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Mgr Cristobal Lopez Romero

Mgr Cristóbal López Romero, invité de Conjoncture

Date de publication : 23 avril 2019 Rubrique : Les Invités de Conjoncture

« De la connaissance mutuelle ne peut sortir que du bien »

Entretien avec Monseigneur Cristóbal López Romero, Archevêque de Rabat

Au lendemain de la visite du Pape, quel bilan pouvez-vous dresser de cet événement ?

Mgr Cristóbal López Romero : Nous sommes encore en train de faire le bilan de cette expérience unique et extraordinaire qu’a été la visite du Pape au Maroc. Tout d’abord je souhaiterais mettre en exergue quatre aspects de cette visite. Pour nous, cela a été avant tout une expérience de communion extraordinaire. Quand je parle de communion je veux dire communion au sein de l’Église catholique qui s’est investie depuis Tanger jusqu’à Agadir en passant par Marrakech, Nador, Oujda… Mais aussi une communion avec l’Église universelle représentée par le Pape et ses collaborateurs. Plus encore, une expérience de communion entre chrétiens et musulmans parce que beaucoup de musulmans ont participé à cet événement. Deuxièmement, ce fut une expérience de participation. Nous avons eu une chorale de 500 voix, 700 étudiants ont fait le déplacement, 2 000 personnes ont célébré l’eucharistie à la cathédrale, des milliers de personnes se sont regroupées à la Tour Hassan ainsi que le long du parcours effectué par le Pape.

La troisième chose à souligner, c’est la grande implication des personnes et des institutions. Je tiens à remercier les autorités marocaines pour l’implication et l’engagement dont elles ont fait preuve pour la réussite de cet événement, mais aussi les entreprises qui nous ont soutenus ainsi que les nombreux collaborateurs qui étaient toujours disponibles pour que tout se déroule bien.

Le quatrième aspect, c’est la densité des messages. Nous avons relevé quatre messages du Saint-Père et un message du Roi du Maroc et nous allons les publier tous les cinq ensemble, car cela doit donner des indications pour l’avenir de l’Église et je pense que cela sera aussi profitable pour tout le peuple marocain.

Il a beaucoup été question de dialogue interreligieux au cours de la visite. Que faut-il retenir de ce point ?Pour ce qui est du dialogue interreligieux, nous avons assisté à un changement très important. Jusqu’à présent, on parlait toujours du Maroc comme un pays ouvert et tolérant où les religions coexistaient, ce qui est déjà pas mal face aux situations d’affrontement et d’intolérance. Mais cela est insuffisant. Alors, le Roi et le Pape ont lancé le message suivant : il faut aller au-delà de la tolérance pour arriver à la connaissance mutuelle, au respect de l’autre, à l’estime réciproque et aussi à la fraternité. Sans oublier la collaboration : travailler ensemble et s’aimer comme des frères et des sœurs. Cela va beaucoup plus loin que la tolérance et la coexistence et je pense que le moment est arrivé pour atteindre cet objectif.

Parmi les temps forts, il y a eu l’Appel d’Al Qods. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Cela n’était pas connu des journalistes ni inscrit au programme officiel, mais j’étais informé que cela allait être signé. Ce qui est important, ce n’est pas que le Pape se soit engagé dans la politique ou qu’il ait choisi d’appuyer telle ou telle partie. Le Pape et le Roi du Maroc, en tant que Président du Comité Al Qods, ont lancé cet appel pour que Jérusalem reste une ville ouverte aux trois religions monothéistes et qu’elle soit un lieu interreligieux, un lieu où tout le monde peut aller pour se recueillir et retrouver les racines de sa foi. C’est un appel important, je pense, à un moment où certains veulent s’approprier la ville comme si elle leur appartenait exclusivement.

Quelles ont été les annonces en matière de lutte contre les extrémismes ?

Il y a eu plusieurs appels à ce sujet, notamment dans les discours du Pape et du Roi à la Tour Hassan, et surtout il y a eu la visite du Pape à l’Institut Mohammed VI pour la formation des imams. À cette occasion, il a adressé un message fort en alertant sur le fait que, dans l’islam, dans le christianisme ou dans toutes les religions, il ne faut pas tomber dans le fondamentalisme, dans l’extrémisme ou dans la radicalisation. Nous devons toujours rester ouverts à l’autre et toujours revenir à ce qui est essentiel dans toute religion, c’est-à-dire l’amour à Dieu et l’amour du prochain. Il ne faut pas utiliser la religion pour aller contre son frère : cela est antireligieux. La religion ne peut pas être un problème dans le monde, mais une partie de la solution des problèmes du monde.

La question des migrants a également été abordée au cours de la visite. Quel a été le message du Pape à ce sujet?
Là aussi, le Pape a eu des mots très encourageants. Il nous a répété quatre verbes qu’il avait déjà proposé avant : « accueillir, protéger, promouvoir et insérer ». Ces quatre verbes guident l’action de l’église catholique en faveur des migrants, ici au Maroc et partout dans le monde. Nous sommes contents de savoir que nous allons dans la bonne direction. Ce n’est pas à nous de revendiquer un changement de politique, que ce soit en Europe, au Maroc ou ailleurs dans le monde entier. Nous voulons être comme le bon samaritain qui trouve une personne blessée et qui, sans lui demander « Qui es-tu ? Pourquoi es-tu dans cette situation ? D’où viens-tu ? Où vas-tu ?…», la prend en charge et fait le nécessaire pour la guérir et l’aider. Voici l’attitude de l’Église catholique en ce qui concerne la question des personnes qui migrent. Et nous remercions et nous félicitons le Royaume du Maroc pour les mesures qui ont été prises il y a quelques années pour régulariser la situation de beaucoup de migrants et permettre qu’ils puissent tous avoir accès aux écoles et aux centres de santé.

Pouvez-vous nous parler de la communauté chrétienne au Maroc ?

La communauté catholique au Maroc est une communauté très jeune, parce que la moyenne d’âge est de 35 ans, très joyeuse justement parce qu’elle est très jeune et aussi très africaine parce que la plupart de ses membres sont des étudiants subsahariens venus faire leurs études ici au Maroc. Nous sommes très peu : 30 000 au milieu de 37 millions d’habitants, mais cela nous importe peu, car le plus important ce n’est pas la quantité, mais la qualité. Nous sommes insignifiants en tant que communauté, mais significatifs dans le sens où nous avons quelque chose à apporter et à offrir. Nous aspirons à donner un espoir, une espérance, nous avons un message à communiquer et nous vivons cela avec beaucoup de joie. Nous pouvons vivre notre foi

tranquillement, en toute sérénité et en paix et nous sommes contents de pouvoir partager avec le peuple marocain la lutte en faveur de la paix, de la justice, de la liberté et surtout de l’amour. Nous sommes tous des étrangers, mais l’Église, elle, n’est pas étrangère : elle est marocaine par ce que nous voulons nous incarner dans ce monde. Nous voulons aimer ce peuple qui nous accueille et connaître son histoire, sa géographie, sa culture, sa mentalité… et nous faire, dans toute la mesure du possible, Marocains avec les Marocains, priant parmi un peuple qui prie.

« La religion ne peut pas être un problème dans le monde, mais une partie de la solution des problèmes du monde. »

Quelles sont les actions sociales que vous menez ?

Dans le domaine éducatif, nous avons donc 15 écoles avec 12 000 élèves, tous marocains. Dans le domaine social, nous avons beaucoup d’œuvres, surtout au niveau du Diocèse de Tanger, mais aussi ici à Rabat et à Témara, notamment le centre qu’a visité le Pape. Nous avons également l’association Caritas à travers laquelle nous appuyons la société civile et les associations marocaines, mais aussi tout le travail que nous réalisons avec les personnes qui migrent. Nous avons aussi une présence religieuse qui travaille dans la santé publique. Dans le domaine culturel, nous avons des bibliothèques et des centres culturels un peu partout : au Nord et aussi à Beni Mellal, Casablanca, Rabat… Dans chaque paroisse il y a normalement une bibliothèque ouverte à tous. Elle fait aussi office de salle d’exposition, de débats, de conférence… Tout cela constitue notre service au peuple marocain.

Avez-vous un message à faire passer ?

Je voudrais encourager le peuple marocain à nous connaître, à établir des relations de convivialité et d’amitié. Nous offrons ce que nous sommes, ce que nous vivons, ce que nous avons et nous le mettons à la disposition de tous. Je pense que nous devons perdre la peur de l’autre et avoir le courage de l’altérité. C’est-à-dire le courage de sortir de soi-même pour aller vers l’autre. De la connaissance mutuelle ne peut sortir que du bien. Et quand nous nous connaissons et que nous regardons dans les yeux, beaucoup de préjugés tombent par terre. Nous ne pouvons pas nous voir les uns les autres comme des ennemis ou des adversaires. Non, nous sommes des frères et des sœurs, des êtres humains qui doivent travailler main dans la main pour améliorer ce monde dans lequel nous vivons.