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Quelle culture pour quels publics ?

Date de publication : 3 septembre 2019 Rubrique : Zoom

Compte tenu des indicateurs de précarité sociale, la culture au Maroc est-elle un luxe ? Dans un contexte où le taux d’analphabétisme s’élève en moyenne à 40 % et où l’illettrisme avoisine les 70 % et quand 1,7 million de jeunes de 15 à 24 ans sont des NEET – c’est-à-dire ni en cours d’études, ni en stage, ni en situation d’emploi -, à qui s’adresse la culture ?

Oui, au Maroc, la culture est un luxe. Mais pas parce que la plupart des gens, notamment en milieu rural ou dans les petites villes, font face à d’autres types d’urgence, comme l’accès à l’école, à l’emploi, et même à l’eau ou à l’électricité. La culture au Maroc est un luxe faute d’infrastructures qui la rendent à portée de main.

Moins d’un tiers des communes marocaines sont équipées de bibliothèques

L’inventaire réalisé en 2014 lors du premier volet des États Généraux de la culture au Maroc porté par l’association Racines (créée en 2010 et dissoute en 2019) et publié sur www.artmap.ma montrait la rareté des lieux dédiés à la culture.

Projeté sur une carte, il faisait apparaître des déserts culturels. Ouarzazate, la capitale mondiale des tournages de films, ne disposait pas d’un seul écran de cinéma. L’exemple du livre, premier vecteur de culture, est flagrant : on décompte à peine 600 bibliothèques publiques pour un pays de 35 millions d’habitants, soit moins d’un tiers des communes équipées. Casablanca, qui abrite plus de quatre millions d’habitants, n’est dotée que de huit bibliothèques. Un unique événement d’ampleur est dédié à la littérature : le Salon international de l’Édition et du Livre de Casablanca qui, pendant 10 jours, permet de rendre les œuvres plus accessibles.

En effet, beaucoup n’osent pas pousser la porte des librairies qui se font de plus en plus rares et où le coût du livre, vu la disparition des bouquinistes, représente souvent un obstacle. Dans ces conditions, seules les classes aisées peuvent avoir accès à la culture : elles en ont, du fait de leur parcours scolaire et universitaire, le goût. Elles en ont aussi les moyens et se sentent la légitimité de se rendre dans les salles de spectacle, aux festivals, aux galeries d’art et aux musées. Mais pour les milieux les plus défavorisés, la télévision est l’unique fenêtre d’accès.

En effet, dans les villes nouvelles conçues pour le relogement des personnes en habitat insalubre, on retrouve rarement des bibliothèques, des théâtres ou encore des salles de cinéma. Il existe également peu de maisons de jeunes où pourrait se transmettre le goût de la culture et s’exercer les talents en devenir.

folkloreOr, la culture est – devrait être – au cœur d’un véritable projet de développement. Les plus brillants intellectuels du Maroc se sont prononcés en ce sens, notamment Abdellatif Laâbi. Depuis la revue Souffles fondée en 1966 jusqu’à son recueil de textes sur la culture, Petites lumières, l’auteur a porté une réflexion profonde sur le rôle de la culture dans le développement et la démocratisation du Maroc. Sans nier la dimension économique du développement, l’équipe de la revue Souffles avait souligné l’importance d’adosser celui-ci à un projet de fond ne pouvant être formulé qu’à travers les choix culturels d’un pays.

Dans son Pacte national pour la culture, un texte publié en 2010[1]qui reste d’une grande actualité, Abdellatif Laâbi écrivait : « Je n’ai cessé, au cours des dernières années, d’attirer l’attention de l’opinion publique et des responsables politiques sur le paradoxe qui consiste à parler d’option démocratique, de modernité, de développement humain, voire de nouveau projet de société, tout en faisant l’impasse sur la place de la culture dans ce processus et le rôle déterminant qu’elle pourrait y jouer. Partant de là, j’ai plaidé en faveur d’un renversement de perspective permettant d’appréhender la culture comme une priorité, une cause méritant d’être placée au centre du débat national. »

Si la culture est un vecteur de développement, c’est d’abord en raison du poids économique qu’elle peut avoir. La base mondiale de données sur le commerce international des biens culturels, publiée le 19 juin dernier par l’Institut de statistique de l’UNESCO[2], indique qu’en 2017, sur 25 624 297 849 $ d’exportations de tous types de biens par le Maroc, seuls 27 383 162 $ concernaient les biens culturels, soit 0,107 % du total. Quant aux importations de biens culturels, elles représentaient 392 633 992 $ (0,872 % des importations globales), créant une balance négative de – 365 250 830 $[3].

Force est donc de constater que le Maroc sous-exploite ce potentiel de production de richesses qu’est la culture. Les exportations liées au patrimoine naturel et culturel n’étaient, en 2017, que de 2 442 584 $ ; celles de produits artisanaux, de 21 845 631 $ ; celles de livres et de journaux, de 2 929 471 $ ; celles des spectacles, de 164 530 $ et, enfin, celles de l’audiovisuel, de 76 $. Cela représente une chute drastique au regard des 649 609 $ exportés en 2011[4].

Plaider pour les Lumières…

La culture, c’est pourtant la possibilité de créer des emplois qualifiés dans le secteur des industries culturelles. Si les chiffres ne sont pas disponibles pour le Maroc, il est à noter qu’en Turquie, près de 6 % de la population active travaille dans ce domaine et autour de 7 % en Allemagne[5]. Outre les artistes, la culture mobilise de nombreux métiers administratifs et techniques, qui permettent de développer et d’ancrer dans le pays une chaîne de valeur. Pas de concert sans ingénieurs du son et de la lumière, sans studios d’enregistrement, sans régisseurs, ni programmateurs, etc. C’est justement ce manque qu’essaye de pallier, depuis quelques années, le festival Visa for Music, à Rabat, qui s’est imposé comme une plateforme interprofessionnelle de l’industrie de la musique au Maroc, au Moyen-Orient et en Afrique.

Dans le domaine littéraire, faute d’un marché du livre structuré, les auteurs les plus brillants tentent leur chance dans des circuits mieux rodés, en Égypte et au Liban pour les arabophones et en France pour les francophones. Ce phénomène empêche le Maroc d’être le centre de sa propre production littéraire et intellectuelle. Par conséquent, en raison du prix exorbitant auquel ils sont vendus après avoir été importés, les Marocains ont difficilement accès à ces ouvrages qui leur sont avant tout destinés.

Or, si la chaîne de valeur n’est pas suffisamment ancrée au Maroc, cela compromet la possibilité de proposer une offre culturelle de haut niveau d’abord aux Marocains eux-mêmes, mais aussi dans la perspective d’enrichir l’offre touristique qui demeure un levier de développement prioritaire.

Outre cette dimension économique, la culture est au cœur d’un projet de développement centré sur l’humain. C’est la clef de voûte de la lutte contre toute forme d’obscurantisme. Dans son Pacte national pour la culture, Abdellatif Laâbi plaide résolument pour les Lumières, pour « un projet où nous déciderons de mettre au centre de nos préoccupations la dignité et l’épanouissement de l’élément humain, préparant ainsi l’avènement d’une société plus juste et fraternelle, donc plus pacifiée et ouverte, moins exposée aux démons de la fermeture identitaire et de l’extrémisme ». La culture est donc le facteur majeur de paix sociale, et à ce titre, elle concerne tout le monde.

Du reste, dans ce manifeste, Abdellatif Laâbi insiste sur la dimension inclusive et transversale de la culture. Les sept points qu’il évoque sont en effet révélateurs d’une vision qui déborde largement le seul champ de la création artistique : éradication de l’analphabétisme en mettant à l’œuvre les diplômés chômeurs ; constitution d’un Haut comité scientifique interdisciplinaire pour faire l’état des lieux et des besoins et dans l’éducation, la culture et la recherche scientifique ; création des infrastructures culturelles manquantes ; institution d’un Centre national des arts et des lettres pour attribuer des bourses, organisation de résidences et d’interventions d’artistes dans les écoles, les prisons, les hôpitaux, les entreprises… ; mise en place d’une Agence pour la promotion de la culture marocaine à l’étranger ; sauvegarde de la mémoire culturelle passée et contemporaine ; et, enfin, réforme de l’enseignement.

Ancrée dans le patrimoine et ouverte sur la création moderne, facteur de cohésion sociale, la culture est au carrefour des droits humains et des libertés les plus essentielles : liberté d’expression, d’association, etc. Bref, la culture est au cœur d’un projet démocratique. Et la démocratie, rappelle Abdellatif Laâbi, « ne saurait se limiter à l’instauration d’un type déterminé de pouvoir politique, de rapports sociaux, de production et de redistribution des biens matériels. Elle est tout aussi bien un choix civilisationnel qui consiste à miser sur l’élément humain. L’éducation, la recherche scientifique et la culture sont au centre de ce choix, le moteur sans lequel aucun développement d’envergure et durable n’est possible. »

theatreLa culture est l’affaire de tous

Ainsi, transversale et structurante, la culture est l’affaire de tous. Le déploiement d’un tel projet nécessite en effet l’implication de tous -pouvoirs publics et privés, société civile, artistes, intellectuels, partis, syndicats… – et à toutes les échelles : locale, régionale, nationale et internationale.

La culture n’est donc pas uniquement une affaire de budget, mais de vision globale, la seule à même de permettre la mise en œuvre d’un projet cohérent et structuré. Elle exige un engagement dans le temps, notamment à travers la formation.

Les réalisations événementielles, restreintes dans la durée, peuvent difficilement impulser à elles seules une dynamique en profondeur dans la société, car, une fois les festivals terminés, les Marocains font à nouveau face aux carences en infrastructures.

Il s’agit ainsi, en développant la formation, de créer un public, et par là, de générer une demande, qui à son tour pourra stimuler l’offre et de la faire progresser. Aujourd’hui hélas, trop de jeunes sont, faute de moyens, privés de l’accès à cette filière largement absente des cursus scolaires et de la vie des quartiers.

La force du projet formulé par la revue Soufflesrésidait dans sa plaidoirie pour une culture nationale moderne, dans laquelle tous les Marocains, quel que soit leur milieu social, pourraient se reconnaître. Dans cette vision, il y avait la volonté de dépasser le clivage entre peuple et élites, et de lutter contre l’« entre soi » entretenu par les plus privilégiés. Les poètes faisaient des lectures de leurs œuvres dans les lycées ; les peintres, évoluant autour de l’École des Beaux-Arts de Casablanca, allaient exposer sur les places publiques – et notamment la place Jamaa El Fna à Marrakech qui abritait alors la gare routière. Le tout dans un esprit de partage et de pédagogie et avec le souci de mélanger les publics. Force est de constater que ces derniers ne sont pas toujours acquis.

Si beaucoup d’initiatives se sont développées depuis, il est encore nécessaire de poursuivre les actions à destination des publics dits empêchés, pour qui l’accès à la culture n’est pas garanti dans les faits.

Enfin, considérer la culture comme l’affaire de tous, c’est aussi s’appliquer à dépasser une assimilation stérile et infondée des cultures populaires à des sous-cultures. Les artistes et écrivains contemporains ont au contraire montré la richesse du patrimoine populaire et la force des œuvres qui s’y enracinent. Mais au-delà, ce sur quoi ils ont insisté à travers leur démarche, c’est cette liberté qui permet de s’emparer d’un patrimoine et de le réinventer, l’importance de cette dynamique créative. Et c’est sans doute là qu’est l’enseignement fondamental de la culture : de permettre à chacun d’avoir confiance en ce potentiel de liberté et de créativité.

Kenza Sefrioui

 

[1] Disponible en ligne ici : http://laabi.net/index.php/2018/04/17/pour-un-pacte-national-de-la-culture/(consulté le 25 juin 2019).

[2] http://uis.unesco.org/fr/topic/commerce-international-des-biens-et-services-culturels (consulté le 25 juin 2019).

[3] La base de données est disponible en ligne ici : http://data.uis.unesco.org/index.aspx?queryid=3629 (consulté le 25 juin 2019).

[4]Ibid.

[5]Ibid.