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Ahmed Al Motamassik

Entretien avec Ahmed Al Motamassik, Sociologue

Date de publication : 25 mars 2019 Rubrique : Zoom

 

« La classe moyenne est en insécurité »

Conjoncture : Est-ce que la classe moyenne marocaine existe ?

Ahmed Al Motamassik : Oui, c’est une évidence. Ce sont les médecins, les professeurs, les managers, les avocats, les juges… Ils constituent tous la classe moyenne marocaine. Mais elle n’est pas comparable à celle que l’on peut par exemple trouver en Tunisie et qui regroupe une part très importante de la population. Au Maroc, la classe moyenne n’est pas tellement visible.

Comment se manifeste ce manque de visibilité ?

Elle ne participe pas à la prise de décision dans le pays. Car, au Maroc, on le sait, les quelque 8 % de la population détiennent 80 % de la richesse. Ceux qui ont le pouvoir économique exercent le pouvoir politique et détiennent les leviers des décisions au niveau économique, culturel, politique… La classe moyenne, donc, existe, mais elle est marginalisée.

D’autant plus qu’aujourd’hui, elle ne se retrouve pas dans les partis politiques. Elle se positionne ainsi par rapport aux intérêts individuels des personnes qui la composent, passant d’une conscience de classe à une conscience individualisée.

Comment, alors, l’identifier ?

Il faut plutôt se demander quels sont les indicateurs qui permettent de la cerner. Quand une classe est dispersée, on travaille sur ces indicateurs. Le premier d’entre eux est la quête de l’éducation des enfants. C’est un objectif très fort au Maroc. La classe moyenne se saigne pour la scolarisation de ses enfants. Il existe, chez elle, certainement un sentiment d’échec et les parents semblent vouloir réussir par procuration en assurant le succès à leurs enfants par le biais d’une école privée.

Le deuxième indicateur est la consommation. Les commerces vivent grâce à la classe moyenne. Les riches, eux, privilégient les dépenses à l’étranger. Les membres de la classe moyenne se présentent comme des personnes modernes, qui ont les moyens. Ils achètent un appartement, une maison, un salon, une voiture… Beaucoup se tuent au travail pour se le permettre. Ce qui favorise souvent, d’ailleurs, les pratiques frauduleuses pour pouvoir faire face.

Le troisième indicateur, ce sont les voyages, les loisirs. Les gens vont sortir au moins une fois par semaine et c’est coûteux. Pour les voyages, la destination phare des classes moyennes est l’Espagne.

Enfin, le quatrième indicateur est les ambitions d’enrichissement pour pouvoir consommer plus facilement. En accédant à un poste de directeur, un membre de la classe moyenne ne cherche pas principalement un meilleur statut, mais un meilleur salaire.

Alors qu’auparavant on se situait dans une classe selon sa culture, son appartenance idéologique, ses lectures, ses fréquentations… cela passe désormais par le mode de consommation. C’est le référentiel d’une classe brisée, qui est favorisé par le système libéral.

La logique du comportement de cette classe est donc axée autour de la consommation ? 

C’est plutôt une logique de sécurité. La classe moyenne est en insécurité. Elle n’a pas de visibilité, elle ne sait pas de quoi demain sera fait. Quelques fois, d’ailleurs, elle se réfugie dans la religion. C’est notamment la classe moyenne qui a voté pour le PJD.

D’où vient cette insécurité ?

Elle provient de l’exclusion de la décision.

Est-elle aussi liée aux déficiences des services publics ?

Quand votre enfant tombe malade, vous n’avez aucune confiance dans le système de santé publique. Vous n’avez pas non plus confiance dans le système scolaire, même en payant plus. Ni dans le système judiciaire, dans les partis politiques non plus… Cette absence de confiance crée de l’insécurité. C’est un sentiment très intime. Les gens cherchent alors à se sécuriser en obtenant plus de moyens financiers.

La classe moyenne est-elle tentée par l’émigration ?

Les classes populaires visent l’émigration via le « hrig ». Les classes moyennes vont plutôt choisir un pays comme le Canada. Mais c’est difficile, car pour pouvoir y travailler, il faut être dynamique, accepter de changer de secteur ou occuper un emploi moins valorisant.

Comment faire en sorte de renforcer le sentiment de sécurité de cette classe moyenne ?

Il est important qu’elle puisse se dire que « c’est possible », même si ce n’est peut-être pas pour maintenant, mais pour demain. Ce lendemain, c’est la possibilité que leurs enfants vivent le rêve. Cela passe notamment par l’équité, à savoir offrir les postes aux plus compétents. Ils ne veulent pas voir quelqu’un qu’ils considèrent comme moins qualifié obtenir un meilleur emploi par clientélisme politique, familial…

Il faut aussi réhabiliter les partis politiques. Aujourd’hui, les gens n’ont pas de lieu où exprimer leurs idées en toute autonomie. Ils ont l’impression que tous les partis disent la même chose et qu’ils fonctionnent par clientélisme.

L’adoption d’un nouveau modèle de développement, prônée par Sa Majesté, pourrait-elle être la solution ?

L’effet d’annonce est très important. Même si nous n’avons pas encore tous les éléments, le message est excellent. Il signifie : « Je vous ai écouté ». Il y a eu une prise de conscience de la nécessité de se diriger vers un nouveau modèle. Dans les faits, va-t-il être construit avec les classes moyennes ? C’est l’enjeu.

 

Propos recueillis par Rémy Pigaglio