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Mostapha El Jai

Analyse d’expert : Mostapha El Jaï, Banquier

Date de publication : 19 février 2019 Rubrique : Zoom

Bilan 2018 et perspectives 2019 pour l’économie marocaine

Quel regard portez-vous sur la dernière décennie ?

Nous pouvons dire qu’il y a eu deux phases. Avant 2010, le Maroc a connu un taux de croissance autour de 4 %, porté par une conjoncture favorable, tandis que les effets de la crise mondiale de 2008 n’avaient pas encore affecté l’économie marocaine. Puis, la crise mondiale est arrivée jusqu’à nous, notamment à travers nos partenaires internationaux, et notre taux de croissance est descendu à environ 3 %. Tout cela est bien en deçà des ambitions du Maroc pour rejoindre le club des pays émergents, où il faudrait réaliser plus de 5 % de croissance à long terme. Aujourd’hui, nous constatons donc que notre modèle économique a atteint ses limites, comme l’a expliqué Sa Majesté dans ses discours.

Comment expliquer les difficultés économiques des dernières années ?

Parmi les difficultés, il faut rappeler que nous avons signé 54 accords de libre-échange qui se sont avérés défavorables pour le Maroc. Ils ont malheureusement accentué les difficultés des entreprises marocaines, qui se sont retrouvées face à des produits turcs, égyptiens, asiatiques, etc. Ainsi, chaque année, 7 000 à 8 000 entreprises ferment leurs portes. Jusqu’à présent, notre modèle économique était basé sur la consommation, mais nous importons 70 % de ce que nous consommons ! L’industrie locale a donc été pénalisée ; sa part dans le PIB est passée de 18 à 14 %. Or, sans une industrie forte, nous ne pouvons pas être un pays émergent.

Plus généralement, comment les entreprises ont-elles vécu cette période ?

En plus de cette situation, il faut ajouter les tensions sur la trésorerie des entreprises, et notamment celle des PME, qui ont souvent des difficultés d’accès au financement. Sans oublier les délais de paiement qui s’allongent : dans certains secteurs on dépasse les 200 jours ! Plus les entreprises sont petites et plus leurs difficultés sont grandes. Heureusement, les mesures prises par le nouveau Ministre des Finances vont dans le bon sens, en particulier pour ce qui concerne les arriérés de TVA et les délais de paiement de l’administration publique.

En tant que banquier, que retenez-vous de l’année 2018 ?

2018 a été une année assez difficile. Il y a quelques années, nous avions des taux de progression des crédits d’équipement à deux chiffres : entre 13 et 15 %. Aujourd’hui, ce taux est d’environ 0,5 %, cela revient à dire que pratiquement plus personne n’investit ! On constate un certain attentisme. D’autre part, le taux de créances en souffrance frôle les 10 %, ce qui est très inquiétant, puisque la norme à l’international se situe entre 3 et 4 %. Ces deux indicateurs incitent les banques à être plus vigilantes, d’autant plus que la réglementation est très contraignante.

Quelle lecture faites-vous des prévisions pour 2019 et au-delà ?

J’ai vu que le HCP prévoyait un taux de croissance de 2,9 % pour l’année 2019 et j’espère que les dernières pluies aideront à rendre l’année meilleure. Ce sera une année de réformes et il faudra être patient, car même les mesures radicales prennent du temps. Suite à l’appel de Sa Majesté, on attend une grande contribution de la part de tous les acteurs du pays pour proposer un nouveau modèle de développement. Au-delà, il est absolument nécessaire de retrouver une forte croissance, d’autant qu’avec les nouvelles technologies il en faut beaucoup pour créer des emplois : il y a quelques décennies, un point de croissance générait environ 38 000 emplois, alors qu’à présent un point de croissance en produit à peine 15 000 !

Quelle est la priorité pour le futur ?

Il est important de se détacher du secteur agricole pour être moins dépendant de la pluie et de poursuivre les efforts du Plan Maroc Vert et aussi redonner le goût aux industriels pour les encourager à renforcer l’industrie marocaine. Le Maroc doit revenir à une industrie forte, en consolidant ce qui se fait déjà et en retournant vers les métiers traditionnels tels que la confection ou l’agro-industrie. Il faut également affermir la formation professionnelle pour la rendre plus efficace, et plus généralement revoir tout le système éducatif. Ce sont les gros chantiers pour avoir un Maroc développé et offrant une croissance inclusive.

 

Propos recueillis par Thomas Brun