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Zakaria Kadiri

Entretien avec Zakaria Kadiri, Ingénieur Agronome et sociologue

Date de publication : 25 mars 2019 Rubrique : Divers

« Les prémices d’une classe moyenne rurale existent »

Conjoncture : Le conseil de gouvernement a adopté trois projets de loi de réforme des terres collectives. Qu’en pensez-vous ?

Zakaria Kadiri : L’avancée la plus remarquable est l’équité entre les hommes et les femmes qui est garantie par les textes. Pour cela et pour le reste, il faudra ensuite être attentif à la mise en œuvre. La loi prévoit que la melkisation [l’appropriation des terres collectives jusque-là partagées par les tribus grâce à la distribution de titres fonciers, NDLR] bénéficiera aux ayants droit, mais aussi aux investisseurs. Cela conforte la tendance à la privatisation des terres collectives.

Comment définir qui sont les ayants droit de ces terres partagées par les tribus ?

Il existe de nombreuses problématiques qui devront être réglées au moment de la délimitation des terres. Certains ayants droit se sont approprié certaines terres collectives, des habitations ont été construites, des conflits liés aux successions sont nés…

Ces projets de loi concernent-ils uniquement le million d’hectares évoqué par le Roi ?

Les lois concernent toutes les terres collectives. C’est important d’avoir une loi qui crée un régime général. Il faudra ensuite voir si la mise en œuvre se limite au million d’hectares évoqué par le Roi, qui couvrait les terres où l’on peut pratiquer l’agriculture. Beaucoup sont, aujourd’hui, des terres de parcours. C’est le cas dans l’Oriental par exemple où l’enjeu de préserver les sols, les paysages, une activité est crucial. Je ne pense pas que les transformer en terres agricoles soit la bonne option.

La classe moyenne, en milieu rural, existe-t-elle ?

Les prémices d’une classe moyenne existent. Elle est difficile à définir, car le milieu rural est souvent caractérisé par sa pluriactivité. L’agriculture, néanmoins, reste centrale. Par ailleurs, d’autres acteurs ont rejoint le milieu rural, notamment les investisseurs.

Comment ce million d’hectares pourrait-il permettre le développement de cette classe moyenne rurale ?

Les nombreux problèmes attachés aujourd’hui aux terres collectives sont un frein au développement agricole. En melkisant, l’État va créer un marché foncier. Ce qui existait déjà de manière informelle, d’ailleurs. Une fois que ces terres seront assainies en termes de titres fonciers, le Ministère de l’Agriculture et de la Pêche Maritime pourra appuyer les exploitants. La question, encore une fois, sera de savoir si ce soutien sera délivré au bénéfice des ayants droit ou des investisseurs.

 

Propos recueillis par Rémy Pigaglio

 

 

 

Encadré – Après le discours royal, un projet de réforme des terres collectives adopté par le gouvernement

 

Le 14 février dernier, le Conseil de Gouvernement a adopté trois projets de loi pour réformer de fond en comble le régime des terres collectives. Ces textes doivent encore être adoptés en Conseil des Ministres et au Parlement, ce qui devrait prendre au moins plusieurs mois. Pourra alors démarrer un long travail de délimitation de ces terres partagées collectivement par les membres des tribus. Sujet récurrent depuis des années, la mise en place d’un nouveau régime de terres collectives a été accélérée en octobre dernier par le discours au Parlement de Sa Majesté le Roi Mohammed VI. Le Roi appelait à « favoriser l’émergence d’une classe moyenne agricole » évoquant, en particulier, l’attribution d’un million d’hectares de terres collectives au profit des ayants droit. Selon les associations féministes, ces projets de loi reconnaissent aussi l’égalité entre les hommes et les femmes dans la jouissance des terres collectives, répondant ainsi aux revendications exprimées depuis des années par les femmes « soulaliyates » (des terres collectives).