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Fuite des cerveaux : un constat alarmant

Date de publication : 2 mai 2019 Rubrique : Zoom

Ces dernières années, le Maroc est confronté à une problématique inquiétante qui est la fuite des cerveaux. D’après de récents chiffres, plus de 600 ingénieurs marocains quittent le pays chaque année. Une tendance qui ne cesse d’évoluer vers la hausse. Quelles sont les raisons et motivations qui amènent nos talents à s’expatrier ? Éclairages.

« Plus de 600 ingénieurs quittent le pays annuellement dans le cadre du fléau qu’on appelle aujourd’hui fuite des cerveaux », a déclaré en janvier 2019 devant la Chambre des Représentants Saïd Amzazi, Ministre de l’Éducation Nationale, de la Formation Professionnelle, de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique. Au même moment, l’Association des Ingénieurs de l’École Nationale Supérieure d’Informatique et d’Analyse des Systèmes (ENSIAS) a affirmé que, sur les récentes promotions, jusqu’à 80 % des lauréats ont été embauchés par des entreprises européennes. De son côté, la Fédération Marocaine des Technologies de l’Information, des Télécommunications et de l’Offshoring (APEBI) annonce que le secteur IT au Maroc perd chaque mois 50 ingénieurs et que trois entreprises étrangères viennent tous les 15 jours pour recruter une dizaine d’ingénieurs.

Dernièrement, ces chiffres faisant état de la fuite des cerveaux marocains ne cessent de défrayer la chronique. De ce fait, les employeurs marocains dénoncent le débauchage massif mené par les firmes étrangères. Atos, entreprise française de services numériques, en a par exemple fait les frais : sa campagne de recrutement lancée début 2019 au Maroc a créé une vive polémique. « La fuite des cerveaux n’est pas un phénomène nouveau. Il est simplement mis à nu par l’évolution et les besoins du secteur des hautes technologies alors qu’il concerne tous les secteurs. Plus de 7 000 médecins marocains exercent en France et 38 000 jeunes Marocains y font leurs études. Combien réintègrent l’économie marocaine à la fin de leurs cursus ? » s’interroge Saloua Karkri Belkeziz, Présidente de l’APEBI.

Quelles motivations pour les candidats au départ ?

80 % des actifs marocains souhaiteraient travailler en dehors du Maroc selon l’étude Global Talent Survey* 2018 qui a porté sur un échantillon de plus de 360 000 personnes réparties dans 198 pays, dont 6 721 Marocains. Ce pourcentage est très largement au-dessus de la moyenne mondiale qui se situe à 57 % et qui a connu une hausse de trois points depuis 2014. 97 % des répondants marocains habitent actuellement au Maroc, 83 % ont moins de 30 ans, 65 % sont des hommes (33 % de femmes) et 77 % ont au minimum un Bac+5 (cadres et professions intermédiaires). Selon la Global Talent Survey, les trois principales raisons qui motivent les candidats à l’expatriation sont (dans cet ordre) : acquérir de l’expérience professionnelle, enrichir leur expérience personnelle et chercher de meilleures opportunités de carrière. Le Canada se classe toujours parmi les trois premiers pays les plus convoités (2eplace après la France), suivi par l’Allemagne et les États-Unis.

Des chiffres confirmés par l’enquête publiée par Rekrute.com en avril 2018 (menée auprès de 1 882 personnes résidentes ou non au Maroc) qui indique que 91 % des Marocains diplômés, principalement des cadres, souhaitent s’expatrier.

« Pour notre enquête, nous nous sommes basés uniquement sur des actifs marocains disposant au minimum d’un Bac+3. Ces actifs se situent pour la majorité dans la tranche d’âge 25-34 ans (47 %), et 65 % de ces cadres sont des hommes. 56 % sont célibataires et ils ont, pour la plupart, fait leurs études au Maroc (74 %). 37 % des répondants ont un master », précise Alexandra Montant, DGA de Rekrute. De manière générale, ils sont tentés par le travail à l’étranger principalement dans le but de se garantir une meilleure qualité de vie (61 %), une meilleure évolution de carrière (57 %) et un meilleur environnement de travail (54 %). En ce qui concerne les moins de 35 ans, c’est l’évolution de carrière qui passe avant tout. Elle figure ainsi en première position (66 %), suivie de la qualité de vie (56 %) et de l’environnement de travail.

Plus les expatriés avancent en âge, plus la raison « qualité de vie » prend de l’importance. La pression sociale est aussi l’une des principales causes qui poussent les jeunes talents marocains à s’en aller. « On retrouve souvent parmi les raisons invoquées celles inhérentes aux cadres eux-mêmes : motivation, conditions de travail, qualité de vie… Mais, en ce qui me concerne, je voudrais surtout incriminer le modèle économique traditionnel, basé sur l’investissement public, où l’Administration est le moteur principal de l’économie. Ce système montre ses limites aujourd’hui et il faut lui substituer un nouveau modèle économique où le secteur privé prend la relève pour être le principal support de l’investissement et de l’emploi. C’est un gros chantier qui couvre la concurrence, la fiscalité, l’éducation, la formation, la santé, les couvertures sociales… et qui doit aboutir à un secteur privé dynamique, où la demande en ressources humaines s’équilibre avec l’offre » , souligneSaloua Karkri Belkeziz.

Si pour des raisons culturelles, linguistiques, historiques et de proximité, la France a souvent été la destination de prédilection, le Canada est de plus en plus attractif. 37 % des sondés de l’étude Rekrute.com souhaiteraient s’y installer.« Le Canada a l’une des politiques d’immigration les plus positives au niveau international. Il est reconnu comme un pays créant un espace favorable à l’épanouissement humain des nouveaux arrivants. Sa qualité de vie attire de plus en plus les Marocains ainsi que d’autres nationalités. Après, la France et l’Allemagne, se classant respectivement en 2eet 3position, suivent les États-Unis, la Belgique en 4e, 5eet 6eposition », poursuit Alexandra Montant.

Toujours d’après cette étude, 44 % des sondés déclarent vouloir rester à l’étranger à vie, 27 % entre 5 et 10 ans et 23 % entre 2 à 5 ans. « Les instituts marocains forment annuellement près de 8 000 cadres dans plusieurs spécialités liées aux technologies de l’information. 20 % d’entre eux optent pour l’immigration. Aujourd’hui, il n’y a plus de frontières ni de barrières de langue. Toute l’Europe, Dubaï, les États-Unis, l’Australie… sont des destinations possibles », ajoute de son côté Saloua Karkri Belkeziz, présidente de l’APEBI.

Les IT, parmi les recrues les recherchées

Parmi les métiers les plus recherchés, le secteur des IT a le vent en poupe particulièrement à l’étranger. Selon ReKrute, la fonction informatique reste la plus plébiscitée et connait une évolution soutenue à travers les années, surtout en raison de la grande popularité des profils IT marocains auprès des entreprises étrangères. Ceux qui sont les plus cotés sur le marché international sont principalement les informaticiens hautement qualifiés, ayant au minimum un Bac+4 ou un diplôme en école d’ingénieur, et une expérience professionnelle comprise entre 3 à 5 ans.

« En ce qui concerne le secteur des nouvelles technologies, nous posons le problème avec plus d’acuité parce qu’il a pris de l’ampleur. Non seulement nous ne récupérons pas les étudiants à l’étranger, mais en plus, les recruteurs viennent maintenant chasser dans notre domaine en sollicitant les compétences locales. Les conséquences pour nous sont énormes : perturbation de notre activité en raison de turnovers importants, inflation des coûts des ressources humaines et rareté de ces ressources »,poursuit Saloua Karkri Belkeziz.

Cependant, sile phénomène d’exode des compétences est particulièrement visible dans le secteur des nouvelles technologies, la fuite des cerveaux guette tous les autres secteurs, à cause justement de « la disruption technologique et la rupture avec les méthodes de production, de gestion, de commercialisation et de marketing classiques », souligne Saloua Karkri Belkeziz. Selon elle, la pression serait d’autant plus forte que la disruption est mondiale : « Le secteur agroalimentaire par exemple est réputé très sensible aux nouvelles technologies.Très rapidement, il faudra mettre à la retraite la population vieillissante de ce secteur et faire appel à des jeunes branchés. Une étude réalisée sur un échantillon de 3 000 cadres marocains montre que 56 % d’entre eux, majoritairement juniors, estiment que leurs conditions de travail sont inappropriées et que leurs salaires sont dérisoires. Pour le profil ingénieur IT senior/expérimenté, la rémunération n’est pas tant la principale motivation. Cet exode continental s’explique d’abord par un environnement général assez peu rassurant et des conditions de travail inadéquates, ne permettant ni un épanouissement ni une amélioration de la créativité », poursuit Saloua Karkri Belkeziz.

Un constat qu’a également dressé Abdellatif Jouahri, Gouverneur Wali de Bank Al-Maghrib, en mars dernier lors du point de presse qui a suivi la première réunion de politique monétaire de l’année. Selon lui, le contexte politique actuel inspire peu de confiance, ce qui amène les opérateurs économiques à prendre moins de risques et les compétences à quitter le pays, à la recherche d’un environnement favorable pour s’épanouir, là où il existe des pôles qui tirent sur le plan de la recherche et de l’innovation.

Aussi, dans un contexte d’ouverture des marchés et de mondialisation, la mobilité internationale constitue aujourd’hui un véritable enjeu pour les entreprises marocaines et leurs cadres.

 

Chiffres clés sur la fuite des cerveaux 

  • 60 % des informaticiens marocains auraient déjà été approchés par des recruteurs à l’étranger. Pour les Bac + 4, ce chiffre grimpe à 85 %.
  • Plus de 600 ingénieurs quittent le Maroc annuellement à destination de l’Europe, du Canada ou des États-Unis.
  • 91 % des Marocains veulent partir travailler à l’étranger selon l’étude de Rekrute.com.
  • Environ 8 000 hauts cadres marocains, formés dans les secteurs public et privé du Royaume, quittent chaque année le Maroc.

 

Les motivations des Marocains

D’après l’enquête Global Talent Survey 2018*, les priorités des Marocains au travail sont presque toutes liées aux missions du poste. L’évolution de carrière, l’élaboration d’un plan de carrière réussi, l’atteinte de leurs objectifs professionnels et le développement des compétences représentent le premier critère de motivation des salariés marocains. Viennent ensuite les opportunités de carrière offertes par le poste. La quête de sécurité constitue également l’une des motivations principales.

Par ailleurs, les Marocains accordent une grande importance à la couverture sociale et en font même un critère de choix : lesavantages sociaux figurent à 10eposition dans le classement alors qu’ils se situent au 23rang au niveau mondial. La rémunération, quant à elle, ne fait pas partie du top 10 de leurs priorités.

 

 

 

Par Dounia Z. Mseffer

 

 

 

*Grande enquête sur la mobilité internationale et le comportement des travailleurs, menée par The Boston Consulting Group, The Network et le portail ReKrute.