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Ascenseur

Un développement des classes moyennes entravé par les inégalités

Date de publication : 25 mars 2019 Rubrique : Zoom

Dénuées de politiques publiques en leur faveur, les classes moyennes sont confrontées à de nombreux obstacles, notamment des services publics insuffisants. L’adoption d’un nouveau modèle de développement pourrait mettre fin à ces inégalités.

Le boycott lancé en avril 2018 contre les stations-service Afriquia, le lait Centrale Danone et l’eau Sidi Ali semble avoir été particulièrement suivi par les classes moyennes. « C’est un mouvement qui ne m’a pas surprise. Il exprime la frustration liée au coût de la vie, de l’éducation, du logement. Les classes moyennes et les classes populaires ont le sentiment de devoir payer trop cher pour tout », constate la sociologue Shana Cohen, de l’Université de Cambridge.

Lorsqu’elles existent, les rares politiques publiques mises en œuvre au profit des classes moyennes semblent peu efficaces. En 2014, le Ministère de l’Habitat lançait un programme de construction de logements abordables destinés aux classes moyennes. L’objectif était de réaliser 20 000 unités d’ici à fin 2016. En mars 2019, selon le site du Ministère, seulement 3 351 habitations avaient été « démarrées ». En parallèle, les carences des services publics augmentent le coût de la vie : les membres des classes moyennes font appel à la médecine privée, inscrivent leurs enfants dans des écoles payantes, délaissent les transports en commun et se déplacent en voiture particulière.

Une croissance insuffisante pour assurer le développement de la classe moyenne

Résultat : les classes moyennes demeurent en insécurité (voir l’interview d’Ahmed El Motamassik) et risquent à nouveau de basculer dans la vulnérabilité ou la pauvreté. Dans l’étude « Pauvreté et prospérité partagée au Maroc du troisième millénaire, 2001-2014 » du HCP et de la Banque mondiale de 2017, les auteurs relèvent que le taux de pauvreté subjectif a augmenté entre 2007 et 2014, de 41,8 % à 45,1 %. Cet indicateur mesure le nombre de personnes qui se déclarent défavorisées. Il est encore plus élevé chez les moins de 25 ans et les femmes. Des résultats qui soulignent « un taux d’insécurité sociale diffus dans la société ».

Les statistiques du HCP montrent par ailleurs que la taille des classes moyennes stagne. Reprenant sa définition contestée de 2009, l’institution l’évaluait en 2014 à 19,7 millions d’habitants, dont 13,3 millions en milieu urbain et 6,4 millions en zone rurale, soit 58,7 % de la population (voir l’article « Quelle définition pour les classes moyennes ? »).

Si, en 2009, le HCP estimait que la classe moyenne représentait 53 % des Marocains en 2007, le HCP semble avoir revu ses calculs puisqu’elle considère, dans cette nouvelle enquête, qu’elle regroupe en fait 58,1 % de la démographie en 2007.

Dans les années 2000, les classes moyennes avaient pourtant profité du régime de croissance forte et avaient légèrement gagné en importance. Entre 2001 et 2007, elles étaient passées, selon le HCP, de 56 à 58,1 % de la population. Leur niveau de vie, c’est-à-dire leur niveau de dépenses, avait aussi augmenté.

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Source : Rapport « Pauvreté et prospérité partagée au Maroc du troisième millénaire, 2001 – 2014 » du Haut-Commissariat au Plan et de la Banque mondiale – Novembre 2017

« Cette amélioration s’est avérée, toutefois, moins importante que celles enregistrées par les deux autres classes sociales. En effet, si les classes modestes et vulnérables ont bénéficié des politiques de lutte contre la pauvreté, aucune politique explicite pro classes moyennes n’a été menée jusqu’à présent. Les classes aisées, quant à elles, auraient, notamment, profité des fruits de la croissance économique relativement forte enregistrée durant cette période », relevait le Haut-Commissaire au Plan Ahmed Lahlimi Alami en 2009.

En clair, les inégalités se maintiennent et la croissance des dernières années, située autour de 3 à 4 %, n’est pas suffisante pour engendrer l’expansion des classes moyennes. Le HCP souligne en 2017 qu’il faudrait au Maroc, dans les conditions actuelles, 42 ans pour atteindre le niveau de développement du Portugal.

Un nouveau modèle de développement pour une croissance plus inclusive

« Dans leurs stratégies de développement, les pays du Sud ont longtemps visé un niveau de croissance plus élevé, notamment pour attirer les investissements. Ces pays prêtaient moins attention à l’aspect qualitatif de la croissance, et surtout à la question des inégalités », décrypte l’Économiste Larabi Jaidi, Senior Fellow du Policy Center for the New South. Une croissance élevée accompagnée par des inégalités favorise alors surtout la classe aisée. « La question de la diffusion de la croissance est devenue très importante dans la réflexion sur le modèle de développement », poursuit Larabi Jadi.

Au-delà du niveau de croissance et des inégalités, le HCP et la Banque mondiale expliquent qu’il faut aussi donner les moyens à la population pauvre de saisir les opportunités économiques pour assurer son ascension sociale. « La réduction des charges familiales, l’accroissement du capital scolaire, la création d’emplois et l’amélioration de l’insertion économique des personnes qualifiées offrent des opportunités effectives aux ménages et soutiennent leurs chances de sortir de la pauvreté », défendent les auteurs de l’étude de 2009.

« La lutte contre la féminisation de la pauvreté s’inscrit également dans cette perspective », ajoutent-ils. En effet, l’amélioration du taux d’activité des femmes est indispensable : après avoir fortement augmenté dans la seconde moitié du 20esiècle, il est à nouveau en baisse. Selon le HCP, 23,6 % des femmes étaient actives en 2016 contre 27,9 % en 2005. Résultat, elles sont plus souvent maintenues dans la pauvreté et elles ne participent pas à la création de richesses dans le pays.

L’élaboration d’un nouveau modèle de développement, réclamée par Sa Majesté le Roi Mohammed VI en 2017 pourrait permettre d’adopter les ajustements nécessaires à une croissance inclusive. Noureddine El Aoufi espère une « relance de l’ascenseur social » (voir l’interview de Noureddine El Aoufi). « Ce n’est pas une rupture. Il va plutôt falloir déterminer comment ajuster le modèle », analyse de son côté Larabi Jaidi. Pour l’économiste, il est important d’agir sur quatre leviers pour que les inégalités ne grippent pas la croissance et bénéficient aux classes moyennes : assurer l’accès aux services publics essentiels, instaurer l’équité fiscale, rendre la dépense publique efficace et engager la réforme de la protection sociale.

Rémy Pigaglio