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Noureddine El Aoufi

Entretien avec Noureddine El Aoufi, Professeur d’Économie à l’Université Mohammed V Agdal de Rabat

Date de publication : 25 mars 2019 Rubrique : Zoom

« Les classes moyennes jouent un rôle déterminant pour un développement inclusif »

Conjoncture : Quelle est la situation des classes moyennes marocaines aujourd’hui ?

Noureddine El Aoufi : Elle a existé de façon embryonnaire dans les années 1960. Ensuite, l’État a tenté de la promouvoir dans les années 1970, en particulier avec la fameuse Loi de marocanisation de 1973 qui devait créer une classe d’entrepreneurs et plus largement une classe moyenne.

De 1983 à 1993, elle a été victime du plan d’ajustement structurel. Il prévoyait un gel de salaires, un arrêt des recrutements dans la fonction publique, la réduction des dépenses publiques, notamment sociales. Il y a eu un effet direct sur les classes moyennes. Puis, les politiques de privatisation des années 1990, sous l’impulsion du Fonds Monétaire International et de la Banque mondiale, ont pesé sur les services publics. Le privé a pris la relève, dans l’éducation, dans la santé… Mais l’offre privée coûte cher, elle a tendance à écraser le budget des classes moyennes, en particulier des fractions inférieures.

La montée du chômage, notamment celui des jeunes diplômés et des femmes, a aussi impacté directement les comptes des ménages moyens. Enfin, j’ai tendance à dire que le coup de grâce a été donné sous les deux derniers gouvernements, spécialement avec l’abolition des subventions. Nous assistons aujourd’hui, au Maroc, à un déclassement de ces fractions du haut vers le bas, avec une propension des fractions inférieures à basculer vers la pauvreté.

Dans les années 2000, les classes moyennes n’ont-elles pas profité de la forte croissance ? 

Au début des années 2000, il y a eu une réflexion sur le bilan du développement humain au Maroc, notamment au travers le célèbre Rapport du Cinquantenaire. Celui-ci a établi le déficit cumulé important en matière de politiques sociales. Il a mis en évidence les difficultés rencontrées par les classes moyennes et les budgets dans le social ont été augmentés. Jusqu’en 2011, une légère remontée de la pente a peut-être eu lieu, mais, à partir de 2011, l’application de recettes néolibérales a frappé de plein fouet les classes moyennes.

De quelle manière l’abolition des subventions a-t-elle atteint les classes moyennes ?

Cela a débuté il y a longtemps avec des produits comme la farine blanche, l’huile, le sucre… Le Gouvernement Benkirane a voulu achever le processus de décompensation avec les hydrocarbures, puis le gaz butane. La suppression des subventions dans le secteur des hydrocarbures a touché directement les classes moyennes. Le fait de vider la partie moyenne de l’échelle des classes aggrave et creuse les inégalités. On se trouve alors dans une situation où il reste seulement des classes pauvres et des classes riches.

Comment définiriez-vous ces classes moyennes ?

Les classes moyennes ne sont pas uniquement définies en termes économiques, c’est-à-dire de revenu, de patrimoine ou des positions qu’elles occupent dans les activités économiques. Elles le sont aussi par des éléments socioculturels, politico-idéologiques. Sur le plan socioculturel, elles sont identifiées par le niveau d’éducation. Elles ont normalement fait des études généralement poussées et ont des diplômes. Sur le plan politico-idéologique, ce sont des populations qui ont une forte conscience de classe, avec une volonté de changement.

En approfondissant l’analyse, on peut mettre en évidence l’existence de sous-classes, de fractions de classes dans les classes moyennes. En effet, elles ne sont pas homogènes. Il est possible d’identifier trois fractions. Les fractions supérieures sont plutôt proches des classes riches, de l’élite. Les fractions inférieures ont des frontières très perméables avec les catégories pauvres et, entre les deux, on retrouve des fractions moyennes.

Quelle est la clef pour favoriser l’expansion des classes moyennes ?

Il faut d’abord freiner cette spirale régressive avant d’enclencher un processus qui serait vertueux, dans lequel les classes moyennes auraient une place centrale et constitueraient le fer de lance d’une société de progrès. La réflexion sur un nouveau modèle de développement est en cours. Je souhaite qu’il prenne en considération cette problématique, car à quoi servirait le développement économique sans progrès social ?

Dans les théories économiques, le développement est inclusif. Les classes moyennes jouent un rôle déterminant dans cette inclusion. Il faut donc mettre en place un type nouveau de développement qui conjugue l’efficacité économique, l’équité, la production de connaissance…

Cela passe par la relance de l’ascenseur social au Maroc, qui est en panne, mais aussi par l’investissement ainsi que par l’éducation, des services de santé de qualité, les services publics. Ce sont les champs dans lesquels évoluent les classes moyennes. La fiscalité doit également jouer un rôle redistributif essentiel, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui.

Propos recueillis par Rémy Pigaglio

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