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Neila Tazi

Entretien avec Neila Tazi

Date de publication : 3 septembre 2019 Rubrique : Zoom

« Avec 0,25 % du budget de l’État, la culture reste à la traîne des politiques publiques »

Entretien avec Neila Tazi, présidente de Fédération des Industries Culturelles et Créatives (FICC). Relevant de la CGEM, la FICC se donne pour principal objectif de consolider la place des arts et de la culture dans le développement.

Conjoncture : Parlez-nous de la Fédération des Industries Culturelles et Créatives, de ses objectifs, de sa raison d’être…

Neila Tazi : La FICC est la 33efédération sectorielle de la Confédération Générale des Entreprises du Maroc (CGEM). C’est une fédération interne, et donc régie par les statuts de la CGEM. J’ai l’honneur d’avoir été élue, le 28 février dernier, Première Présidente de cette fédération en binôme avec Abdelkader Retnani qui en est le Vice-Président Général. Sept filières structurent pour le moment la fédération : le cinéma, l’audiovisuel, la musique, le spectacle vivant, les arts visuels et contemporains, l’édition et la librairie et enfin les établissements culturels et espaces pluridisciplinaires.

La fédération a pour objectif de contribuer à mettre en place les conditions de l’émergence d’un secteur essentiel pour le Maroc, un secteur qui regorge de potentialités et qui sera d’un immense apport pour le développement économique et social du pays. Le Maroc dispose d’un riche patrimoine culturel et civilisationnel et ces deux dernières décennies ont démontré la force de la dynamique créative qui s’exprime au quotidien à travers les différentes disciplines artistiques et dans les différentes villes du pays. Il est nécessaire d’accompagner cette dynamique, de susciter un nouvel élan, de fédérer les acteurs du secteur pour engager un travail qui sera bénéfique pour les territoires, l’investissement, l’emploi, l’épanouissement de la jeunesse, l’éducation, le tourisme et les économies de services, tout comme pour la diplomatie culturelle.

Quel est votre plan d’action pour les mois et les années à venir ?

C’est une fédération naissante et nous avons donc parmi nos objectifs prioritaires de rassembler et d’élargir la représentativité au sein de la FICC pour une meilleure mobilisation. Nous voulons être une solide force de propositions vis-à-vis des différentes instances publiques et privées.

Nous nous appuyons également sur les recommandations de l’avis du Conseil Économique Social et Environnemental (CESE) sur l’Économie de la Culture, émis en 2016, pour engager des partenariats sur le plan institutionnel.

Dans ce sens, nous avons mis en place une plateforme de travail avec le Ministère de la Culture et de la Communication. Celle-ci est composée de plusieurs groupes de travail qui évoquent les questions stratégiques sur lesquelles nous devons agir pour améliorer le climat opérationnel, et notamment sur les questions liées au partenariat public-privé, à la législation, à la fiscalité, à la formation, aux droits d’auteurs…

Nous voulons encourager au sein du secteur la communication et la fluidité en termes d’échange de l’information et engager une approche régionale en nous appuyant sur les bureaux régionaux de la CGEM.

Nous initions enfin un partenariat avec l’ANAPEC pour identifier les besoins du secteur en matière de formation qui se trouve être l’une des grandes attentes toutes filières confondues.

Quelle est la place de la culture dans l’actuel plan de développement national ?

Je dirai que le regard porté sur la culture au Maroc évolue progressivement, mais trop doucement. Cette évolution est le fruit d’une prise de conscience de la dimension transversale de la culture clairement énoncée dans l’article 25 de la Constitution de 2011 et dans la Vision 2020 annoncée en 2014 qui vise à faire de la culture un véritable levier de développement. Cette vision annonçait que la culture serait pensée dans une démarche globale et transversale, où plusieurs départements ministériels seraient invités à se joindre au Ministère de la Culture pour contribuer au développement du secteur. Tous les décideurs s’accordent à dire que la culture est importante, mais nous ne voyons pas encore de volonté politique forte à la tête du Gouvernement. Avec 0,25 % du budget de l’État, la culture reste à la traîne des politiques publiques avec des disparités frappantes entre les zones urbaines et rurales. La vision Maroc Culturel 2020 prévoyait de doter les collectivités locales d’infrastructures culturelles, qui sont à la base de la diffusion du produit culturel. Mais, attention, les infrastructures à elles seules ne suffisent pas, c’est tout un écosystème qui doit être déployé. Se pose la question de leur financement, de leur gestion, de leur programmation, de la formation à ces métiers. Ce secteur a besoin d’une réelle accélération pour que la culture soit intégrée comme vecteur de croissance, de développement et de cohésion sociale.

Y a-t-il eu des avancées dans le dossier de la fiscalité ?

La FICC a engagé un travail de sensibilisation important auprès des pouvoirs publics pour expliciter les grandes lignes des besoins du secteur, et l’intérêt pour le pays de mettre en place une fiscalité adaptée conformément aux recommandations du CESE. Il y a des investisseurs à convaincre, un marché à créer, une offre à structurer, un secteur privé à stimuler. Oui, les opérateurs ont besoin de signaux et de visibilité. Lors des Assises de la fiscalité tenues en mai dernier, la culture a donc été inscrite au registre des recommandations dans le chapitre « rationalisation des incitations fiscales – en instituant des mesures de soutien pour le développement de l’industrie de la culture ». Tous les regards sont désormais tournés vers la prochaine Loi-cadre de programmation fiscale et la Loi de Finances 2020 pour traduire ces recommandations en mesures concrètes.

Propos recueillis par Hicham Houdaïfa

 

 

La culture en chiffres

  • Le budget du Ministère de la Culture représente 0,25 % du budget général de l’État (contre 0,53 % en Algérie et 0,71 % en Tunisie).
  • D’après le Haut-Commissariat au Plan (HCP) :

– le Marocain passe en moyenne 2h14 par jour devant la télévision
– il consacre moins de 2 minutes par jour à la lecture
– 76 % des jeunes âgés de 18 à 24 ans ne pratiquent jamais d’activité artistique.

  • Seuls 12 000 élèves sont inscrits annuellement dans les 53 conservatoires du Maroc (publics et privés)
  • 2 millions de personnes visitent chaque année les monuments et les sites historiques du Maroc. À titre de comparaison, l’Alhambra de Grenade accueille à elle seule près de 2,5 millions de visiteurs par an et la ville de Paris totalise 69 millions d’entrées par an.
  • Les recettes des monuments et sites historiques s’élèvent en moyenne à 16 millions de dirhams par an.
  • Il existe 80 musées à travers le territoire dont 14 relevant du Ministère de la Culture et 66 d’entités publiques et privées.
  • Les 14 musées du Ministère de la Culture génèrent 2,3 millions de dirhams de recettes annuelles.
  • En 2015, on comptait 57 écrans de cinéma à travers le Maroc générant 74 millions de dirhams de recettes (350 salles dans les années 70).
  • Le Maroc édite environ 2 000 livres par an (tous domaines et champs confondus)
  • À fin 2015, le Ministère de la Culture avait octroyé 3914 cartes d’artistes dont 48 % concernent le secteur de la musique, 31 % les arts dramatiques, 10 % la littérature…
  • Il existe au Maroc un déficit de 4000 bibliothèques (selon les estimations de l’UNESCO)
  • La plupart des entreprises culturelles travaillent dans le secteur du cinéma, de l’audiovisuel, du spectacle. 90 % de ces entreprises comptent sur leurs propres moyens.

 

Source : dossier de candidature du binôme Neila Tazi /Abdelkader Retnani pour la présidence de la FICC, basé sur le rapport Définition du patrimoine culturel et de ses composantes du Ministère de la Culture et de MDG Achievement Fund et la Revue N2 des statistiques culturelles 2013.