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Quelle définition pour les classes moyennes ?

Date de publication : 25 mars 2019 Rubrique : Zoom

Longtemps restées sans définition propre au contexte marocain, les classes moyennes ont finalement été délimitées par le HCP en 2009. Le parti pris de l’institution a provoqué un vif débat.

Au Maroc, les classes moyennes sont invoquées par le pouvoir politique, elles sont un sujet d’étude, une référence à laquelle s’identifient certaines catégories de la population ou encore une cible pour les annonceurs. Mais, en réalité, que recouvrent-elles ? Selon le point de vue, elles apparaissent comme un objet économique, sociologique, politique, ou bien symbolique.

Définies dans le contexte des États développés, les classes moyennes sont plus difficiles à cerner dans un pays en développement comme le Maroc. Pour la Sociologue Shana Cohen, de l’Université de Cambridge, qui a rédigé sa thèse sur les classes moyennes marocaines : « Elles sont une catégorie nécessaire à l’État pour démontrer qu’il est moderne et qu’il existe une possibilité pour les citoyens d’améliorer leur vie ».

Le 30 juillet 2008, Sa Majesté le Roi Mohammed VI appelait, dans son discours du Trône, à « veiller à ce que toutes les politiques publiques soient stratégiquement vouées à l’élargissement de la classe moyenne, pour qu’elle soit le socle de l’édifice social, la base de la stabilité, et un puissant catalyseur de la production et de la créativité. »

Quelques mois plus tard, en mai 2009, le Haut-Commissariat au Plan (HCP) s’aventure, pour la première fois, à les définir dans l’environnement marocain à l’occasion de la publication d’une étude baptisée « Les classes moyennes marocaines » basées sur des données collectées entre 1985 et 2007.

Des méthodologies diverses

Dans cette étude, le Haut-Commissaire au Plan, Ahmed Lahlimi Alami, rappelle la pratique internationale qui recourt soit à la méthode de l’auto-évaluation (enquête auprès des personnes qui déclarent faire partie des classes moyennes), soit à un critère économique (notamment le revenu). Le HCP a choisi d’utiliser les deux démarches.

Pour l’institution, les ménages qui avaient un revenu situé entre 0,75 et 2,5 fois le revenu médian (3 500 dirhams à l’époque) devaient constituer les classes moyennes. « Une option délibérément extensive », indiquait Ahmed Lahlimi Alami, ce qui permettait de limiter la taille de la catégorie aisée. Ainsi, 53 % de la population en aurait fait partie, 34 % auraient appartenu à la classe modeste et 13 % à la classe aisée. Cela représentait 16,3 millions de personnes, dont 62,9 % résidant en milieu urbain. Selon le critère de l’auto-évaluation, la part de la classe moyenne aurait atteint 55,8 %.

Dans un article consacré aux classes moyennes marocaines paru en 2011, la Sociologue Florence Basty-Hamimi relève qu’un « un vif débat [a été suscité] autour de la publication de ces résultats, et notamment sur le fait que plus de la moitié de la population marocaine appartiendrait à la classe moyenne. »

Débat alimenté par la publication concomitante d’une étude du CESEM (l’actuel Economia, HEM Research Center), le centre de recherches de l’école HEM. Dans cette enquête sortie en février 2009 et baptisée « La classe moyenne, c’est qui ? », les chercheurs ont privilégié une approche qualitative en menant des entretiens individuels « auprès de porteurs d’opinion (directeurs de journaux, publicitaires, acteurs politiques et de la société civile), producteurs de messages à destination de ces classes, auprès d’acteurs économiques (banquiers, promoteurs, aménageurs, etc.), porteurs de projets qui les ciblent spécifiquement ».

Les auteurs ont croisé ces résultats avec des données statistiques, ce qui leur a permis de déceler les comportements de ces classes moyennes. Ils insistent sur le fait qu’elles se caractérisent par la mobilité : « les sociologues identifient deux processus par lesquels se forment lesdites catégories moyennes : un processus ascendant des couches populaires, empruntant l’ascenseur social par le biais de l’acquisition d’un capital scolaire et l’autre, moins connu, descendant, par fragmentation et “dégradation” de certaines fractions bourgeoises ou apparentées. »

Une classe moyenne : la plus représentative des Marocains ?

Les chercheurs du CESEM segmentent les classes moyennes en quatre catégories de dépenses, qui vont de 11 110 à 25 000 dirhams. Ils constatent que la courbe statistique du Maroc a plus la forme d’un sablier que d’une montgolfière. C’est-à-dire que les classes moyennes sont en fait la catégorie la moins fournie alors que, dans les pays développés, elles constituent la majorité de la population, donnant une forme de montgolfière à la courbe.

En 2014, un débat organisé par la fondation Attijariwafa Bank baptisé « Classe moyenne et croissance durable partagée » vient apporter sa pierre à l’édifice. Mohamed Mabrouk y présente les résultats d’une étude réalisée par le cabinet EY, qui a choisi de définir les classes moyennes dans le monde comme les personnes gagnant entre 10 et 100 dollars par jour.

Dans son intervention, l’économiste Youssef Saadani (devenu Directeur des Études Économiques de la CDG) considère, de son côté, qu’un ménage marocain fait partie de la classe moyenne dès lors que son revenu se situe entre 10 000 et 40 000 dirhams. Il estime que « le HCP a donc adopté une définition relative, autrement dit, selon lui, la classe moyenne figure au centre de la distribution. Il est vrai que dans les pays développés, ce type de définition relative est privilégié. Mais, pour le cas du Maroc, nous sommes nombreux à penser intuitivement que cette définition englobe des personnes appartenant à la classe populaire. »

En 2017, dans son étude « Pauvreté et prospérité partagée au Maroc du troisième millénaire, 2001-2014 » réalisée en collaboration avec la Banque mondiale, le HCP persiste et signe : il reprend la définition exacte qu’il avait adoptée en 2009. Il constate que « la taille de la classe moyenne n’a pas beaucoup changé ». Elle représente désormais 58,7 % de la population, contre 31,2 % pour la catégorie modeste et 10,1 % pour la fourchette aisée.

 

Rémy Pigaglio