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Les femmes marocaines et le monde du travail.

Date de publication : 26 septembre 2014 Rubrique : Zoom

Les inégalités hommes/femmes dans le monde du travail sont une problématique internationale. Les pays arabes et le Maroc enregistrent cependant un retard en la matière en raison des valeurs traditionnelles qui idéalisent souvent le rôle de la femme en tant qu’épouse et mère au foyer. Afin de combler les inégalités, le Royaume a mis en place différentes mesures, notamment en termes de scolarisation et d’accès aux hautes fonctions politiques et administratives.
Différentes études réalisées à l’échelle internationale ont mis en avant l’impact des inégalités à l’égard des femmes sur le développement socioéconomique des pays. L’une de ces études menées en Afrique et en Asie (Klasen 1999) établit que les inégalités de genre dans le domaine de l’emploi et de l’éducation constituent un frein à la croissance et ont un effet négatif sur les indicateurs de développement humain. Ce qui s’explique notamment par le fait que les femmes redistribueraient une grande part de leurs revenus à l’éducation et à la santé des enfants, ainsi qu’à l’épargne productive. Par ailleurs, l’amélioration des conditions de travail et de l’employabilité des femmes contribue directement à la productivité nationale. « Le rôle de la femme dans l’économie marocaine est aujourd’hui incontournable, car nous nous trouvons aujourd’hui dans un environnement globalisé et très concurrentiel. Pour relever le défi de la compétitivité, notre pays et nos entreprises doivent utiliser toutes leurs ressources et tout leur potentiel humain, hommes et femmes », explique Laila Miyara, Présidente de l’Association des Femmes Chefs d’Entreprises du Maroc (AFEM).

Une ressource sous-qualifiée et sous-employée

Au Maroc, la contribution des femmes à l’économie reste faible. D’après le classement du World Economic Forum, le Royaume se positionne à 141e place sur 148 pays en matière de féminisation de l’emploi. Selon le rapport du Haut Commissariat au Plan (HCP) publié en décembre 2013, le taux de féminisation de l’emploi s’établit à 26,1 %. Ce dernier se monte à 31,4 % pour les cadres supérieurs et professions libérales et à 41,9 % pour les cadres moyens. Les secteurs les plus féminisés sont l’industrie textile, les services à la collectivité, l’agriculture, forêt et pêche et les services.

La population des femmes en âge de travailler (15 ans et plus) a quant à elle progressé de 25,7 % par rapport à l’année 2000 et s’élève à 12,3 millions en 2012. Or, la part des femmes actives (en poste ou à la recherche d’un emploi) ne représente que 24,7 % de cette population. Au total, seulement 22,3 % exercent une activité professionnelle. Malgré l’accroissement de la population féminine en âge de travailler, le taux d’activité des femmes a baissé de 3,4 points entre 2000 et 2012, en raison notamment de l’augmentation de la proportion des élèves et étudiantes. Les femmes travaillent en outre moins d’heures que les hommes : la durée moyenne hebdomadaire se monte à 34,6 heures, contre 48,6 heures pour les hommes.

Plus de 50 % des Marocaines en activité occupent des emplois sous-qualifiés compte tenu du fort taux d’analphabétisme qui les touche. Ce dernier s’élève en moyenne à 52,6 %, soit 39,9 % en milieu urbain et 71,8 % en milieu rural. Plus de 72,1 % des femmes en activité n’ont ainsi aucun diplôme contre 60,1 % pour les hommes. Seulement 13,7 % d’entre elles sont diplômées de l’enseignement supérieur. C’est pourquoi la catégorie des cadres et hauts fonctionnaires ne représente que 7,3 % de la population féminine en activité (dont 0,8 % d’élues et de hauts fonctionnaires, 1,8 % de cadres supérieurs et membres des professions libérales et 4,7 % de cadres moyens).

En 2012, le Maroc comptait 302 000 femmes à la recherche d’un d’emploi, soit 29,1 % de la population au chômage. 75,1 % d’entre elles sont sans travail depuis plus d’un an. Le chômage touche particulièrement les jeunes diplômées qui peinent à trouver leur premier emploi (64 % des femmes à la recherche d’un emploi). De même pour les citadines dont le taux de chômage atteint 20,6 %.

 

De fortes disparités régionales

Le profil des femmes actives est très variable selon les régions. En milieu urbain, 80,1 % des femmes actives en activité sont salariées tandis qu’en milieu rural, elles sont 73,6 % à travailler en tant qu’aides familiales. En ce qui concerne le temps de travail, les femmes rurales travaillent en moyenne 10 heures de moins que les citadines. Ces dernières occupent principalement un emploi permanent et à temps plein (90,4 %). En milieu rural, les emplois sont en majorité précaires (55 % des travailleuses) en raison notamment de la nature saisonnière et intermittente des activités (agriculture et pêche).

 

L’emploi des femmes socialement peu valorisé

Selon le rapport du Bureau International du Travail (BIT) « Inégalités de genre
et pratiques d’entreprises au Maroc » publié en 2013 analysant les conclusions de différentes études, plusieurs facteurs expliquent les inégalités que connaissent les femmes en matière d’emploi. Le premier est lié à l’environnement social qui reste majoritairement attaché au modèle familial patriarcal. Avec la promulgation du nouveau code de la famille, la Moudawana, le foyer a été placé sous la responsabilité conjointe des époux. Dans la pratique, peu de femmes assurent le rôle de chef de famille, tant sur le plan moral qu’économique, et restent sous l’autorité masculine. Bien que l’on constate une certaine émancipation chez les femmes marocaines, le modèle traditionnel de l’épouse et mère au foyer demeure profondément ancré dans les mentalités. Le mariage précoce, pratique couramment répandue dans le Royaume, en est l’illustration. D’autre part, de plus en plus de mères de famille sont amenées à exercer une activité par nécessité économique, afin de participer aux dépenses du ménage. Il existe ainsi un décalage entre les valeurs traditionnelles et la contribution réelle des femmes à l’économie nationale. Autre barrière à l’emploi des femmes, le taux de fertilité des Marocaines reste important (entre 2,2 et 2,7 pour l’année 2012) malgré l’élévation de l’âge moyen lors du mariage et de l’augmentation de la proportion des femmes célibataires. De plus, les femmes actives ne disposent quasiment d’aucune aide de la part de la collectivité (telles que les gardes d’enfants ou les services à la personne subventionnés) et il est difficile pour les plus modestes de concilier une activité professionnelle avec leurs obligations familiales.

 

De nombreuses sources d’inégalités

La première cause d’inégalité à l’égard des femmes concerne l’accès à l’éducation et à l’enseignement supérieur. Or, le taux d’activité est directement corrélé au niveau du diplôme. En matière de scolarisation des petites filles, le Maroc a néanmoins réalisé de gros progrès. Selon le rapport de la Banque Mondiale « Égalité des genres et développement » paru en 2012, le Royaume a réussi à faire passer le taux de scolarisation des filles âgées de 6 à 12 ans de 58 % en 1997 à 88 % en 2008.

Considérées comme plus vulnérables, donc devant être protégées, les femmes sont également confrontées à une réglementation du travail plus restrictive, en particulier les textes régissant le travail de nuit et les travaux à risque ou à forte pénibilité. Ce qui leur limite l’accès à certains métiers réputés masculins (manœuvres, ouvriers du bâtiment…). Poussées par l’environnement social, les femmes ont par ailleurs tendance à investir les professions les plus féminisées (infirmières, secrétaires…).

Même les cadres supérieurs n’échappent pas au phénomène : les femmes sont davantage représentées dans les postes de DRH ou de Directeur de la communication, contrairement aux postes de Directeur technique ou financier. Comme en témoigne le taux de chômage important chez les jeunes diplômées, il existe encore d’importantes discriminations au niveau du recrutement. Les idées reçues persistent : les femmes seraient jugées moins compétentes que les hommes sur les postes techniques ou d’encadrement, elles seraient également moins souples sur les horaires de travail et plus souvent absentes, sans oublier le risque de tomber enceinte après quelques mois. À l’inverse, elles peuvent faire l’objet de discrimination positive pour les postes les plus féminisés. Elles seraient ainsi plus fidèles, fiables, à l’écoute que les hommes…

Les inégalités sont aussi très présentes au niveau des contrats de travail et des avantages sociaux, ce qui accentue la précarité des femmes. Selon le rapport du HCP, 49,9 % des citadines et 86 % des femmes rurales n’ont pas de contrat de travail.

En milieu urbain, 53,3 % des femmes ne disposent d’aucune couverture médicale (contre 69,6 % pour les hommes). Ce taux avoisine les 100 % en milieu rural. Dans le secteur privé, les écarts de salaires à diplôme et compétences égaux sont particulièrement marqués en raison de l’opacité des systèmes de rémunération. Et ce, malgré la réforme instaurant l’égalité en termes de salaire minimal. Selon le HCP, l’écart moyen de salaire entre hommes et femmes s’élevait à 17 % en 2007.

Au cours de leur carrière, que ce soit dans le secteur privé ou public, les femmes les plus diplômées se heurtent au plafond de verre en raison des mêmes croyances qui entrave leur recrutement. La très faible présence des femmes dans les organes de gouvernance des grandes entreprises en est l’exemple. Le problème est également dû en partie aux défaillances du système d’évaluation de la performance et de développement des carrières, trop souvent en proie aux critères subjectifs. Afin de dresser un état des lieux, la CGEM a récemment lancé le projet Wad3éyati en vue d’améliorer l’accès des femmes aux postes à responsabilités.

Par ailleurs, les Marocaines n’ont que très peu de recours en cas de harcèlement sexuel, une situation qui reste très tabou dans un environnement social traditionnel. Le dispositif législatif présente encore d’importantes lacunes et ne leur offre pas une protection suffisante.

Toutes ces inégalités limitent non seulement la progression professionnelle des femmes, mais les orientent aussi vers les emplois les plus stables. C’est pourquoi de nombreuses femmes font le choix du salariat, hésitant à se lancer dans une carrière d’entrepreneur.

 

Quelles avancées en faveur de l’égalité ?

Ces dernières années, le Maroc a pris conscience de la nécessité de réduire les inégalités hommes/femmes afin de consolider son développement socioéconomique. Le Royaume a ainsi ratifié plusieurs conventions internationales incluant des dispositions en faveur des femmes telles que les Objectifs du Millénaire pour le Développement à l’initiative des Nations-Unies. En ce qui concerne le travail des femmes, le Maroc a ratifié les conventions de l’Organisation Internationale du Travail (notamment sur la protection de la maternité et l’égalité de rémunération), ainsi que la Convention sur l’élimination de toute forme de discrimination à l’égard des femmes (CEDEF). Aujourd’hui, une partie des objectifs fixés dans le cadre de ces conventions ont été transposés au niveau du dispositif législatif et réglementaire. La promulgation de la Moudawana a été ainsi saluée par la communauté internationale. La nouvelle constitution de 2011 précise en outre que « L’homme et la femme jouissent, à égalité, des droits et libertés à caractère civil, politique, économique, social, culturel et environnemental » et prévoit la création d’une Autorité pour la parité et la lutte contre toutes formes de discrimination. Autre avancée, la réforme du Code électoral a considérablement amélioré la représentation des femmes au Parlement. Grâce à ses efforts, le Maroc est passé entre 2009 et 2012 de la 43e à 17e place dans le classement SIGI (Social Institutions and Gender Index) réalisé par l’OCDE sur une centaine de pays en voie de développement.

 

Nadia Kabbaj, journaliste