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El Mehdi Fakir

Analyse d’expert : El Mehdi Fakir, Économiste et Maître de conférences

Date de publication : 19 février 2019 Rubrique : Zoom

Bilan 2018 et perspectives 2019 pour l’économie marocaine

 

Que faut-il retenir de l’évolution des indicateurs macroéconomiques au Maroc ces dernières années ?

Les indicateurs sont globalement positifs depuis plusieurs années, mais ils se caractérisent par un manque de cohérence. Pour commencer, le taux de croissance est erratique dans son évolution : en 2016, en raison de la faible campagne agricole il plafonnait à 1,2 %, puis il a grimpé à 4,7 % en 2017 pour revenir à environ 3 % en 2018.

Qu’est-ce que cela signifie ?

Cela dénote d’un essoufflement de l’économie et d’un problème de durabilité dans la création de richesses aboutissant, malheureusement, au constat d’une croissance non soutenable. Nous pourrions parler d’indicateurs résilients et globalement positifs, mais en réalité cela révèle des difficultés d’ordre structurel dans notre économie, qui demeure dépendante de la pluviométrie et de la valeur ajoutée agricole. Quant aux autres secteurs, ils ne jouent pas un rôle aussi fort : nous ne sommes pas encore une économie de services ni une économie d’industrie. Cela conforte le discours de Sa Majesté, qui souligne la carence dans notre modèle de développement économique.

Comment expliquer cette situation ?

Notre modèle économique est fondé sur la demande et non sur l’offre. Cela veut dire qu’il dépend de la consommation intérieure et que celle-ci ne permet pas un réel décollage économique. Le modèle a donc atteint sa limite et il y aurait besoin d’une véritable relance économique.

Quelle serait la solution ?

Nous devons faire évoluer le modèle et le baser davantage sur l’offre, en allant chercher des marchés extérieurs générant des débouchés pour des exportations à forte valeur ajoutée. Mais pour cela, nous devons préparer une offre exportable afin d’attirer les IDE. Cela a, par exemple, bien fonctionné avec les industries automobile et aéronautique, mais il faut maintenant se positionner sur de nouveaux créneaux. Même chose en agriculture : nous devons améliorer notre offre, car nous sommes concurrencés par d’autres pays sur nos marchés traditionnels, comme les agrumes. Il est également important de penser « qualitatif » et pas uniquement « quantitatif ».

À propos des IDE : comment qualifier leur évolution ?

Il s’agit d’un indicateur tendanciel, surtout pour un pays qui n’est pas structurellement exportateur, ni structurellement industrialisé. Sans une meilleure offre attractive, les IDE ne peuvent pas augmenter durablement. Difficile d’attirer encore plus d’acteurs automobiles ou aéronautiques, c’est pourquoi il faut créer d’autres opportunités, y compris géographique en attirant les investisseurs dans toutes les régions, au-delà de l’axe Tanger – El Jadida.

Comment juger l’évolution du Maroc dans le contexte international ?

Le Maroc a su maintenir une tendance globalement positive au sein d’une conjoncture internationale caractérisée par plusieurs incertitudes. Le pays s’en sort, car il a toujours su garder les mêmes partenaires étrangers, notamment l’Union européenne. Idem pour l’Afrique, qui offre des partenariats « win-win ». De plus, le Maroc ne s’est jamais positionné sur des secteurs fragiles. L’agriculture, le phosphate et ses dérivés, ou encore le tourisme sont des marchés stables. Ainsi, pour l’instant, nous n’avons pas trop subi la crise internationale.

En dehors du PIB, quels sont les indicateurs à surveiller pour le Maroc ?

Nous pouvons parler du taux de chômage qui n’est pas rassurant : il atteint un peu plus de 10 % de la population active, avec des pics à 70 % dans certaines régions. Notre économie n’est pas inclusive et les disparités régionales sont importantes : on constate un problème de répartition des richesses. Le pays est conscient que cela menace son modèle et son pacte social. D’ailleurs, Standard & Poor’s a salué les progrès économiques du Maroc, mais a émis une alerte sur les tensions sociales, en recommandant de la vigilance sur ce sujet. Nous faisons de grands pas sur le plan économique, mais la question sociale subsiste, comme l’a souligné Sa Majesté. 

L’année 2018 vient de se terminer : quelle lecture en faire ?

Au-delà des indicateurs, ce qui a été encourageant, c’est la prise de conscience au plus haut niveau de l’État de l’importance d’opérer, dès que possible, des réformes pour répondre à l’ensemble de ces problématiques économiques et sociales. Cela passe par la refonte du modèle économique, c’est-à-dire par une nouvelle vision pour le Maroc de demain. Car, si les indicateurs peuvent être rassurants à court terme, ils ne le sont pas à long terme.

Cela veut dire que les indicateurs ne sont pas suffisants pour évaluer la situation économique ?

Effectivement : on peut réaliser 8 % de croissance par an et aller dans le mur. La situation socio-économique ne se lit pas ainsi : tout n’est pas question que d’indicateurs. Cela est très loin d’être suffisant. Nous devons évidemment analyser le point de vue social si l’on veut assurer l’avenir économique. Il faut faire le lien entre développement économique et développement social. Si l’économie se financiarise, mais que l’économie réelle n’en profite pas, cela est inutile.

Comment envisagez-vous l’année 2019 ?

L’année 2019 est l’année des attentes et des consensus : il va falloir s’accorder sur un nouveau modèle économique. L’avenir du Maroc en dépendra et le pacte social qui en découlera sera déterminant pour la suite. Je ne pense pas que notre économie pourra encore évoluer de la même façon. Notre modèle doit absolument devenir inclusif en s’inspirant par exemple de ce qu’ont fait la Chine, la Turquie, Taïwan, Singapour, etc. Aujourd’hui, les Chinois ont du mal à satisfaire leur propre demande intérieure et les inscriptions dans les clubs de golf y battent des records !

 

Propos recueillis par Thomas Brun