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Rokia Traore

Rokia Traoré, invitée de Conjoncture

Date de publication : 28 août 2019 Rubrique : Les Invités de Conjoncture

« L’Afrique est un continent en chantier »

Interview de Rokia Traoré, auteure-compositrice et interprète

Conjoncture : Votre œuvre mêle musique traditionnelle malienne et influences internationales très diverses. Où trouvez vos sources d’inspiration et quel est votre secret pour réussir à marier des styles musicaux aussi différents ? Est-ce également une manière de préserver et de perpétuer le patrimoine musical de vos racines ?

Rokia Traoré : Le rock vient du jazz, et le jazz vient de musiques traditionnelles venues d’Afrique avec l’esclavage. Ces styles musicaux différents sont finalement très liés ! J’ai vécu mon enfance et mon adolescence entre le Mali et l’étranger, au gré des déplacements de mon père diplomate. La musique n’a pas toujours été clairement ce à quoi j’étais destinée. Mes parents ne sont pas musiciens. Mon père a été musicien à une époque que je n’ai pas connue, mais j’ai grandi avec la musique à travers sa passion pour cette discipline. Ce qui m’inspire, c’est la vie autour de moi en général, avec laquelle je suis en interaction.

Vous avez à votre actif une longue carrière internationale. Quel est votre regard sur l’évolution du rayonnement de la scène artistique africaine dans le monde ces dernières années ? Comment peut-on offrir encore plus de visibilité aux artistes africains ? 

Les réalités du marché sont désormais compliquées et défavorables à l’épanouissement de la création. J’appartiens à cette catégorie d’artistes qui ont commencé une carrière sur la dernière partie de « la vieille époque », lorsqu’il existait une économie prospère du disque. Le continent africain aujourd’hui manque cruellement d’éléments d’analyse et de critiques structurantes. Les articles de journalistes africains sur la culture africaine en général sont rares et peu diffusés. Les grandes analyses et critiques ne viennent pas de ceux qui ont une connaissance approfondie naturelle de paramètres importants sur le plan culturel, historique, sociologique… Les promoteurs étrangers et africains produisant des spectacles en Afrique ne sont intéressés que par les spectacles de variétés remplissant les stades avec de la musique en play-back réduisant les frais de production, augmentant le profit, mais ne répondant en rien ni au besoin de structuration du marché ni à celui d’appui à la créativité.

Vous avez lancé la Fondation Passerelle il y a 10 ans afin de soutenir la création artistique au Mali. Pourquoi, d’après vous, la culture peut-elle constituer un levier de développement pour l’Afrique ? Peut-elle aussi représenter un vecteur d’inclusion socioprofessionnelle pour la jeunesse ?

La culture a un rôle fondamental, il est urgent d’organiser les conditions en Afrique afin qu’existent des espaces et des temps de culture pour amener les populations à s’ouvrir et se nourrir l’esprit. La Fondation Passerelle a pour but d’aider au développement de l’économie des arts de la scène et des arts visuels au Mali. Il n’y aura pas, je crois, de développement stable en Afrique sans l’apport de la culture, en tant que vecteur d’éducation, de communication, de cohésion sociale, de développement. Il est très important qu’en Afrique il puisse y avoir des lieux de formation, de création artistique et de rassemblement des populations autour d’un intérêt culturel commun. Il faut multiplier les occasions de rencontre entre le public et les artistes, et entre les artistes locaux et des artistes venant de l’étranger.

Quel bilan dressez-vous aujourd’hui de l’action de la Fondation ? Sur quels projets travaille-t-elle actuellement ?

La Fondation Passerelle fête cette année ses 10 ans d’engagement pour la promotion des arts et de la culture au Mali. La signature d’accords de partenariat et de collaboration avec de grandes institutions internationales telles que la Maison de la Culture MC2 de Grenoble, le Grand Duché du Luxembourg et le Festival de Brighton en Grande-Bretagne ont permis de soutenir les projets en 2019. Développer la Fondation, c’est simplement une manière de faire quelque chose à mon niveau, là où je vis. En l’absence de subvention et de politique culturelle, il faut bien qu’on existe en tant qu’artiste. Comment exercer sa profession dans un pays où les structures n’existent pas ? De plus, le professionnalisme n’est pas toujours au rendez-vous ; en tout cas, pas tel qu’on peut le connaître quand on a eu une carrière internationale. Avoir l’ambition de faire régner au Mali un professionnalisme à la hauteur de celui que je rencontre lorsque je travaille à l’étranger est une chose non seulement bénéfique, mais indispensable. Tous nos projets s’inscrivent dans une démarche de créativité, de rencontres, d’ouverture et de dialogue afin de mettre en place des espaces de partage, d’information, d’interrogation, de dialogue et de cohésion sur le plan social ; et d’autre part, des espaces de formation, de création et de présentation sur le plan artistique. Une telle entreprise requiert des fonds que nous n’avons pas toujours. Ainsi nous ne pouvons pas, malgré le succès de notre projet, tenir une programmation à la hauteur de la demande tout au long de la saison.

Vous vous êtes également engagée en faveur des migrants et des apatrides, leur dédiant notamment votre chanson « Né So », et avez été nommée Ambassadrice de bonne volonté du HCR. Pourquoi cette cause vous tient-elle à cœur ?

Je m’évertue à faire quelque chose là où il devient insupportable de ne rien faire. Tant que nos gouvernements n’auront pas mis à la base de leur réflexion la recherche de solutions pour rendre sa dignité à l’Afrique, trop souvent perçue comme inférieure, on ne pourra sortir de cette impasse. Ce regard négatif porté par les pays ex-colons et leurs dirigeants mérite de changer. Pensons au nombre de jeunes en Afrique, à la démographie, à tout l’espace vide qui pourrait encore être habité, à tous ces potentiels consommateurs. Il appartient à nos dirigeants de tourner tout cela en positif : avoir toute cette jeunesse n’est certes pas une mauvaise chose, ce qui est négatif, c’est de ne pas savoir quoi en faire et la laisser évoluer sans accompagnement.

L’Afrique est un continent en chantier. Comment changer de fonctionnement pour éviter que tous ces jeunes désœuvrés et sans perspective aient si peu de respect pour leur propre vie et qu’ils se sentent si peu soutenus par leurs propres pays ? Ce n’est certes pas moi qui vais pouvoir changer cela, mais il y a beaucoup de choses à faire sur le plan de l’éducation et de l’accompagnement. Il me tarde de voir une Afrique qui sait profiter de ses ressources pour contenir, former, créer les conditions d’épanouissement de ses enfants.