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Imen Brigui Chtioui

Entretien avec Imène Brigui-Chtioui

Date de publication : 20 mai 2019 Rubrique : Zoom

Entretien avec Imène Brigui-Chtioui, Professeure associée à emlyon business school – Campus Casablanca

« On donne vie à l’IA en la faisant adhérer aux besoins de nos vies. »

Dans quelle mesure l’intelligence artificielle (IA) peut-elle constituer une importante aide à la décision en entreprise ?

Qu’il s’agisse d’une stratégie à adopter par un agent intelligent, d’un choix de produit par un consommateur, ou d’une sélection de matériels pédagogiques adéquats à partager avec un apprenant, la décision est au cœur des préoccupations de tous les systèmes digitaux. De plus en plus, nous assistons actuellement à une véritable complexification des processus décisionnels induite par une data massive et véloce, une part prépondérante de l’incertain et une contrainte de réactivité quasiment en temps réel. C’est dans cet environnement à la fois complexe et aléatoire que l’IA nous pare aujourd’hui d’outils d’aide à la décision que je résumerais à trois principaux niveaux :

  1. La création de lien et idéalement de sens (le sensemaking) entre des data hétérogènes (différentes sources, formats multiples, etc.) ;
  2. L’utilisation de modèles de décision multicritères appropriés pour l’agrégation de ces données ;
  3. L’apprentissage ou la capacité à tirer les enseignements des expériences et à rapprocher des contextes similaires, conscientiser l’état dans lequel une décision a été prise.

Où en sont vos recherches aujourd’hui ?

Mes recherches tournent essentiellement autour des systèmes multi-agents ainsi que de la conception et l’implémentation d’agents intelligents autonomes et conscients de leur environnement, en mesure d’analyser des situations complexes (négociation, planification, coopération, etc.) en s’appuyant sur des modèles de décisions. Ces agents proactifs sont capables de raisonner en fonction de leurs croyances et de les modifier selon leur « vécu ».

L’idée est de pouvoir déployer cette intelligence sur le web (des places de marché, des plateformes d’e-learning, etc.) afin d’assister le consommateur ? dans les processus de choix via des recommandations ou de la négociation automatisée.

Ces « assistants » personnalisés, intelligents et autonomes représentent à mon avis le futur et, déjà, un peu le présent.

Vous travaillez également sur l’intelligence artificielle et la résolution des conflits : de quoi s’agit-il ?

C’est une problématique qui me tient particulièrement à cœur. Il s’agit là de systèmes à base d’agents intelligents capables d’apprendre les contraintes, préférences et objectifs de décideurs en entreprise et de permettre via une négociation automatisée (sans intervention d’acteurs humains) une aide à la résolution de conflits dans le contexte de prise de décision collective. L’idée ici est de questionner comment on peut aboutir à une décision collective optimale en essayant de concilier les objectifs communs et les préférences personnelles.

Véritable exercice de contorsionniste dans la vie réelle, la prise de décision collective se simplifie en adoptant des pratiques IA telles que le raisonnement à base de règles, l’aide à la décision multicritères et l’argumentation. On arrive à des résultats se rapprochant nettement des décisions de groupes d’humains, mais en réduisant très significativement le temps par l’utilisation d’agents intelligents.

Quels sont les secteurs qui sont les plus concernés par l’application de ces recherches ?

J’ai toujours été convaincue que l’IA n’existe que par les usages que l’on en fait. À mon avis, tous les secteurs sont concernés avec la même intensité. Ceux qui se détachent sont ceux dont les acteurs ont été plus ouverts à la transformation et les moins averses à la technologie. Que l’on parle de santé, de transport, d’éducation ou de sport, l’IA a pu démontrer ses multiples facettes. L’essentiel est de savoir connecter les intelligences, réunir des mondes et créer l’unique. Les intelligences ne s’excluent pas mutuellement. Celle de l’expertise et du terrain est fondamentale. Aujourd’hui, on assiste à ce phénomène de connexion aussi dans la recherche en IA qui s’éloigne du fondamental pour se rapprocher du transdisciplinaire, ce que je trouve très passionnant. On donne vie à l’IA en la faisant adhérer aux besoins de nos existences.

Quel regard portez-vous sur cette thématique au Maroc ?

Quand je suis arrivée au Maroc il y a deux ans, j’ai été frappée par l’intérêt que les entreprises accordent à l’IA. Il existe une curiosité évidente et une réelle prise de conscience du potentiel que pourrait avoir l’IA. Malheureusement, cet intérêt est rarement suivi d’action. Demeure ainsi une certaine appréhension de la fameuse boîte noire : les algorithmes continuent à faire peur… C’est pour cela qu’emlyon business school a adopté une pédagogie inclusive de cette thématique. Nous formons les managers et les décideurs de demain et l’IA ne devrait plus être considérée comme une option et encore moins comme un luxe. Il est urgent de prendre le virage…

Propos recueillis par Thomas Brun

Imène Brigui-Chtioui est Professeure associée à emlyon business school – Campus Casablanca. Elle est titulaire d’un Doctorat en Intelligence Artificielle de l’Université Paris-Dauphine. Spécialiste en systèmes multi-agents, elle s’intéresse tout particulièrement à la conception de systèmes intelligents pour l’automatisation de la prise de décision via l’apprentissage des préférences et la gestion de conflits. Les domaines d’application privilégiés de ses recherches sont le commerce électronique, le Knowledge Management et le Digital Learning.

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