latitudes, la culture est très fortement encouragée. Infrastructures adéquates pour la production et l’émergence de talents, aide à la formation, subventions… autant d’éléments qui permettent d’inciter à la création et la diffusion de spectacle. Dans ce contexte, les différentes parties prenantes peuvent jouer leur rôle sereinement et trouver une rémunération juste. Aussi, est-il primordial de créer un véritable écosystème concernant le produit culturel, et ce, à l’instar des autres secteurs tels que le textile, l’agroalimentaire, automobile, ou encore le tourisme.

La définition du statut de l’entrepreneur prendrait tout son sens si les normes de qualité étaient formalisées à travers un cahier des charges instruit pour la réalisation de chaque projet culturel. Prenons le cas des séries télévisées proposées durant le ramadan par les chaînes marocaines. Dans ce cas spécifique, un cahier de charge plus rigoureux et plus riche en thématiques répondrait mieux aux attentes du spectateur marocain.

Plusieurs solutions pourraient remédier à question de la génération de revenus. Pour y parvenir, il faudrait impérativement mettre en place un cadre fiscal incitatif pour permettre aux entreprises d’investir dans la culture et dans la formation de talents ; encourager la médiation pour augmenter la consommation artistique et aussi supprimer la TVA sur la billetterie.

Quelle est la place du sponsoring dans l’entrepreneuriat culturel ?

Votre question s’articule parfaitement avec la précédente, car le sponsor joue un rôle fondamental dans l’équilibre financier. À travers le sponsoring, un annonceur apporte un soutien financier ou matériel à un événement en contrepartie de visibilité de nature publicitaire et également de transferts d’image positifs. Si dans d’autres pays étrangers, le financement de la culture bénéficie énormément de la contribution de l’État (aides aux intermittents du spectacle, subventions des théâtres…), ici très souvent, c’est le sponsoring qui prend le relais. Ce qui n’est pas sain pour le développement du secteur dans la mesure où une relation de dépendance peut s’installer avec les sponsors. La survie de plusieurs événements culturels au Maroc en dépend aujourd’hui. Une des solutions serait aussi de proposer une loi sur les fondations et le mécénat pour encourager les contributeurs à augmenter leur participation.

Connait-on les habitudes de consommation culturelle des Marocains ?

Avant de parler consommation, il existe des préalables pour ancrer les habitudes de sorties que sont l’éducation, la formation du public, la diffusion et l’accompagnement de la production. Premièrement, la consommation passe par l’éducation artistique dans le développement et la construction du futur citoyen, autrement dit la culture s’inscrit dans l’esprit des enfants dès leur plus jeune âge. À titre d’exemple, en Europe, les réflexes liés à la culture s’apprennent très tôt à l’école avec des sorties régulières (spectacle, cinéma, musée…). Au Maroc, des écoles privées ont saisi leur importance, mais que propose-t-on aux élèves des écoles publiques sur ce volet ? Secundo, de par mon expérience sur ces deux dernières décennies, les entreprises privées du spectacle ont grandement contribué à l’émergence d’un public à la recherche de spectacles de qualité. Il est donc nécessaire de continuer à le fidéliser en lui proposant une bonne programmation. Enfin, et sous la vison éclairée du Souverain, les festivals tiennent une large part dans la consommation de la culture. Ils contribuent en effet à l’instauration d’habitudes de sorties permettant au public de se familiariser avec le spectacle, et ce, à travers deux propositions (places payantes et gratuités) visant à répondre aux attentes du plus grand nombre de spectateurs (Festival Mawazine, Festival Gnaoua, Jazzablanca.)

À cet effet, je pense que le nombre de festivals devrait être multiplié par 10 et que nous devrions en faire des événements récurrents pour stimuler les habitudes de sorties.

Propos recueillis par Hicham Houdaïfa