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Salma Belkebir

Entretien avec Salma Belkebir

Date de publication : 3 septembre 2019 Rubrique : Zoom

« L’offre culturelle ne répond pas toujours aux besoins du public »

Entretien avec Salma Belkebir, architecte, chercheuse en urbanisme et ancienne Directrice de la troupe Daba Théâtre.

Conjoncture : Peut-on parler de politiques culturelles au Maroc ?

Salma Belkebir : Au Maroc, la question culturelle a été, depuis toujours, une question éminemment politique. Les tentatives de l’État de construire un projet culturel nous amènent à penser qu’il existe une véritable vision politique de la culture au Maroc.

Néanmoins, si nous nous attardons sur une des définitions données à la politique culturelle en tant « qu’ensemble des stratégies mises en œuvre pour traduire les priorités culturelles de la cité et de ses individus », telle que définie par l’Agence culturelle française du Grand Est, nous constatons d’après l’historique des politiques culturelles que le secteur n’a pas toujours été au-devant des préoccupations politiques, étant cet objet incongru greffé aux départements ministériels. Je parlerais donc de politiques (non) culturelles pour qualifier la situation dans notre pays.

Historiquement, quelle place a eu la culture dans les différents gouvernements qui ont dirigé le pays depuis l’indépendance ?

Au Maroc, jusqu’en 1968, le « Ministère de l’Éducation Nationale et des Beaux-Arts » avait la responsabilité de la culture et l’exerçait au moyen de divers services hérités de l’ancienne « Direction de l’Instruction Publique » du Protectorat. Mohammed El-Fassi, alors Recteur des Universités marocaines et qui avait été Ministre de l’Éducation nationale dans le premier gouvernement du Maroc, est nommé « Ministre d’État chargé des affaires culturelles et de l’enseignement originel » par le Décret du 8 juillet 1968. Le 13 avril 1972, une nouvelle modification intègre la culture au : « Ministère de l’Enseignement originel, supérieur et secondaire » qui échoit à Habib El-Fihri. Enfin, le 25 avril 1974, la culture est séparée des Affaires islamiques et des Habous et revient à un « Ministre d’État chargé des Affaires culturelles », en la personne de M’Hammed Bahnini.[1]

La culture restera assujettie au Ministère de l’Intérieur jusqu’en 1992, date d’indépendance du Ministère des Affaires culturelles. Les questions de liberté de créations et d’expression artistiques seront donc mises en stand-by pendant de longues années, et ce, malgré le développement d’une scène culturelle alternative. D’ailleurs ce n’est qu’en 1998, date de l’avènement du gouvernement d’alternance, que l’on reparlera de Ministère de la Culture. Plusieurs ministres se succéderont avec des visions de la culture tout aussi différentes les unes des autres, avant que Mohamed Amine Sbihi ne reprenne les rênes du Ministère de la Culture de 2012 à 2016, pour y mener sa « Stratégie du Maroc culturel ». Enfin, au sein du Gouvernement présidé par Saad Eddine El Othmani, Mohamed El Aaraj est nommé Ministre de la Culture et de la Communication en 2017.

Quel budget est réservé à la culture au Maroc ? Est-ce suffisant ?

En 2018, le budget alloué à la culture avoisinait les 736 millions de dirhams,soit près de 1 % du budget national. C’est dire si la marge de manœuvre du Ministère de la Culture est quasi nulle. Il y a, certes, une hausse de 1.9 % par rapport au budget de 2017, mais ce montant reste trop insuffisant pour pouvoir mener tous les chantiers annoncés par le Ministère de la Culture, auquel s’est greffé depuis 2017, le département de la communication. Ce montant servira-t-il à financer des infrastructures culturelles, former les ressources humaines qualifiées dans divers domaines artistiques et octroyer des subventions aux artistes, etc. ? Il y a tout lieu d’en douter.

De la promotion du livre à la gestion du patrimoine, y a-t-il une cohérence dans la gouvernance culturelle nationale ?

Depuis l’avènement du Gouvernement d’alternance en 1998, durant lequel l’on reparla véritablement de Ministère de la Culture, plusieurs visions politiques de la culture se sont succédé. Lorsque l’on travaille sur la promotion du livre, que l’on passe à la création d’entités culturelles (directions régionales de l’action culturelle) ou encore à la préservation du patrimoine pour in fine parler de gouvernance culturelle… se pose le problème de la construction d’une vision politique de la culture à long terme. Cette situation fait que rien n’est complètement achevé à bon escient. Il est donc tout à fait plausible de parler d’absence de cohérence dans la gouvernance culturelle marocaine.

La politique culturelle survit-elle au changement de gouvernements, de ministres ?

La politique culturelle nationale peine à survivre à tous ces remaniements ministériels. Ils ont d’une part, contribué à l’éparpillement de ces politiques culturelles, étant donné que chaque programme fut souvent déconnecté du précédent. D’autre part, ils ont entravé le déploiement d’une action culturelle pérenne qui peine encore à trouver ses marques étant donné le manque de fonds et l’absence d’une vision à long terme.

Qu’en est-il des infrastructures culturelles ? Sont-elles suffisantes et adaptées au public marocain ?

Si l’on suit le développement de la scène culturelle alternative depuis ces 10 dernières années, l’on constate que l’offre proposée ne répond pas toujours aux besoins du public. Les jeunes artistes s’ouvrent actuellement vers de nouveaux horizons et ont besoin d’espaces adaptés pour cela. La danse hip-hop, le street-art, le rap, le slam, le cirque… sont autant de formes artistiques qui nécessitent d’être prises en compte et, surtout, pour lesquel(le)s) il faut prévoir des espaces adaptés.

Est-ce que la formation trouve une place importante dans la politique culturelle nationale ?

Il est important de noter que la formation occupe aujourd’hui une place importante au sein de la politique culturelle nationale, mais cela n’est pas toujours en phase avec la réalité du terrain. En plus des établissements tels que l’ISADAC ou l’Institut National d’Art Dramatique et d’Animation Culturelle qui forme aux métiers du théâtre (mise en scène, scénographie, réalisations de décors et tous les métiers qui s’y rapportent), nous trouvons l’Institut National des Sciences de l’Archéologie et du Patrimoine (INSAP) les conservatoires de musique, les écoles des beaux-arts de Casablanca et de Tétouan pour ne citer que ceux-là. Néanmoins, comme l’avance Aadel Essaadani, ancien Président de l’association Racines, il manque à ce large éventail de possibilités certaines formations comme « les métiers de régisseurs son, régisseur lumière, régisseur plateau, chargé de diffusion, chargé de plateau, de festival. D’autant plus que les formations prodiguées par l’université en matière d’ingénierie culturelle (master) et de médiation culturelle (Licence professionnelle) ne répondent pas au besoin du marché. »

Est-ce que la culture est réservée à l’élite ? Quel accès pour les classes populaires ?

Nous pouvions avancer il y a quelques années que la culture était réservée à une élite. Elle l’est toujours d’ailleurs, mais à un moindre degré. Je pense plutôt que l’offre culturelle est mal distribuée géographiquement et donc concentrée dans les grandes villes ou les villes moyennes du Royaume. Dans les petites villes qui représentent plus de 86 % de l’armature urbaine nationale, les communes rurales ou périurbaines, l’offre culturelle demeure très limitée. C’est à mon sens cette distribution non équitable des ressources culturelles qui pose problème. La culture aujourd’hui est de plus en plus démocratisée grâce à des porteurs de projets tant nationaux qu’internationaux. Le travail qu’opère par exemple la Fondation Ali Zaoua dans les quartiers dits populaires est remarquable. Il s’agit d’une part d’apporter la culture dans des zones éloignées n’ayant pas d’offres culturelles adaptées aux besoins des jeunes des quartiers et, d’autre part, de convier les catégories sociales les plus privilégiées à venir y suivre des cours. En d’autres termes, cela revient à désenclaver ces régions à travers la culture. Je pense également au projet du camion théâtre mobile de la compagnie « Spectacle pour tous », au « Théâtre Aquarium » ou encore à la compagnie « Anfass » et bien d’autres troupes nationales qui se débattent avec le peu de moyens dont ils disposent pour répandre leur art aux quatre coins du Maroc. L’accès des classes populaires aux productions culturelles est donc facilité, mais ces initiatives restent insuffisantes à l’échelle nationale. Il est même parfois entravé par l’absence d’espaces adéquats, ou à contrario d’espaces fantômes, sans ressources et personnels pour assurer l’animation et la formation des jeunes. En cela, nous pouvons remarquer la dégradation de l’offre culturelle depuis quelques années au Maroc.

Pourquoi constate-t-on cette dégradation de la culture au Maroc ? Pourquoi l’offre culturelle est-elle réduite ?

La culture ne se limite pas uniquement aux productions artistiques, aux concerts ou aux festivals. Elle couvre tout ce qui touche à notre identité, à la langue, aux arts culinaires, au patrimoine et à l’architecture, etc. Et ce n’est ni le fait de dépenser des sommes astronomiques dans des festivals de musique ni celui de construire de grands centres culturels ou encore d’organiser des salons du livre qui feront avancer la culture dans ce pays, du moins si ces actions ne sont pas accompagnées d’une vision sociétale ancrée.

Il y a donc lieu de parler d’une dégradation de la culture. Aujourd’hui le Maroc est tiraillé entre une vision politique grandiloquente et exclusive de la culture et la nécessité d’offrir aux citoyen(ne)s marocain(e)s la démocratisation tant prônée de la culture. On constate également un décalage proéminent entre les politiques culturelles actuelles et le projet de société que nous, jeunesse de ce pays voulons construire. Tant que les politiques culturelles ne s’imprègneront pas de la réalité sociétale et des véritables besoins de la jeunesse marocaine, les choses ne pourront pas vraiment avancer.

Enfin, l’offre culturelle réduite est, à mon sens, due au budget infime réservé à la culture et, comme dit précédemment, à une mauvaise répartition des ressources culturelles.

En conclusion, la culture est ce qui nous définit en tant que groupe d’individus, ce qui nous rassemble et nous différencie. Elle est surtout le miroir du développement de nos sociétés : en défendre une conception inclusive, c’est participer à un Maroc meilleur, égalitaire, solidaire.

Propos recueillis par Hicham Houdaïfa

 

[1]Adam, A, La politique culturelle au Maroc, P1-22, 1973, http://aan.mmsh.univ-aix.fr/Pdf/AAN-1973-12_43.pdf.